Visages de la censure d’hier à aujourd’hui

     Traditionnellement la censure se présente sous deux visages, celle du phénix, cet oiseau mythologique qui renaît sans cesse de ses cendres et celle, plus récente, de « Madame Anastasie » (Figure 1). Croqué par André Gill en 1874, le personnage apparaît sous les traits d’une vieille femme, à moitié sourde et aveugle, préférant les ténèbres au jour et munie d’une énorme paire de ciseaux. Pour bien comprendre cette caricature devenue célèbre, il faut se souvenir que la censure des spectacles n’a été abolie en France qu’à la fin de l’année 1905 et que les derniers inspecteurs et commissaires de la Librairie (la police du livre) n’avaient été mis à la retraite définitivement qu’en 1881. Les murs de nos villes ont conservé sous une forme négative (Défense d’afficher. Loi du 29 juillet 1881) cette libération soudaine et totale de l’imprimé : on pouvait désormais afficher partout où ce n’était pas expressément défendu ! Les ciseaux de Madame Anastasie symbolisent la faculté castratrice du pouvoir qui se réserve le droit de couper, de caviarder, ou d’interdire la publication d’un article, d’un roman, ou d’une pièce de théâtre, d’un film ou d’une vidéo aujourd’hui. Quelques affaires célèbres témoignent de ces mutilations de l’œuvre d’écrivains célèbres : l’interdiction de plusieurs poèmes des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire en 1857, celle de J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian (alias Vernon Sullivan) en 1950, ou La Question d’Henri Alleg en 1958. Plus récemment, l’interdiction de Hara Kiri en 1970 n’empêcha pas son retour sous la forme du journal Charlie Hebdo, tout aussi satirique. L’horrible assassinat de sa rédaction, en 2015, s’il n’est pas parvenu à le faire disparaître, amène à prendre en compte les conséquences les plus dramatiques de la censure.

Figure 1 – Gill, André. Madame Anastasie. L’Eclipse le 19 juillet 1874. Source : BnF – Domaine public

     D’une certaine manière, l’obligation faite à Socrate de boire la ciguë, un poison destiné à le faire taire à jamais, à Athènes, en 339 avant notre ère, et la mort de Cabu, Charb, Tignous, Wolinski et sept autres personnes en janvier 2015 se ressemblent. Dans le premier cas, le philosophe grec est accusé de corrompre la jeunesse parce qu’il met en doute, dans ses entretiens, les divinités censées protéger la cité-État où il vit. Dans le second, les dessinateurs de l’hebdomadaire paient la publication des caricatures de Mahomet en 2006 et le reportage sur la vie du prophète, publié en 2013. Socrate fut condamné par un tribunal de même que la rédaction de Charlie Hebdo l’avait été par Al-Quaïda dans la péninsule arabique, un mouvement terroriste qui aspirait à devenir un véritable État au Moyen Orient. Le suicide imposé à un philosophe et l’assassinat de journalistes illustrent la force implacable de la censure quand elle prend son visage le plus sinistre, celui qui vise à effacer, à éliminer physiquement l’adversaire. De façon plus douce (ou soft), la cancel culture, développée aux États-Unis dans les années 2010-2020 visait à éliminer symboliquement l’adversaire jugé coupable par une communauté qui se sentait attaquée dans ses droits, des féministes, des LGBT ou des membres d’un groupe dit « ethnique », tels les Afro-Américains. Le mouvement Black Live Matters (littéralement « les vies noires comptent ») apparu en 2013 et l’enterrement symbolique du N-word (le mot Nigger) en 2007 à Détroit entendaient légitimer une nouvelle forme de censure, la progressive censorship, parce qu’elle cherchait à redonner à des groupes humains des droits niés par la société.

     Alors que la Déclaration universelle des droits de l’Homme adoptée en 1945 semblait s’opposer à toute forme de censure, ce que le mouvement de Mai 1968 réaffirma avec force en prenant pour slogan le célèbre aphorisme « Il est interdit d’interdire », notre époque assiste à une montée de l’intolérance inquiétante. Sous prétexte de défendre des minorités dites « invisibles » ou des groupes qui se vivent comme « dominés », on interdit à un acteur de théâtre ou d’opéra « blanc » d’interpréter le personnage d’Othello. Quant aux éditeurs, pour éviter la contestation des lecteurs, ils éditent des sensitivy guidelines qui sont autant de listes d’interdits envoyés aux auteurs de livres dits « sensibles ». Certains vont même plus loin en faisant rédiger des manuels scolaires différents afin de plaire à toutes les communautés du même pays au risque de rendre toute vérité variable, voire d’autoriser le mensonge au titre de ce que certains nomment des vérités « alternatives ». En France, ce sont les juges qui voient leurs décisions contestées et, parfois, leurs vies menacées au prétexte qu’ils ont rendu un verdict défavorable à un parti politique alors même qu’ils ne font que condamner un individu pour des faits précis puisque la Justice française est toujours individuelle et jamais collective. Ici, c’est l’ostracisation du magistrat qui est visée, son bannissement de la communauté à laquelle il appartient, c’est-à-dire son éviction du corps dans lequel il est entré à la suite d’un concours très sélectif. Sans le savoir, cette forme de censure récente retrouve les apparences que revêtaient les censures apparues à Rome ou en Grèce dans l’Antiquité. C’est pourquoi, dans ce rapide balayage des principales formes de censure d’hier à aujourd’hui, on commencera par évoquer les plus anciennes avant d’en venir aux plus récentes, le but étant d’aider à comprendre pourquoi on n’en finit jamais avec la censure.

L’émergence des censures politiques et religieuses   

     Officiellement, la censure est entrée en vigueur à Rome en 443 avant notre ère dans le cadre d’un État qui cherche à édicter des lois assurant le maintien de l’ordre établi. À la fois politique et religieuse sous cette forme primitive qui interdit à un citoyen de prétendre appartenir à un ordre supérieur au sien, elle s’appuie sur un corps de censeurs qui frappent d’ignominie quiconque enfreint ses règles. Au XIIIe siècle en Occident, le droit canon édicté par l’Église ajoutera la suspense et l’excommunication à cet interdit ancien, ce qui aboutit à bannir le condamné de sa communauté et à le couper de son milieu. Ces deux occurrences des censures masquent en partie un de ses attributs les plus fondamentaux, ce qu’un juriste a nommé « la prédication silencieuse ». Cela signifie que la censure évite le plus souvent de revêtir la forme d’une loi et qu’elle préfère travailler dans l’ombre (le hibou de Madame Anastasie) en supposant connues de tous les règles non écrites qu’elle entend faire respecter. Refusant un arrêt rendu par le roi Créon, l’Antigone de Sophocle jette de la poussière sur le cadavre d’un de ses frères. Elle préfère encourir la mort plutôt que de laisser l’âme du défunt errer éternellement sans pouvoir pénétrer dans le royaume des morts, et elle choisit le suicide parce qu’il est conforme aux lois « divines » et qu’il lui permettra de retrouver ses frères après son décès. Créon, symbole par excellence du tyran, finira fou, abandonné de tous, coupable d’avoir cru pouvoir violer impunément des lois connues de tous sans avoir eu besoin d’être gravées dans la pierre ou le marbre.

