Traditionnellement la censure se présente sous deux visages, celle du phénix, cet oiseau mythologique qui renaît sans cesse de ses cendres et celle, plus récente, de « Madame Anastasie » (Figure 1). Croqué par André Gill en 1874, le personnage apparaît sous les traits d’une vieille femme, à moitié sourde et aveugle, préférant les ténèbres au jour et munie d’une énorme paire de ciseaux. Pour bien comprendre cette caricature devenue célèbre, il faut se souvenir que la censure des spectacles n’a été abolie en France qu’à la fin de l’année 1905 et que les derniers inspecteurs et commissaires de la Librairie (la police du livre) n’avaient été mis à la retraite définitivement qu’en 1881. Les murs de nos villes ont conservé sous une forme négative (Défense d’afficher. Loi du 29 juillet 1881) cette libération soudaine et totale de l’imprimé : on pouvait désormais afficher partout où ce n’était pas expressément défendu ! Les ciseaux de Madame Anastasie symbolisent la faculté castratrice du pouvoir qui se réserve le droit de couper, de caviarder, ou d’interdire la publication d’un article, d’un roman, ou d’une pièce de théâtre, d’un film ou d’une vidéo aujourd’hui. Quelques affaires célèbres témoignent de ces mutilations de l’œuvre d’écrivains célèbres : l’interdiction de plusieurs poèmes des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire en 1857, celle de J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian (alias Vernon Sullivan) en 1950, ou La Question d’Henri Alleg en 1958. Plus récemment, l’interdiction de Hara Kiri en 1970 n’empêcha pas son retour sous la forme du journal Charlie Hebdo, tout aussi satirique. L’horrible assassinat de sa rédaction, en 2015, s’il n’est pas parvenu à le faire disparaître, amène à prendre en compte les conséquences les plus dramatiques de la censure.

D’une certaine manière, l’obligation faite à Socrate de boire la ciguë, un poison destiné à le faire taire à jamais, à Athènes, en 339 avant notre ère, et la mort de Cabu, Charb, Tignous, Wolinski et sept autres personnes en janvier 2015 se ressemblent. Dans le premier cas, le philosophe grec est accusé de corrompre la jeunesse parce qu’il met en doute, dans ses entretiens, les divinités censées protéger la cité-État où il vit. Dans le second, les dessinateurs de l’hebdomadaire paient la publication des caricatures de Mahomet en 2006 et le reportage sur la vie du prophète, publié en 2013. Socrate fut condamné par un tribunal de même que la rédaction de Charlie Hebdo l’avait été par Al-Quaïda dans la péninsule arabique, un mouvement terroriste qui aspirait à devenir un véritable État au Moyen Orient. Le suicide imposé à un philosophe et l’assassinat de journalistes illustrent la force implacable de la censure quand elle prend son visage le plus sinistre, celui qui vise à effacer, à éliminer physiquement l’adversaire. De façon plus douce (ou soft), la cancel culture, développée aux États-Unis dans les années 2010-2020 visait à éliminer symboliquement l’adversaire jugé coupable par une communauté qui se sentait attaquée dans ses droits, des féministes, des LGBT ou des membres d’un groupe dit « ethnique », tels les Afro-Américains. Le mouvement Black Live Matters (littéralement « les vies noires comptent ») apparu en 2013 et l’enterrement symbolique du N-word (le mot Nigger) en 2007 à Détroit entendaient légitimer une nouvelle forme de censure, la progressive censorship, parce qu’elle cherchait à redonner à des groupes humains des droits niés par la société.