Figure 2 – Sacra Congregatio Indicis. Index librorum prohibitorum. Camerae Apsotolicae, 1770. Source : BnF – Domaine public

     Après la division, au XVIe siècle, de l’Occident chrétien en pays de droit catholique – l’Europe du sud, de l’Espagne à l’Autriche – et pays de droit protestant – le nord du continent, de l’Allemagne à la Suède – la censure passa aux mains d’une congrégation puissante rendant ses arrêts sous couvert de l’autorité du Pape. L’Index librorum prohibitorum (Figure 2), ou catalogue des livres interdits, devait frapper tous les écrits jugés dangereux, et ce de 1564, année de sa codification définitive, à 1966, date de sa suppression. L’Inquisition, le bras armé de Rome, pouvait ajouter l’horreur de ses tribunaux, de ses interrogatoires autorisant la torture (la fameuse question) et de ses bûchers (les autodafés) pour faire respecter les lois de l’Église. Pour ne retenir que quelques noms de martyrs de la recherche de la vérité scientifique, l’imprimeur Etienne Dolet fut brûlé place Maubert à Paris en 1546 et le médecin humaniste Michel Servet à Genève en 1553. Giordano Bruno, le père de l’héliocentrisme, subit le même sort à Rome en 1600 et quant à Galilée, s’il obtint la vie sauve, ce fut après avoir publiquement renoncé, en 1633, à défendre ses découvertes.

     Voltaire dut à sa résidence hors du royaume de France d’éviter les conséquences de la mise à l’Index de son œuvre à partir de 1751 et Jean-Jacques Rousseau ne put empêcher la lacération d’un de ses livres, L’Émile, en 1762, après que l’archevêque de Paris eut appelé à s’emparer de ce philosophe impie. L’Encyclopédie d’abord tolérée fut mise à l’Index en 1759 et Diderot dut, à son tour, se cacher ou demander la protection de certains ministres libéraux pour ne pas finir ses jours à la Bastille, lui qui avait, auparavant, connut l’enfermement au donjon de Vincennes. Depuis le début du XVIIIe siècle en effet, le corps des censeurs royaux, mis en place par l’État français, était passé de 41 en 1727 à 123 en 1763 et 178 à la veille de l’écroulement du régime. Dans ce système de censure étatique tatillonne, tous les manuscrits devaient être examinés par les censeurs à Versailles et revêtus d’un privilège pour être imprimés. Faute de pouvoir tout lire rapidement, des permissions tacites avaient été ajoutées au fil du temps et, dans les provinces, les gouverneurs ou les intendants faisaient imprimer sous le manteau les livres dont avaient besoin leurs administrations en leur accordant une sorte de protection implicite. En se grippant, au moment où surgit une sorte de « fureur de lire », la passion pour les romans de Richardson, Rousseau ou Goethe, la censure de type politico-religieux révélait au grand jour son absurdité et son archaïsme.

      Cela ne l’empêcha pas de survivre ou, plutôt, de renaître de ses cendres, tel le phénix légendaire, puisque, supprimée solennellement par la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui affirme le droit de chacun à publier ses opinions, elle ressurgit dès 1792-1793 avant d’être codifiée par Napoléon Ier. Le décret du 5 février 1810, aboli le 10 septembre 1870, créa une police de la Librairie et de l’Imprimerie chargée de contrôler sévèrement la production et la circulation des imprimés en France. Même si, officiellement, la censure fut abolie en 1830, elle fut réintroduite dès septembre 1835 par une loi interdisant l’emploi du mot République et la critique du gouvernement. Toutefois, le pouvoir avait beau surveiller les théâtres, le triomphe de Robert Macaire et du Chiffonnier de Paris montre que le public savait lire entre les lignes ou deviner qui était visé par la mimique expressive d’un comédien singeant le roi ou ses ministres. La révolution de 1848 rétablit la liberté totale de la presse, mais, dès l’élection du prince Louis Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, en décembre, la liberté fut réprimée. Le coup d’État du 2 décembre 1851 et la proclamation de l’Empire, un an plus tard, ajoutèrent à la législation répressive de 1810 une surveillance draconienne du colportage, certains livres pouvant être autorisés à la vente en ville, tel la Vie de Jésus de Renan en 1863, mais strictement interdits de diffusion par le colportage, le Jésus vendu 1 franc sans les notes effrayant bien plus le pouvoir que l’édition originale en grand format à 7 F 50.

     Le Second Empire révéla son vrai visage en 1857 lorsque le même procureur fit condamner et interdire Les Mystères du peuple d’Eugène Sue, condamner et interdire partiellement Les Fleurs du Mal tout en sermonnant durement Gustave Flaubert pour avoir osé publier Madame Bovary dans la Revue de Paris. Le succès de l’édition en volume (Figure 3) qui suivit et se vendit à 25 000 exemplaires vengea Flaubert des propos incendiaires du procureur Pinard mais le passage en correctionnelle, quoique suivi d’un acquittement, fit l’effet d’un avertissement pour tous les auteurs, obligés de se mutiler désormais en procédant à l’autocensure de leurs œuvres. C’est en Belgique que Victor Hugo publia Les Châtiments et Napoléon-le-Petit et le journaliste Henri Rochefort dut faire imprimer dans le même pays son journal, la Lanterne, qui éclairait un peu trop les défauts de Napoléon III et de sa dictature. Aboli en septembre 1870, le brevet de libraire (au sens d’éditeur) libéra cette profession, mais les inspecteurs et les commissaires de la Librairie ne furent définitivement supprimés qu’après le vote de la grande loi libérale du 29 juillet 1881.