Alors que la Déclaration universelle des droits de l’Homme adoptée en 1945 semblait s’opposer à toute forme de censure, ce que le mouvement de Mai 1968 réaffirma avec force en prenant pour slogan le célèbre aphorisme « Il est interdit d’interdire », notre époque assiste à une montée de l’intolérance inquiétante. Sous prétexte de défendre des minorités dites « invisibles » ou des groupes qui se vivent comme « dominés », on interdit à un acteur de théâtre ou d’opéra « blanc » d’interpréter le personnage d’Othello. Quant aux éditeurs, pour éviter la contestation des lecteurs, ils éditent des sensitivy guidelines qui sont autant de listes d’interdits envoyés aux auteurs de livres dits « sensibles ». Certains vont même plus loin en faisant rédiger des manuels scolaires différents afin de plaire à toutes les communautés du même pays au risque de rendre toute vérité variable, voire d’autoriser le mensonge au titre de ce que certains nomment des vérités « alternatives ». En France, ce sont les juges qui voient leurs décisions contestées et, parfois, leurs vies menacées au prétexte qu’ils ont rendu un verdict défavorable à un parti politique alors même qu’ils ne font que condamner un individu pour des faits précis puisque la Justice française est toujours individuelle et jamais collective. Ici, c’est l’ostracisation du magistrat qui est visée, son bannissement de la communauté à laquelle il appartient, c’est-à-dire son éviction du corps dans lequel il est entré à la suite d’un concours très sélectif. Sans le savoir, cette forme de censure récente retrouve les apparences que revêtaient les censures apparues à Rome ou en Grèce dans l’Antiquité. C’est pourquoi, dans ce rapide balayage des principales formes de censure d’hier à aujourd’hui, on commencera par évoquer les plus anciennes avant d’en venir aux plus récentes, le but étant d’aider à comprendre pourquoi on n’en finit jamais avec la censure.
L’émergence des censures politiques et religieuses
Officiellement, la censure est entrée en vigueur à Rome en 443 avant notre ère dans le cadre d’un État qui cherche à édicter des lois assurant le maintien de l’ordre établi. À la fois politique et religieuse sous cette forme primitive qui interdit à un citoyen de prétendre appartenir à un ordre supérieur au sien, elle s’appuie sur un corps de censeurs qui frappent d’ignominie quiconque enfreint ses règles. Au XIIIe siècle en Occident, le droit canon édicté par l’Église ajoutera la suspense et l’excommunication à cet interdit ancien, ce qui aboutit à bannir le condamné de sa communauté et à le couper de son milieu. Ces deux occurrences des censures masquent en partie un de ses attributs les plus fondamentaux, ce qu’un juriste a nommé « la prédication silencieuse ». Cela signifie que la censure évite le plus souvent de revêtir la forme d’une loi et qu’elle préfère travailler dans l’ombre (le hibou de Madame Anastasie) en supposant connues de tous les règles non écrites qu’elle entend faire respecter. Refusant un arrêt rendu par le roi Créon, l’Antigone de Sophocle jette de la poussière sur le cadavre d’un de ses frères. Elle préfère encourir la mort plutôt que de laisser l’âme du défunt errer éternellement sans pouvoir pénétrer dans le royaume des morts, et elle choisit le suicide parce qu’il est conforme aux lois « divines » et qu’il lui permettra de retrouver ses frères après son décès. Créon, symbole par excellence du tyran, finira fou, abandonné de tous, coupable d’avoir cru pouvoir violer impunément des lois connues de tous sans avoir eu besoin d’être gravées dans la pierre ou le marbre.

Après la division, au XVIe siècle, de l’Occident chrétien en pays de droit catholique – l’Europe du sud, de l’Espagne à l’Autriche – et pays de droit protestant – le nord du continent, de l’Allemagne à la Suède – la censure passa aux mains d’une congrégation puissante rendant ses arrêts sous couvert de l’autorité du Pape. L’Index librorum prohibitorum (Figure 2), ou catalogue des livres interdits, devait frapper tous les écrits jugés dangereux, et ce de 1564, année de sa codification définitive, à 1966, date de sa suppression. L’Inquisition, le bras armé de Rome, pouvait ajouter l’horreur de ses tribunaux, de ses interrogatoires autorisant la torture (la fameuse question) et de ses bûchers (les autodafés) pour faire respecter les lois de l’Église. Pour ne retenir que quelques noms de martyrs de la recherche de la vérité scientifique, l’imprimeur Etienne Dolet fut brûlé place Maubert à Paris en 1546 et le médecin humaniste Michel Servet à Genève en 1553. Giordano Bruno, le père de l’héliocentrisme, subit le même sort à Rome en 1600 et quant à Galilée, s’il obtint la vie sauve, ce fut après avoir publiquement renoncé, en 1633, à défendre ses découvertes.