Figure 3 – Flaubert, Gustave. Madame Bovary. Moeurs de province. Édition Michel Lévy frères, 1857, 2 vol. Source : BnF – Domaine public

La censure morale, la nouvelle menace des sociétés

     Si la condamnation des Mystères du peuple relevait d’une forme de censure politique, celle des Fleurs du Mal comme le déferrement de l’auteur de Madame Bovary devant le tribunal correctionnel s’apparente davantage à une censure morale appelée à un bel avenir. Omniprésente en Grande-Bretagne et aux États-Unis où la répression de l’obscénité, jamais définie, aboutit au vote de l’Obscene Publications Act de 1857, cette censure fit condamner Oscar Wilde aux travaux forcés en 1895 et contraignit l’auteur de L’amant de Lady Chatterley, D.H. Lawrence, à préférer faire éditer son sulfureux roman à Paris plutôt qu’à Londres en 1929. Paradoxalement, la police française qui traquait elle aussi l’obscénité dans les librairies et sur les quais de la Seine dans les années 1930 se montra plus tolérante, ou aveugle, en ce qui concernait les livres publiés en anglais. Ce fut la chance de James Joyce et de son roman, Ulysse’s (Ulysse en français), et celle de Henry Miller dont Tropique du Capricorne parut à Paris en 1939 et Sexus dix ans plus tard, toujours en anglais. Toutefois, pour les publications en français, la sous-section de la « galanterie » de la Brigade mondaine à la préfecture de Paris veillait, et Boris Vian en fut la victime la plus visible. Avant que le Cartel d’action morale et sociale, une ligue née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ne s’en prenne à lui, l’abbé Bethléem avait sévi pendant plus de trente ans et fini par imposer à la société civile sa vision moralisatrice de la littérature et de la presse.

 

Figure 4 – Bethléem, Louis.
Romans à lire et romans à proscrire. Éditions de la Revue des lectures, 1928. Source : BnF – Domaine public

    Publié en 1904 et réédité onze fois entre cette date et 1932, Romans à lire et romans à proscrire (Figure 4) avait été vendu à 140 000 exemplaires à des prescripteurs, directeurs d’établissements scolaires et de bibliothèques, qui assurèrent la diffusion de son contenu bien au-delà des lecteurs du volume. Un décret pris en septembre 1939 par le gouvernement dirigé par Édouard Daladier, et une loi, adoptée en juillet 1949, se sont largement inspirés des directives de cet ecclésiastique de combat qui déchirait les magazines à la devanture des kiosques pour obliger les maires à respecter les lois les plus répressives. Son best-seller rangeait les livres en six catégories, trois interdites, et trois autorisées, avec d’infinies nuances selon les âges et les sexes des lecteurs et lectrices. Une dame d’âge « mûr » et un père de famille pouvaient se promener assez librement dans les catalogues des éditeurs mais une jeune fille ou un adolescent n’avait d’autre ressource que de tenter de se procurer par ses propres moyens les livres interdits ou fortement déconseillés. Les oukases de l’abbé Bethléem étaient si redoutés que la librairie Hachette qui avait négocié avec les studios de Walt Disney la publication en français du Journal de Mickey fit endosser à un prête-nom, Paul Winkler, la responsabilité officielle de cette publication qui fut un immense succès en 1934, comme Tarzan de Cino del Duca, autre bête noire de Louis Bethléem.

     Ce successeur du « Père la pudeur », le sénateur René Béranger de la fin du XIXe siècle, serait bien oublié aujourd’hui si un décret de septembre 1939 n’avait créé une Commission consultative du livre, dont la saisine était obligatoire avant l’interdiction d’un livre, et si la loi du 16 juillet 1949 n’avait institué, au ministère de la Justice, une Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence. C’est elle qui contraignit à l’autocensure la plupart des éditeurs concernés, et l’on vit, après 1950, le capitaine Haddock adoucir ses jurons et éviter de boire du whisky tandis que les frères Dalton eux-mêmes étaient contraints à un peu moins de violence dans les bandes dessinées dont ils étaient les héros. Sept péchés dits « capitaux » comme dans la Bible, devaient être définis par cette commission en 1950 : le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine et la débauche, auxquels s’ajouta en 1954 le racisme. Depuis sa dernière modification en 2011, l’article 2 de la loi de 1949 est ainsi rédigé :

      « Les publications mentionnées à l’article 1er ne doivent comporter aucun contenu présentant un danger pour la jeunesse en raison de son caractère pornographique ou lorsqu’il est susceptible d’inciter à la discrimination ou à la haine contre une personne déterminée ou un groupe de personnes, aux atteintes à la dignité humaine, à l’usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ou de substances psychotropes, à la violence ou à tous actes qualifiés de crimes ou de délits ou de nature à nuire à l’épanouissement physique, mental ou moral de l’enfance ou la jeunesse ».

     Comme on le voit, la société française a évolué depuis les années 1949-1954 qui virent la mise en place concrète de cette législation, mais l’épée de Damoclès qui est suspendue au-dessus des éditeurs de presse et de livres destinés à la jeunesse n’a pas disparu. Alors que, les premières années, la commission se contentait d’examiner les publications périodiques, considérant que les romans relevaient de la critique littéraire, elle commença à s’y intéresser après 1960. En réclamant l’interdiction de Barbarella, une bande dessinée pour adultes vendue à un prix élevé, elle révéla son vrai visage, celui d’une inquisitrice entendant tout régenter. La commission eut portant bien du mal à empêcher le souffle de Mai 1968 de se répandre sur l’Europe. Pendant une vingtaine d’années, la commission évita de faire parler d’elle mais la publication, en 1985, d’un livre intitulé Écrits pour nuire et l’organisation d’une « Exposition de l’horrible » à la mairie du VIIIe arrondissement de Paris en 1987 lui redonnèrent l’oxygène qui lui manquait pour sévir de nouveau. Toutefois le monde avait changé, les écoles étaient désormais mixtes, la minijupe était devenue une banalité et l’autorisation de la contraception, en 1967, puis de l’avortement médical en 1975, avaient modifié en profondeur la sensibilité des hommes et des femmes.

     C’est dans un contexte très différent de montée des tensions politiques et de l’apparition de courants d’extrême droite virulents que l’affaire Tous à poil, déclenchée par le secrétaire général de l’UMP en 2014 désigna de nouveau les livres ou certaines lectures comme des produits dangereux. On demandait aux parents et aux associations de défense de la famille d’imiter les ligues et les cartels des années 1900-1930 et de vérifier avec un soin particulier les manuels scolaires et le contenu des cours de SVT, d’histoire et d’instruction civique. Même si le refus du darwinisme (la théorie de l’évolution) n’était pas aussi violent qu’aux États-Unis, certaines familles se montraient hostiles à un enseignement qui tournait le dos aux récits des religions dites « révélées » (les trois grands monothéismes), et d’autres refusaient que l’adultère dont se rend « coupable » Emma Bovary dans le roman éponyme soit présenté comme compréhensible à des jeunes filles encore mineures. Si ces contestations du système scolaire au nom d’un ordre moral à peine déguisé ne sont pas parvenues à faire plier l’Éducation nationale, dans d’autres pays et surtout aux États-Unis, on a assisté à une véritable chasse aux « mauvaises » lectures. Entre 2021 et 2025, 23 000 livres ont été retirés des bibliothèques des établissements scolaires ou de celles des comtés et même si les tribunaux ont exigé la réintégration d’une partie de ces ouvrages, la traque continue dans les États républicains, encouragés par l’administration trumpiste.

     Le mouvement de contestation du wokisme, terme à la mode mais jamais vraiment défini, a débuté par le refus d’une prétendue gender theory (théorie des genres) qui n’existe pas à la différence des gender studies (études de genre), elles bien encadrées. De même, sont mises en cause la cancel culture, l’appropriation culturelle, les ethnic studies et tout ce qui avait été l’apanage de groupes ou de communautés cherchant à protéger les minorités dites « invisibles ». Qu’il s’agisse des Afro-Américains ou des Indiens, des femmes ou des « minorités » sexuelles, gays, lesbiennes, bi et transsexuels, tous demandaient d’abord à être respectés puis à pouvoir vivre publiquement comme ils l’entendaient. Plus radicaux, certains mouvements prétendaient réserver aux membres des communautés en question le droit d’en parler ou d’en faire l’histoire, de les représenter et de s’exprimer en leur nom. Encourageant la reconnaissance de l’intersectionnalité, le fait de subir plusieurs handicaps à la fois (Figure 5 Wolinski), le mouvement woke (littéralement « soyez conscients ») appelait à surveiller à la fois son langage pour éviter de blesser ou d’offenser, et ses choix afin de rendre aux « invisibles » la place qui leur revient dans la société. C’est contre tous ces mouvements que s’est dressé le mouvement « MAGA » qui a assuré l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche en novembre 2024. En France, on n’a pas assisté aux mêmes excès, mais les ABCD de l’égalité rédigés à la demande du ministère de l’Éducation nationale, afin de lutter contre le sexisme, ont été retirés à la rentrée de septembre 2014 parce qu’ils étaient contestés par certaines familles.

Figure 5 – Wolinski, Georges. « Les visages de la censure hier et aujourd’hui » paru dans le journal L’Humanité en 1977. © Wolinski

Les censures économiques, les moins visibles mais les plus redoutables

     Les censures relevant de l’Ordre moral sont les plus discutées parce qu’elles sont souvent spectaculaires et parce que les médias en sont friands. Quand le ministre de l’Intérieur, ce qui est rare, prend un arrêté pour interdire Beaucoup trop petit, un livre jugé pornographique, tout le monde en parle. De même, lorsque les éditions Thierry Magnier décident de ne pas réimprimer On a chopé la puberté, télévisions et réseaux sociaux s’émeuvent et répercutent les échos de la polémique. Les récentes décisions de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse prises à l’encontre de Riad Sattouf pour l’album Ma circoncision et Bien trop

Figure 6 – Causse, Manu. Bien trop petit.
Thierry Magnier, 2022

petit de Manu Causse (Figure 6) ont plutôt indigné l’opinion et l’existence même de cette commission est aujourd’hui remise en cause. Or la publicité accordée à ces rares affaires cache deux maux beaucoup plus profonds, l’autocensure que s’imposent nombre d’auteurs et le refoulement de livres qui ne disposeront jamais de l’espace nécessaire à leur visibilité auprès du public. L’engouement pour l’autofiction a en effet amené de nombreux écrivains à décrire leur intimité sans prendre la précaution de masquer certains détails permettant aux intéressés de se reconnaître. La condamnation d’autrices connues, Christine Angot et Annie Ernaux notamment, coupables d’avoir brossé des portraits acides de personnes aisément reconnaissables, a amené les éditeurs de littérature à faire examiner par des avocats spécialisés les manuscrits qu’on leur adresse avant publication. Le sachant, les auteurs sont invités, dans la lettre de leur contrat, à éviter tout risque judiciaire et donc à s’autocensurer. À cette aune, on imagine mal aujourd’hui Hervé Bazin désignant sa propre mère sous le nom de « Folcoche » (folle cochonne) ou Marcel Jouhandeau mettant en scène Élise, son épouse, en des termes grossiers parce qu’elle entendait le détourner de ses penchants homosexuels.

     Bien d’autres précautions conduisent les éditeurs, pour ne pas risquer procès ou colères de communautés les plus diverses, à mettre en garde leurs écuries d’auteurs contre tout ce qui serait susceptible de déplaire à tel ou tel groupe. Les illustrateurs et les auteurs de livres pour la jeunesse ont été les premiers visés, mais c’est tout l’univers de la bande dessinée qui a été touché par la mise en cause récente de certains auteurs coupables de manifester leur penchant pour l’érotisme. Il n’est pas certain que Wolinski connaîtrait le même succès aujourd’hui en montrant des jeunes femmes court vêtues et arborant une poitrine généreuse. Il serait probablement dénoncé comme un vulgaire « macho », et Reiser éprouverait bien des difficultés à faire admettre que son « gros dégueulasse » peut faire rire (Figure 7), même au second degré. Leurs éditeurs refuseraient sans doute de leur offrir des albums grand public, et ils seraient contraints soit à se réfugier dans des éditions à faible tirage, soit à s’autocensurer. La disparition des journaux illustrés tels que Fluide glacial et L’Écho des savanes, la baisse des tirages de Charlie Hebdo et sa stigmatisation par l’extrême gauche au prétexte que ce journal ose s’en prendre à toutes les religions, y compris l’Islam, n’incitent guère les dessinateurs à l’audace. Pire pour eux : une partie de la jeunesse ne comprend pas que l’on puisse se moquer du Pape ou caricaturer Jésus et le prophète Mahomet. Dans ces conditions, les éditeurs se voient renforcés dans leur souci d’éviter tout dérapage et de préférer le conformisme à l’avant-garde.