Voltaire dut à sa résidence hors du royaume de France d’éviter les conséquences de la mise à l’Index de son œuvre à partir de 1751 et Jean-Jacques Rousseau ne put empêcher la lacération d’un de ses livres, L’Émile, en 1762, après que l’archevêque de Paris eut appelé à s’emparer de ce philosophe impie. L’Encyclopédie d’abord tolérée fut mise à l’Index en 1759 et Diderot dut, à son tour, se cacher ou demander la protection de certains ministres libéraux pour ne pas finir ses jours à la Bastille, lui qui avait, auparavant, connut l’enfermement au donjon de Vincennes. Depuis le début du XVIIIe siècle en effet, le corps des censeurs royaux, mis en place par l’État français, était passé de 41 en 1727 à 123 en 1763 et 178 à la veille de l’écroulement du régime. Dans ce système de censure étatique tatillonne, tous les manuscrits devaient être examinés par les censeurs à Versailles et revêtus d’un privilège pour être imprimés. Faute de pouvoir tout lire rapidement, des permissions tacites avaient été ajoutées au fil du temps et, dans les provinces, les gouverneurs ou les intendants faisaient imprimer sous le manteau les livres dont avaient besoin leurs administrations en leur accordant une sorte de protection implicite. En se grippant, au moment où surgit une sorte de « fureur de lire », la passion pour les romans de Richardson, Rousseau ou Goethe, la censure de type politico-religieux révélait au grand jour son absurdité et son archaïsme.
Cela ne l’empêcha pas de survivre ou, plutôt, de renaître de ses cendres, tel le phénix légendaire, puisque, supprimée solennellement par la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui affirme le droit de chacun à publier ses opinions, elle ressurgit dès 1792-1793 avant d’être codifiée par Napoléon Ier. Le décret du 5 février 1810, aboli le 10 septembre 1870, créa une police de la Librairie et de l’Imprimerie chargée de contrôler sévèrement la production et la circulation des imprimés en France. Même si, officiellement, la censure fut abolie en 1830, elle fut réintroduite dès septembre 1835 par une loi interdisant l’emploi du mot République et la critique du gouvernement. Toutefois, le pouvoir avait beau surveiller les théâtres, le triomphe de Robert Macaire et du Chiffonnier de Paris montre que le public savait lire entre les lignes ou deviner qui était visé par la mimique expressive d’un comédien singeant le roi ou ses ministres. La révolution de 1848 rétablit la liberté totale de la presse, mais, dès l’élection du prince Louis Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, en décembre, la liberté fut réprimée. Le coup d’État du 2 décembre 1851 et la proclamation de l’Empire, un an plus tard, ajoutèrent à la législation répressive de 1810 une surveillance draconienne du colportage, certains livres pouvant être autorisés à la vente en ville, tel la Vie de Jésus de Renan en 1863, mais strictement interdits de diffusion par le colportage, le Jésus vendu 1 franc sans les notes effrayant bien plus le pouvoir que l’édition originale en grand format à 7 F 50.
Le Second Empire révéla son vrai visage en 1857 lorsque le même procureur fit condamner et interdire Les Mystères du peuple d’Eugène Sue, condamner et interdire partiellement Les Fleurs du Mal tout en sermonnant durement Gustave Flaubert pour avoir osé publier Madame Bovary dans la Revue de Paris. Le succès de l’édition en volume (Figure 3) qui suivit et se vendit à 25 000 exemplaires vengea Flaubert des propos incendiaires du procureur Pinard mais le passage en correctionnelle, quoique suivi d’un acquittement, fit l’effet d’un avertissement pour tous les auteurs, obligés de se mutiler désormais en procédant à l’autocensure de leurs œuvres. C’est en Belgique que Victor Hugo publia Les Châtiments et Napoléon-le-Petit et le journaliste Henri Rochefort dut faire imprimer dans le même pays son journal, la Lanterne, qui éclairait un peu trop les défauts de Napoléon III et de sa dictature. Aboli en septembre 1870, le brevet de libraire (au sens d’éditeur) libéra cette profession, mais les inspecteurs et les commissaires de la Librairie ne furent définitivement supprimés qu’après le vote de la grande loi libérale du 29 juillet 1881.

La censure morale, la nouvelle menace des sociétés
Si la condamnation des Mystères du peuple relevait d’une forme de censure politique, celle des Fleurs du Mal comme le déferrement de l’auteur de Madame Bovary devant le tribunal correctionnel s’apparente davantage à une censure morale appelée à un bel avenir. Omniprésente en Grande-Bretagne et aux États-Unis où la répression de l’obscénité, jamais définie, aboutit au vote de l’Obscene Publications Act de 1857, cette censure fit condamner Oscar Wilde aux travaux forcés en 1895 et contraignit l’auteur de L’amant de Lady Chatterley, D.H. Lawrence, à préférer faire éditer son sulfureux roman à Paris plutôt qu’à Londres en 1929. Paradoxalement, la police française qui traquait elle aussi l’obscénité dans les librairies et sur les quais de la Seine dans les années 1930 se montra plus tolérante, ou aveugle, en ce qui concernait les livres publiés en anglais. Ce fut la chance de James Joyce et de son roman, Ulysse’s (Ulysse en français), et celle de Henry Miller dont Tropique du Capricorne parut à Paris en 1939 et Sexus dix ans plus tard, toujours en anglais. Toutefois, pour les publications en français, la sous-section de la « galanterie » de la Brigade mondaine à la préfecture de Paris veillait, et Boris Vian en fut la victime la plus visible. Avant que le Cartel d’action morale et sociale, une ligue née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ne s’en prenne à lui, l’abbé Bethléem avait sévi pendant plus de trente ans et fini par imposer à la société civile sa vision moralisatrice de la littérature et de la presse.

Romans à lire et romans à proscrire. Éditions de la Revue des lectures, 1928. Source : BnF – Domaine public
Publié en 1904 et réédité onze fois entre cette date et 1932, Romans à lire et romans à proscrire (Figure 4) avait été vendu à 140 000 exemplaires à des prescripteurs, directeurs d’établissements scolaires et de bibliothèques, qui assurèrent la diffusion de son contenu bien au-delà des lecteurs du volume. Un décret pris en septembre 1939 par le gouvernement dirigé par Édouard Daladier, et une loi, adoptée en juillet 1949, se sont largement inspirés des directives de cet ecclésiastique de combat qui déchirait les magazines à la devanture des kiosques pour obliger les maires à respecter les lois les plus répressives. Son best-seller rangeait les livres en six catégories, trois interdites, et trois autorisées, avec d’infinies nuances selon les âges et les sexes des lecteurs et lectrices. Une dame d’âge « mûr » et un père de famille pouvaient se promener assez librement dans les catalogues des éditeurs mais une jeune fille ou un adolescent n’avait d’autre ressource que de tenter de se procurer par ses propres moyens les livres interdits ou fortement déconseillés. Les oukases de l’abbé Bethléem étaient si redoutés que la librairie Hachette qui avait négocié avec les studios de Walt Disney la publication en français du Journal de Mickey fit endosser à un prête-nom, Paul Winkler, la responsabilité officielle de cette publication qui fut un immense succès en 1934, comme Tarzan de Cino del Duca, autre bête noire de Louis Bethléem.
Ce successeur du « Père la pudeur », le sénateur René Béranger de la fin du XIXe siècle, serait bien oublié aujourd’hui si un décret de septembre 1939 n’avait créé une Commission consultative du livre, dont la saisine était obligatoire avant l’interdiction d’un livre, et si la loi du 16 juillet 1949 n’avait institué, au ministère de la Justice, une Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence. C’est elle qui contraignit à l’autocensure la plupart des éditeurs concernés, et l’on vit, après 1950, le capitaine Haddock adoucir ses jurons et éviter de boire du whisky tandis que les frères Dalton eux-mêmes étaient contraints à un peu moins de violence dans les bandes dessinées dont ils étaient les héros. Sept péchés dits « capitaux » comme dans la Bible, devaient être définis par cette commission en 1950 : le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine et la débauche, auxquels s’ajouta en 1954 le racisme. Depuis sa dernière modification en 2011, l’article 2 de la loi de 1949 est ainsi rédigé :
« Les publications mentionnées à l’article 1er ne doivent comporter aucun contenu présentant un danger pour la jeunesse en raison de son caractère pornographique ou lorsqu’il est susceptible d’inciter à la discrimination ou à la haine contre une personne déterminée ou un groupe de personnes, aux atteintes à la dignité humaine, à l’usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ou de substances psychotropes, à la violence ou à tous actes qualifiés de crimes ou de délits ou de nature à nuire à l’épanouissement physique, mental ou moral de l’enfance ou la jeunesse ».