Figure 7 – Reiser. Gros dégueulasse. Glénat, 1982

     Au Québec, l’affaire Noir Canada, a mis en lumière une forme de censure particulièrement perverse, celle que tentent d’imposer les lois dites « bâillons » demandées par de grosses entreprises pour faire taire les lanceurs d’alerte. Qu’il s’agisse de sociétés minières comme dans cet exemple, de laboratoires pharmaceutiques en Europe ou encore de banques suisses ou luxembourgeoises, des affaires récentes ont montré la violence que pouvaient subir ceux qui subissaient la colère de ces firmes ou des États. Julian Assange, obligé de se réfugier dans une ambassade londonienne puis emprisonné dans des conditions très dures en Grande-Bretagne, a payé cher son désir de révéler les turpitudes de ceux qui avaient déclenché la guerre en Irak. Sans aller jusqu’à ces extrémités, la concentration de l’édition française qui réserve 87 % du chiffre d’affaires de ce secteur à huit groupes (Hachette Livre, Editis, Média-Participations, Madrigall, Albin Michel en tout premier lieu) aboutit à leur réserver la plupart des vitrines des librairies, l’assortiment des Relays dans les gares et les aéroports ainsi que les espaces des rayons livres des Fnac et des espaces culturels Leclerc. Ici, la censure économique conduit à accorder aux auteurs de best-sellers l’essentiel de l’espace commercial réservé aux livres. Au nom de la « main invisible » du marché qui serait seule juge en la matière, les auteurs primés seraient ceux qui plairaient le plus au public mais, pour être certains d’obtenir le résultat escompté, on n’offre jamais à leurs concurrents un espace identique et aussi vaste pour se faire connaître.

     Quand la même autrice, Freida McFadden, place huit de ses livres dans les quinze meilleures ventes en France en 2025 et que les dix premiers best-sellers absorbent à eux seuls 22 % du chiffre d’affaires global de l’édition, on comprend que les Kérouac ou les Pérec d’aujourd’hui auraient peu de chance de trouver un éditeur acceptant de les publier. Balzac l’avait d’ailleurs compris dès le début des années 1830 puisque le journaliste Etienne Lousteau prévenait Lucien de Rubempré en l’avertissant que, s’il voulait être édité convenablement, il lui faudrait non écrire une œuvre géniale, mais être « une collection », donc assurer à son éditeur la certitude que chaque livre serait suivi d’un autre tout aussi rentable. Balbutiant au milieu du XIXe siècle, ce système qui concentre l’attention des médias sur un petit nombre d’auteurs et d’autrices à la mode – Amélie Nothomb reconnaissable à ses chapeaux ou Barbara Cartland à ses robes très colorées  – s’est considérablement renforcé à la fin du XXe siècle et au début du suivant. Malgré la présence de 4 500 éditeurs indépendants dont 2 500 vraiment actifs, mais qui doivent se partager 13 % du marché global, il est de plus en plus difficile de voir son premier roman récompensé par un prix littéraire ou son auteur invité à une heure de grande écoute à la télévision. Même si le « Booktok » du réseau TikTok corrige en partie cette inégalité fondamentale, et si des influenceuses courageuses cherchent à faire connaître la bibliodiversité qui existe dans un pays comme la France, la censure économique est sans doute le fléau qui menace le plus directement la création littéraire et l’apparition de nouvelles avant-gardes.

Un Ordre moral planétaire

     Quand on regarde le monde tel qu’il est, on s’aperçoit d’abord que de nombreux États n’ont pas renoncé à la censure officielle. C’est le cas de l’Iran avec sa redoutable police des mœurs mais c’est vrai aussi du Liban, de l’Arabie saoudite, de l’Égypte, du Pakistan, de l’Afghanistan et de nombreux pays où le blasphème et l’apostasie (le droit de changer de religion garanti par l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme[1]) sont réprimés par des peines de prison ou la mort. Dans d’autres pays dits « illibéraux », un euphémisme pour désigner des dictatures, c’est l’opposition qui perd tous ses droits, y compris celui de parler ou de publier. La Russie, la Hongrie, l’Argentine se sont orientées dans cette direction depuis quelques années et les États-Unis, s’ils conservent un système judiciaire protecteur des droits des citoyens, semblent vouloir depuis un an et demi restreindre à leur tour le champ des libertés. La France et la Grande-Bretagne ne sont pas exemptes de critiques mais les attaques contre les librairies LGBT ou d’extrême gauche sont commentées par les médias et majoritairement condamnées par l’opinion. Ici, ce sont donc plutôt les difficultés des jeunes créateurs à se faire connaître qui posent problème de même que la tentative, autour de Vincent Bolloré (Figure 8) et d’une filiale du groupe Hachette Livre, la Librairie Arthème Fayard, de réserver aux auteurs situés le plus à droite de l’échiquier politique les faveurs d’un redoutable système d’exposition à la vente.

Figure 8 – Ouvrage collectif. Déborder Bolloré. Coédition collective, 2025. CC BY–NC–ND

     Si la concentration observable dans l’édition contemporaine soulève autant de questions et de contestations, c’est que le nombre d’auteurs qui veulent voir leur nom sur la couverture d’un livre n’a jamais été aussi élevé. L’autoédition représente désormais plus de 20 % des 88 000 titres déposés à l’ISBN et le catalogue des livres disponibles recense plus de 800 000 titres, chiffre qu’aucune librairie physique ne peut évidemment proposer à ses clients. Une librairie de centre-ville dispose en moyenne de 20 à 30 000 titres, ce qui réduit considérablement la capacité à présenter une grande diversité d’auteurs et d’autrices. Face à ces limitations matérielles du champ des possibles, les censures politiques et morales apparaissent alors comme un frein supplémentaire et une incitation au pire des conformismes. Aussitôt après le succès des romans consacrés à Harry Potter, on vit surgir d’innombrables livres de jeunesse consacrés au monde de la magie, et on peut craindre que la femme de ménage de Freidda McFadden ne donne naissance à une armée d’aides ménagères qui lasseront le public. Si ce phénomène de la recherche du succès à tout prix n’est pas nouveau, il s’est renforcé avec la disparition des dizaines de maisons d’édition apparues après 1945 mais absorbées par les grands groupes et obligées de se soumettre aux exigences de leurs services commerciaux.

     C’est d’ailleurs la chance de l’édition indépendante qui, pour exister et montrer ses différences, se voit contrainte à innover, à explorer des champs encore inabordés et à proposer aux lecteurs et aux lectrices des imaginaires encore vierges. Certes Madame Anastasie tient ses ciseaux toujours ouverts, mais elle est souvent aveugle et sourde, et les auteurs ont toujours su, depuis l’Antiquité, tromper sa vigilance. Face aux menaces qui planent sur le monde, et au conformisme des réseaux sociaux avec leurs milliards d’abonnés, qui est sans doute la plus grave menace ayant jamais pesé sur la liberté et l’audace de la création, il est difficile de savoir qui l’emportera. Les plus pessimistes disent que la dystopie imaginée par George Orwell dans 1984 n’était qu’une anticipation de notre monde où l’intelligence artificielle remplace peu à peu le travail humain, mais d’autres voix invitent à relire Fahrenheit 451, roman dans lequel, pour résister aux pompiers pyromanes qui brûlent les livres, les véritables amoureux de la lecture apprennent par cœur la totalité du livre qu’ils incarneront désormais afin que la littérature survive à cette ultime tentative de la faire disparaître.