Comme on le voit, la société française a évolué depuis les années 1949-1954 qui virent la mise en place concrète de cette législation, mais l’épée de Damoclès qui est suspendue au-dessus des éditeurs de presse et de livres destinés à la jeunesse n’a pas disparu. Alors que, les premières années, la commission se contentait d’examiner les publications périodiques, considérant que les romans relevaient de la critique littéraire, elle commença à s’y intéresser après 1960. En réclamant l’interdiction de Barbarella, une bande dessinée pour adultes vendue à un prix élevé, elle révéla son vrai visage, celui d’une inquisitrice entendant tout régenter. La commission eut portant bien du mal à empêcher le souffle de Mai 1968 de se répandre sur l’Europe. Pendant une vingtaine d’années, la commission évita de faire parler d’elle mais la publication, en 1985, d’un livre intitulé Écrits pour nuire et l’organisation d’une « Exposition de l’horrible » à la mairie du VIIIe arrondissement de Paris en 1987 lui redonnèrent l’oxygène qui lui manquait pour sévir de nouveau. Toutefois le monde avait changé, les écoles étaient désormais mixtes, la minijupe était devenue une banalité et l’autorisation de la contraception, en 1967, puis de l’avortement médical en 1975, avaient modifié en profondeur la sensibilité des hommes et des femmes.
C’est dans un contexte très différent de montée des tensions politiques et de l’apparition de courants d’extrême droite virulents que l’affaire Tous à poil, déclenchée par le secrétaire général de l’UMP en 2014 désigna de nouveau les livres ou certaines lectures comme des produits dangereux. On demandait aux parents et aux associations de défense de la famille d’imiter les ligues et les cartels des années 1900-1930 et de vérifier avec un soin particulier les manuels scolaires et le contenu des cours de SVT, d’histoire et d’instruction civique. Même si le refus du darwinisme (la théorie de l’évolution) n’était pas aussi violent qu’aux États-Unis, certaines familles se montraient hostiles à un enseignement qui tournait le dos aux récits des religions dites « révélées » (les trois grands monothéismes), et d’autres refusaient que l’adultère dont se rend « coupable » Emma Bovary dans le roman éponyme soit présenté comme compréhensible à des jeunes filles encore mineures. Si ces contestations du système scolaire au nom d’un ordre moral à peine déguisé ne sont pas parvenues à faire plier l’Éducation nationale, dans d’autres pays et surtout aux États-Unis, on a assisté à une véritable chasse aux « mauvaises » lectures. Entre 2021 et 2025, 23 000 livres ont été retirés des bibliothèques des établissements scolaires ou de celles des comtés et même si les tribunaux ont exigé la réintégration d’une partie de ces ouvrages, la traque continue dans les États républicains, encouragés par l’administration trumpiste.
Le mouvement de contestation du wokisme, terme à la mode mais jamais vraiment défini, a débuté par le refus d’une prétendue gender theory (théorie des genres) qui n’existe pas à la différence des gender studies (études de genre), elles bien encadrées. De même, sont mises en cause la cancel culture, l’appropriation culturelle, les ethnic studies et tout ce qui avait été l’apanage de groupes ou de communautés cherchant à protéger les minorités dites « invisibles ». Qu’il s’agisse des Afro-Américains ou des Indiens, des femmes ou des « minorités » sexuelles, gays, lesbiennes, bi et transsexuels, tous demandaient d’abord à être respectés puis à pouvoir vivre publiquement comme ils l’entendaient. Plus radicaux, certains mouvements prétendaient réserver aux membres des communautés en question le droit d’en parler ou d’en faire l’histoire, de les représenter et de s’exprimer en leur nom. Encourageant la reconnaissance de l’intersectionnalité, le fait de subir plusieurs handicaps à la fois (Figure 5 Wolinski), le mouvement woke (littéralement « soyez conscients ») appelait à surveiller à la fois son langage pour éviter de blesser ou d’offenser, et ses choix afin de rendre aux « invisibles » la place qui leur revient dans la société. C’est contre tous ces mouvements que s’est dressé le mouvement « MAGA » qui a assuré l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche en novembre 2024. En France, on n’a pas assisté aux mêmes excès, mais les ABCD de l’égalité rédigés à la demande du ministère de l’Éducation nationale, afin de lutter contre le sexisme, ont été retirés à la rentrée de septembre 2014 parce qu’ils étaient contestés par certaines familles.

Les censures économiques, les moins visibles mais les plus redoutables
Les censures relevant de l’Ordre moral sont les plus discutées parce qu’elles sont souvent spectaculaires et parce que les médias en sont friands. Quand le ministre de l’Intérieur, ce qui est rare, prend un arrêté pour interdire Beaucoup trop petit, un livre jugé pornographique, tout le monde en parle. De même, lorsque les éditions Thierry Magnier décident de ne pas réimprimer On a chopé la puberté, télévisions et réseaux sociaux s’émeuvent et répercutent les échos de la polémique. Les récentes décisions de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse prises à l’encontre de Riad Sattouf pour l’album Ma circoncision et Bien trop

Thierry Magnier, 2022
petit de Manu Causse (Figure 6) ont plutôt indigné l’opinion et l’existence même de cette commission est aujourd’hui remise en cause. Or la publicité accordée à ces rares affaires cache deux maux beaucoup plus profonds, l’autocensure que s’imposent nombre d’auteurs et le refoulement de livres qui ne disposeront jamais de l’espace nécessaire à leur visibilité auprès du public. L’engouement pour l’autofiction a en effet amené de nombreux écrivains à décrire leur intimité sans prendre la précaution de masquer certains détails permettant aux intéressés de se reconnaître. La condamnation d’autrices connues, Christine Angot et Annie Ernaux notamment, coupables d’avoir brossé des portraits acides de personnes aisément reconnaissables, a amené les éditeurs de littérature à faire examiner par des avocats spécialisés les manuscrits qu’on leur adresse avant publication. Le sachant, les auteurs sont invités, dans la lettre de leur contrat, à éviter tout risque judiciaire et donc à s’autocensurer. À cette aune, on imagine mal aujourd’hui Hervé Bazin désignant sa propre mère sous le nom de « Folcoche » (folle cochonne) ou Marcel Jouhandeau mettant en scène Élise, son épouse, en des termes grossiers parce qu’elle entendait le détourner de ses penchants homosexuels.
Bien d’autres précautions conduisent les éditeurs, pour ne pas risquer procès ou colères de communautés les plus diverses, à mettre en garde leurs écuries d’auteurs contre tout ce qui serait susceptible de déplaire à tel ou tel groupe. Les illustrateurs et les auteurs de livres pour la jeunesse ont été les premiers visés, mais c’est tout l’univers de la bande dessinée qui a été touché par la mise en cause récente de certains auteurs coupables de manifester leur penchant pour l’érotisme. Il n’est pas certain que Wolinski connaîtrait le même succès aujourd’hui en montrant des jeunes femmes court vêtues et arborant une poitrine généreuse. Il serait probablement dénoncé comme un vulgaire « macho », et Reiser éprouverait bien des difficultés à faire admettre que son « gros dégueulasse » peut faire rire (Figure 7), même au second degré. Leurs éditeurs refuseraient sans doute de leur offrir des albums grand public, et ils seraient contraints soit à se réfugier dans des éditions à faible tirage, soit à s’autocensurer. La disparition des journaux illustrés tels que Fluide glacial et L’Écho des savanes, la baisse des tirages de Charlie Hebdo et sa stigmatisation par l’extrême gauche au prétexte que ce journal ose s’en prendre à toutes les religions, y compris l’Islam, n’incitent guère les dessinateurs à l’audace. Pire pour eux : une partie de la jeunesse ne comprend pas que l’on puisse se moquer du Pape ou caricaturer Jésus et le prophète Mahomet. Dans ces conditions, les éditeurs se voient renforcés dans leur souci d’éviter tout dérapage et de préférer le conformisme à l’avant-garde.