 

 

Censures et bibliothèques

Les 12 et 13 mars 2026 se sont tenues deux journées d’études organisées par le département Documentation, Archives, Médiathèque et Édition de l’Université de Toulouse Jean Jaurès, intitulées : Censuré ! Encadrer, contrôler, invisibiliser, orienter, les censures dans les sociétés de l’information[1]. Nous proposons un retour sur deux interventions présentées à cette occasion, dont les apports nous semblent particulièrement éclairants pour les professeurs documentalistes, tant dans leurs pratiques professionnelles que dans leur réflexion sur les enjeux éthiques et pédagogiques de leur métier. La première, assurée par le chercheur Laurent Martin, porte sur le terme même de censure, sa polysémie et les différences d’usage observées de part et d’autre de l’Atlantique. Elle permet notamment de mettre en perspective les débats contemporains autour de la circulation des savoirs et de la liberté d’expression. La seconde communication, présentée par la chercheuse Cécile Barth-Rabot, revient sur deux affaires de censure en bibliothèque qui peuvent faire écho à certaines situations rencontrées dans les CDI. À travers l’analyse de cas concrets, elle offre des éléments de réflexion utiles pour appréhender les tensions professionnelles liées aux choix documentaires, aux contestations d’ouvrages et à la médiation auprès des différents publics. 

 

Communication de Laurent Martin : Censure en deçà de l’Atlantique, liberté au-delà, sur la difficulté de s’accorder sur le sens d’un mot polysémique

Laurent Martin est professeur d’histoire à l’université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, membre du laboratoire ICEE (Intégration et Coopération dans l’Espace Européen) et du Comité d’histoire du ministère de la Culture. Il travaille sur l’histoire culturelle du contemporain. Il est notamment le directeur de publication de l’ouvrage Les censures dans le monde XIXe-XXIe siècle (2016) publié aux Presses universitaires de Rennes. Lors de sa communication, il explique comment, aujourd’hui, une part du débat public autour de la censure donne lieu à un dialogue conflictuel entre l’Europe et les États-Unis dont les avis diffèrent, voire s’opposent.

 

La censure est un acte d’autorité de la part d’un pouvoir politique ou religieux qui intervient avant la diffusion d’une œuvre pour en empêcher ou restreindre la diffusion. Cette pratique, fréquente dans un régime autoritaire et qui vient contrôler ce qui est porté à la connaissance d’une population, est en principe plus rare dans un régime démocratique.

L’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, pose la libre communication des pensées et des opinions. Ainsi, tout citoyen peut s’exprimer librement, « sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas prévus par la loi. » On retrouve ce principe dans l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme de 1950. Il fait de la liberté d’expression la règle, et en fait ce qui caractérise les démocraties libérales. Une décision prononcée par un tribunal qui vient sanctionner un message et son auteur après diffusion dudit message, ne peut pas, en régime libéral, être assimilée à de la censure.

On peut se demander si, dans des démocraties comme la France, les limites posées par la loi ne sont pas devenues trop restrictives. La loi Pleven (Loi n° 72-546 du 1er juillet 1972) punit la diffamation, l’injure, l’appel à la haine à l’encontre d’un individu en raison de son appartenance à une race ou à une religion ; la loi Gayssot (Loi n° 90-615 du 13 juillet 1990) punit la contestation de crimes contre l’humanité ; d’autres lois font des tribunaux les gardiens d’une vérité historique officielle (au sujet du génocide arménien par les Turcs, de la traite négrière ou encore de l’esclavage). Aux États-Unis, c’est différent, au lieu de s’appuyer sur des lois en amont, seuls les propos qui incitent directement à la violence sont passibles de poursuites judiciaires.

Dans son livre On ne peut pas tout dire (2022), le journaliste Sébastien Fontenelle, distingue les propos extrêmes mais licites de ceux qui sont illicites. La loi est faite pour préserver les conditions d’un débat démocratique. Thomas Hochmann reprend cette même idée dans son ouvrage On ne peut plus rien dire (2025).

 

Cancel culture. Apparue en France et aux États-Unis en 2017 avec le mouvement MeToo, l’expression péjorative « culture de l’annulation », « culture de l’effacement » ou cancel culture est l’idée d’une dénonciation systématique dans le but de tuer socialement une personnalité. Cette expression renvoie à un jugement à l’encontre de ceux qui revendiquent le droit de dénoncer telle ou telle personnalité pour ses agissements.

Trois arguments sont mis en avant pour dénoncer la cancel culture. Le premier est celui selon lequel elle émane d’un pays -les États-Unis- bien connu pour son puritanisme, sa rigidité morale et éloigné de l’esprit de tolérance et de débat, qui est celui de la France ; le deuxième argument est le fait qu’elle substitue aux tribunaux judiciaires un tribunal médiatique et populaire ; le troisième argument est celui selon lequel cette cancel culture condamne des personnalités et des oeuvres au silence. De ce fait, la culture de l’annulation procéderait à un nettoyage culturel dans le but d’effacer ce qui risque de blesser, d’offenser ou de heurter la morale. Pour ses détracteurs, la cancel culture instaure une surveillance de nous tous par tous. Elle serait l’autre nom d’une police de la pensée.

Et Laure Murat, historienne et autrice de deux essais : Qui annule quoi ? (2022) et Toutes les époques sont dégueulasses (2025) d’écrire : « Un immense ras-le-bol d’une justice à deux vitesses, une immense fatigue de voir le racisme et le sexisme honorés quand les Noirs se font tuer par la police et que les statistiques de viols et de féminicides ne cessent de monter. »

Les mouvements en ligne peuvent être considérés comme la manifestation d’une indignation, ils rééquilibrent les rapports de force qui sont systématiquement favorables aux puissants en leur demandant des comptes. Ce qui frappe dans cette culture de l’annulation c’est plutôt la culture de l’expression. On n’a jamais autant écrit que depuis l’avènement des réseaux sociaux. Dominique Cardon, dans La transformation numérique de l’espace public (2019 : 147-151), souligne que dans les médias traditionnels, un contenu publié était vu et parce qu’il était vu, on considérait qu’il était important. Sur le Web et sur les réseaux sociaux, ce n’est plus le cas. On publie d’abord, ensuite le réseau filtre.

La panique morale qui s’empare des esprits devant les dérives et les excès de la cancel culture ne doit cependant pas masquer l’arrivée d’une autre culture de l’annulation. Celle qui est le fait d’une frange du personnel médiatique et politique et d’une partie de l’opinion publique qui ne voit aucun inconvénient à réduire au silence et à invisibiliser des opinions qui déplaisent au nom d’idées masculinistes, nationalistes, etc.

 

Interrogeons la régulation des plateformes numériques. On peut penser que l’idéal des réseaux permet à tous d’accéder librement à l’information, de communiquer librement ses idées. Cette vision est obsolète car Internet et les réseaux font désormais partie des outils de surveillance aux mains des gouvernements. Les plateformes contrôlent ce qui s’y passe de façon souvent opaque et sans véritable contre-pouvoir. La libre circulation des informations n’a pas permis à la vérité de s’imposer. C’est plutôt le mensonge, les vérités alternatives et la propagande qui ont prospéré.

En réaction, l’Union européenne a mis en place une nouvelle législation pour réguler Internet et ses risques avec l’adoption de deux règlements : le Digital Markets Act (DMA) qui entend lutter contre les abus de position dominante des géants du numérique et le Digital Services Act (DSA) qui lutte contre les contenus et les produits illégaux en ligne. L’objectif est de rendre Internet plus sûr pour ses utilisateurs.

Selon le DSA, ce qui est illégal hors ligne l’est également en ligne. Les acteurs visés par ce règlement sont les intermédiaires qui offrent des services, des biens, des contenus qu’ils soient établis en Europe ou ailleurs dans le monde. Ce sont des fournisseurs d’accès à Internet, des boutiques d’applications, des places de marché, etc. La Commission européenne porte une attention toute particulière aux très grandes plateformes et aux très grands moteurs de recherche en ligne, car ils jouissent d’un rôle très important et influent sur la sécurité en ligne, la diffusion de l’information et la formation de l’opinion publique. Ces grands acteurs doivent analyser les risques que génère leur activité sur la haine et la violence en ligne, sur les droits fondamentaux, sur les processus électoraux, sur la santé publique et prendre les mesures nécessaires pour atténuer ces risques en respectant des codes de bonne conduite, en supprimant de faux comptes et en rendant visibles les sources d’information qui font autorité. Un certain nombre de règles ont été mises en place et en cas de non-respect, des sanctions sont prononcées. La Commission européenne peut infliger des amendes qui peuvent atteindre six pour cent du chiffre d’affaires mondial de ces acteurs.

Ce règlement DSA a fait l’objet de critiques virulentes de la part de l’administration Trump, d’une part les enjeux économiques sont essentiels, et, d’autre part, Trump l’accuse de porter atteinte à la liberté d’expression. Ce règlement imposerait aux plateformes des obligations de retrait de contenus jugés illicites, alors qu’aux États-Unis ces contenus sont licites. Or, le DSA instaure un régime de responsabilisation et de transparence. Il fait en sorte que les grandes plateformes mettent en place des mécanismes de signalement, offrent des voies de recours aux utilisateurs et conduisent des évaluations d’impact sur les risques générés par les algorithmes.

Par ailleurs, dans le cadre européen, la liberté d’expression se combine avec d’autres droits fondamentaux comme la dignité humaine, la protection des mineurs, le pluralisme démocratique : si l’administration Biden avait admis l’idée de trouver un équilibre entre ces droits, ce n’est pas le cas de l’administration Trump.

 

Qu’en est-il de la concentration des médias ? Aujourd’hui une dizaine de milliardaires se partagent les médias traditionnels. Cette concentration croissante menace le pluralisme. Les médias français sont accusés de partialité et menacés de voir leur financement asséché et leur indépendance remise en cause. Ce n’est pas un phénomène propre à la France, c’est une tendance mondiale. Cette concentration des médias a des conséquences directes sur la visibilité des informations. Certaines informations susceptibles de déplaire aux propriétaires ou à un actionnaire majoritaire sont passées sous silence tandis que d’autres contenus qui vont dans le sens de ces mêmes propriétaires sont au contraire mis en avant. On a un vrai motif d’inquiétude aujourd’hui, sur le pluralisme des médias et sur quelque chose qui pourrait s’apparenter à une forme de censure économique, mais aussi politique.

 

Références

Cardon, D. 2019. La transformation numérique de l’espace public. Culture numérique (p. 147-151). Presses de Sciences Po.

Fontenelle, S. 2022. On ne peut pas tout dire. Michel Lafon.

Hochmann, T. 2025. On ne peut plus rien dire. Éditions Anamosa.

Martin, L. (dir.). 2016. Les censures dans le monde XIXe-XXIe siècle. Presses universitaires de Rennes.

Murat, L. 2022. Qui annule quoi ? Sur la cancel culture. Seuil.

Murat, L. 2025. Toutes les époques sont dégueulasses. Verdier.

 

Communication de Cécile Barth-Rabot : Politiques publiques et autonomie professionnelle : les bibliothécaires face aux tentatives de censure

 Cécile Barth-Rabot est professeure de sociologie à l’Université Paris Nanterre (Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris), elle s’intéresse aux mécanismes qui ont entraîné le retrait d’un album jeunesse des collections dans deux bibliothèques françaises, à la suite des pressions exercées par les maires de deux villes du nord de la France.

 

Questions de censure dans le monde culturel

Il apparaît crucial d’analyser les mécanismes de contrôle, de censure et d’encadrement que peuvent subir certaines bibliothèques. Comment ces phénomènes de censure viennent-ils remettre en cause l’autonomie professionnelle des bibliothécaires ? Et dans quelle mesure cette autonomie peut-elle constituer un outil de résistance face à ces tentatives de censure ?

La censure en bibliothèque n’est pas un phénomène nouveau : elle réapparaît régulièrement, notamment dans des régimes autoritaires ou des contextes politiques particuliers. Dans les années 1990, plusieurs municipalités dirigées par des maires d’extrême droite ont ainsi cherché à contrôler les collections des bibliothèques municipales. Toutefois, des mobilisations ont permis de freiner, voire d’empêcher ces pratiques. On observe aujourd’hui différentes formes de tentatives de censure : certaines émanent directement du pouvoir politique, d’autres relèvent davantage du pouvoir local, notamment des collectivités territoriales, plutôt que de l’État central. Par ailleurs, des groupes de pression interviennent également, se réclamant des attentes des lecteurs ou de l’intérêt des usagers, et revendiquent la suppression ou le remplacement de certains ouvrages.