Au Québec, l’affaire Noir Canada, a mis en lumière une forme de censure particulièrement perverse, celle que tentent d’imposer les lois dites « bâillons » demandées par de grosses entreprises pour faire taire les lanceurs d’alerte. Qu’il s’agisse de sociétés minières comme dans cet exemple, de laboratoires pharmaceutiques en Europe ou encore de banques suisses ou luxembourgeoises, des affaires récentes ont montré la violence que pouvaient subir ceux qui subissaient la colère de ces firmes ou des États. Julian Assange, obligé de se réfugier dans une ambassade londonienne puis emprisonné dans des conditions très dures en Grande-Bretagne, a payé cher son désir de révéler les turpitudes de ceux qui avaient déclenché la guerre en Irak. Sans aller jusqu’à ces extrémités, la concentration de l’édition française qui réserve 87 % du chiffre d’affaires de ce secteur à huit groupes (Hachette Livre, Editis, Média-Participations, Madrigall, Albin Michel en tout premier lieu) aboutit à leur réserver la plupart des vitrines des librairies, l’assortiment des Relays dans les gares et les aéroports ainsi que les espaces des rayons livres des Fnac et des espaces culturels Leclerc. Ici, la censure économique conduit à accorder aux auteurs de best-sellers l’essentiel de l’espace commercial réservé aux livres. Au nom de la « main invisible » du marché qui serait seule juge en la matière, les auteurs primés seraient ceux qui plairaient le plus au public mais, pour être certains d’obtenir le résultat escompté, on n’offre jamais à leurs concurrents un espace identique et aussi vaste pour se faire connaître.
Quand la même autrice, Freida McFadden, place huit de ses livres dans les quinze meilleures ventes en France en 2025 et que les dix premiers best-sellers absorbent à eux seuls 22 % du chiffre d’affaires global de l’édition, on comprend que les Kérouac ou les Pérec d’aujourd’hui auraient peu de chance de trouver un éditeur acceptant de les publier. Balzac l’avait d’ailleurs compris dès le début des années 1830 puisque le journaliste Etienne Lousteau prévenait Lucien de Rubempré en l’avertissant que, s’il voulait être édité convenablement, il lui faudrait non écrire une œuvre géniale, mais être « une collection », donc assurer à son éditeur la certitude que chaque livre serait suivi d’un autre tout aussi rentable. Balbutiant au milieu du XIXe siècle, ce système qui concentre l’attention des médias sur un petit nombre d’auteurs et d’autrices à la mode – Amélie Nothomb reconnaissable à ses chapeaux ou Barbara Cartland à ses robes très colorées – s’est considérablement renforcé à la fin du XXe siècle et au début du suivant. Malgré la présence de 4 500 éditeurs indépendants dont 2 500 vraiment actifs, mais qui doivent se partager 13 % du marché global, il est de plus en plus difficile de voir son premier roman récompensé par un prix littéraire ou son auteur invité à une heure de grande écoute à la télévision. Même si le « Booktok » du réseau TikTok corrige en partie cette inégalité fondamentale, et si des influenceuses courageuses cherchent à faire connaître la bibliodiversité qui existe dans un pays comme la France, la censure économique est sans doute le fléau qui menace le plus directement la création littéraire et l’apparition de nouvelles avant-gardes.
Un Ordre moral planétaire
Quand on regarde le monde tel qu’il est, on s’aperçoit d’abord que de nombreux États n’ont pas renoncé à la censure officielle. C’est le cas de l’Iran avec sa redoutable police des mœurs mais c’est vrai aussi du Liban, de l’Arabie saoudite, de l’Égypte, du Pakistan, de l’Afghanistan et de nombreux pays où le blasphème et l’apostasie (le droit de changer de religion garanti par l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme[1]) sont réprimés par des peines de prison ou la mort. Dans d’autres pays dits « illibéraux », un euphémisme pour désigner des dictatures, c’est l’opposition qui perd tous ses droits, y compris celui de parler ou de publier. La Russie, la Hongrie, l’Argentine se sont orientées dans cette direction depuis quelques années et les États-Unis, s’ils conservent un système judiciaire protecteur des droits des citoyens, semblent vouloir depuis un an et demi restreindre à leur tour le champ des libertés. La France et la Grande-Bretagne ne sont pas exemptes de critiques mais les attaques contre les librairies LGBT ou d’extrême gauche sont commentées par les médias et majoritairement condamnées par l’opinion. Ici, ce sont donc plutôt les difficultés des jeunes créateurs à se faire connaître qui posent problème de même que la tentative, autour de Vincent Bolloré (Figure 8) et d’une filiale du groupe Hachette Livre, la Librairie Arthème Fayard, de réserver aux auteurs situés le plus à droite de l’échiquier politique les faveurs d’un redoutable système d’exposition à la vente.

Si la concentration observable dans l’édition contemporaine soulève autant de questions et de contestations, c’est que le nombre d’auteurs qui veulent voir leur nom sur la couverture d’un livre n’a jamais été aussi élevé. L’autoédition représente désormais plus de 20 % des 88 000 titres déposés à l’ISBN et le catalogue des livres disponibles recense plus de 800 000 titres, chiffre qu’aucune librairie physique ne peut évidemment proposer à ses clients. Une librairie de centre-ville dispose en moyenne de 20 à 30 000 titres, ce qui réduit considérablement la capacité à présenter une grande diversité d’auteurs et d’autrices. Face à ces limitations matérielles du champ des possibles, les censures politiques et morales apparaissent alors comme un frein supplémentaire et une incitation au pire des conformismes. Aussitôt après le succès des romans consacrés à Harry Potter, on vit surgir d’innombrables livres de jeunesse consacrés au monde de la magie, et on peut craindre que la femme de ménage de Freidda McFadden ne donne naissance à une armée d’aides ménagères qui lasseront le public. Si ce phénomène de la recherche du succès à tout prix n’est pas nouveau, il s’est renforcé avec la disparition des dizaines de maisons d’édition apparues après 1945 mais absorbées par les grands groupes et obligées de se soumettre aux exigences de leurs services commerciaux.
C’est d’ailleurs la chance de l’édition indépendante qui, pour exister et montrer ses différences, se voit contrainte à innover, à explorer des champs encore inabordés et à proposer aux lecteurs et aux lectrices des imaginaires encore vierges. Certes Madame Anastasie tient ses ciseaux toujours ouverts, mais elle est souvent aveugle et sourde, et les auteurs ont toujours su, depuis l’Antiquité, tromper sa vigilance. Face aux menaces qui planent sur le monde, et au conformisme des réseaux sociaux avec leurs milliards d’abonnés, qui est sans doute la plus grave menace ayant jamais pesé sur la liberté et l’audace de la création, il est difficile de savoir qui l’emportera. Les plus pessimistes disent que la dystopie imaginée par George Orwell dans 1984 n’était qu’une anticipation de notre monde où l’intelligence artificielle remplace peu à peu le travail humain, mais d’autres voix invitent à relire Fahrenheit 451, roman dans lequel, pour résister aux pompiers pyromanes qui brûlent les livres, les véritables amoureux de la lecture apprennent par cœur la totalité du livre qu’ils incarneront désormais afin que la littérature survive à cette ultime tentative de la faire disparaître.



C’est ce que met en évidence un certain nombre de fictions parmi lesquelles 1984 de George Orwell qui fascine toujours autant depuis sa sortie. Preuve en est la quantité d’adaptations en quelques années : films, bandes dessinées… Dans ce célèbre roman, tous les habitants sont sur écoute et surveillés jour et nuit par des caméras, jusque dans leurs appartements. Ils ne vivent que pour répondre aux ordres du gouvernement (dont le chef se nomme Big Brother), tant au travail où ils passent de nombreuses heures que pendant leur temps libre. Tout plaisir est interdit. La magnifique adaptation de cette œuvre par Xavier Coste met en exergue une pression angoissante constante, une société dans laquelle on ne peut faire confiance ni à ses collègues ni à ses voisins et où la peur d’être dénoncé est quotidienne.


C’est une jeune fille aussi que l’on retrouve dans Lire est dangereux pour les préjugés de Dave Connis. Dans son lycée américain, Clara découvre que des œuvres sont censurées dans la bibliothèque de son établissement depuis quelques temps sans que personne ne s’en soit aperçu. Profondément choquée, elle décide d’entrer en résistance et de monter une petite bibliothèque clandestine dans les casiers, n’hésitant pas à s’opposer au directeur et à vouer tout son temps à ce nouveau combat : prouver qu’aucun livre n’est nocif. Faisant référence à plusieurs titres connus tels qu’Hunger games, l’auteur met également en scène une professeure qui veut donner à ses élèves les outils pour comprendre les enjeux de la censure et de l’interdiction des livres. Un cours qui va lui coûter son poste d’enseignante. On retrouve aussi dans les pages de ce roman une véritable ode à la lecture : « Les livres sont une lumière. Une lumière qui fait disparaître l’ignorance et la haine. […] Ils changent des vies parce que ce sont des allumettes : ils mettent le feu pour nous montrer la grandeur du monde, la profondeur des autres, une voie qui nous avait échappé jusque-là. »