 

Le contexte des bibliothèques publiques en France

Les bibliothèques sont des institutions culturelles ; en tant que telles, elles sont particulièrement singulières, car elles sont conçues comme des instruments de la démocratie. Leur raison d’être réside dans la formation et l’information des citoyens, dans un contexte démocratique. La diffusion de l’information, ainsi que la mise à disposition d’une offre plurielle, y sont essentielles. À ce titre, deux textes fondamentaux viennent asseoir le rôle de ces bibliothèques :

1/ La Charte du droit fondamental des citoyens à accéder à l’information et aux savoirs par les bibliothèques (2018)[2], issue de l’Association des bibliothécaires de France (ABF). Cette charte a pour objectif d’affirmer le rôle essentiel et stratégique des bibliothèques dans les dispositifs des politiques publiques. Elles favorisent ainsi l’exercice des droits fondamentaux des citoyens : s’informer, apprendre, partager et inventer des usages. Ce texte souligne l’importance de la bibliothèque dans cette fonction d’information du citoyen et, plus largement, dans son rôle démocratique.
2/ Le manifeste international de l’IFLA UNESCO sur la bibliothèque publique (1994) réaffirme également ce rôle central des bibliothèques : « La liberté, la prospérité, le progrès de la société et l’épanouissement de l’individu sont des valeurs humaines fondamentales, que seule l’existence de citoyens bien informés, capables d’exercer leurs droits démocratiques et de jouer un rôle actif dans la société permet de concrétiser. Or, participation constructive et progrès de la démocratie requièrent une éducation satisfaisante, en même temps qu’un accès gratuit et sans restriction au savoir, à la pensée, à la culture et à l’information. »

 

Un même album jeunesse censuré dans deux bibliothèques de deux villes françaises

Le premier cas s’est présenté dans la commune de Le Chesnay dans les Yvelines (78). L’album jeunesse concerné a été déplacé au sein de la bibliothèque vers le secteur adultes, puis placé en hauteur afin de le rendre inaccessible aux enfants. L’objectif n’était donc pas de supprimer l’ouvrage des rayons, mais de le rendre inaccessible au public auquel il était pourtant destiné à l’origine. Ce déplacement a été effectué sous la pression d’un groupe appelé « Le Printemps français. » Le maire de la commune a lui-même reconnu qu’il fallait faire quelque chose.

Le deuxième cas a eu lieu dans la commune de La Madeleine, dans le département du Nord (59). Une bibliothécaire s’est retrouvée suspendue après avoir refusé d’obéir à une injonction du directeur général des services de la ville, qui estimait que ce même album devait être retiré d’un présentoir. Le fait de l’exposer le rendait, selon lui, trop visible. Cette demande a ensuite été confirmée par le maire.

La bibliothécaire a refusé d’exécuter cette consigne, rappelant que les nouveautés sont systématiquement mises en avant sur les présentoirs de la bibliothèque. Lors d’une réunion interne, elle a réaffirmé sa position en considérant que cette injonction relevait, à ses yeux, d’une forme d’homophobie. Elle a également souligné que, même à Hénin-Beaumont, une ville dirigée par le Rassemblement national, une telle situation ne se produisait pas.
À la suite de cette prise de position, elle a été suspendue pendant trois jours. Elle a alors engagé un recours gracieux, qui a été rejeté, avant de déposer une plainte auprès du tribunal administratif.

 

Dans les deux cas, un maire est intervenu. Mais un maire est-il légitime pour intervenir dans une bibliothèque ? Une bibliothèque municipale, parce qu’elle dépend d’une collectivité territoriale, est considérée comme un service. La collectivité en est la tutelle, elle gère le bâtiment, le personnel, le budget ou encore les grandes orientations de l’établissement. Pour autant, la bibliothèque demeure un équipement culturel disposant d’une autonomie professionnelle, notamment dans la gestion de ses collections et dans ses choix de médiation. Pourquoi peut-on alors parler d’une forme de censure ? Plusieurs caractéristiques permettent de la justifier : 1/ Il s’agit d’abord de l’exercice d’un pouvoir, avec une dimension politique affirmée : pressions, injonctions et, dans le second cas, sanction disciplinaire. 2/ L’objectif de cette intervention est d’entraver la diffusion d’un bien culturel. 3/ Cette démarche repose sur une motivation idéologique sous-jacente. 4/ Enfin, ces interventions remettent en cause des choix professionnels effectués par les bibliothécaires.

 

L’album jeunesse en question : Tango a deux papas, et pourquoi pas ?, de Béatrice Boutignon

L’album jeunesse concerné s’adresse aux enfants de trois à cinq ans. Publié en 2010 aux éditions Le Baron perché, il s’intitule Tango a deux papas, et pourquoi pas ?, de Béatrice Boutignon. Sur Electre, le résumé indique : « L’histoire de Tango, femelle manchot, née dans le zoo de Central Park dont la particularité est d’avoir été couvée par deux mâles : Roy et Silo. » Ce résumé figure également sur la fiche bibliographique de la Bibliothèque nationale de France (BnF).

À l’origine de cette histoire se trouve un fait divers survenu aux États-Unis, au zoo de Central Park à New York. Deux manchots mâles se sont occupés d’un œuf abandonné par la femelle pondeuse, l’ont couvé, puis se sont occupés du petit. Il s’agit donc d’une histoire simple autour d’animaux, qui aborde des questions liées au soin apporté aux enfants. Cet album est bien reçu par la critique spécialisée et obtient notamment le prix du Salon du livre de la ville d’Eaubonne.

En 2014, l’album est réédité, toujours aux éditions Le Baron perché. Le résumé présenté sur le site de la BnF reprend le texte initial, mais y ajoute cette précision : « Marco est un petit garçon qui vit à New York et adore aller au zoo. Il y découvre Tango, une femelle manchot née dans le zoo de Central Park et dont la particularité est d’avoir été couvée par deux mâles : Roy et Silo. Cette histoire, issue d’un fait divers, aborde le thème de l’homoparentalité. » Cette dernière phrase n’apparaissait pas dans la première description. La réédition conserve l’illustration de la couverture, avec seulement une pastille « nouvelle édition » et un changement de couleurs : il ne s’agit donc pas d’une simple réimpression. Là encore, l’ouvrage reçoit un accueil positif dans la critique spécialisée. Dans La revue des livres pour enfants, publiée par la Bnf, le numéro 275 du 18 juin 2014, souligne notamment la qualité de cette réédition et fait référence à d’autres albums.

Formée à l’École des Beaux-Arts de Rueil-Malmaison, Béatrice Boutignon ne revendique pas une démarche militante. Elle est une autrice artiste.

 

Qu’est-ce qui explique le changement de réception entre la première édition de l’album, en 2010, et sa réédition en 2014 ? Le contexte politique a changé.

Durant cette période, un projet de loi visant à ouvrir le mariage aux couples de même sexe est déposé. Avant même son adoption, ce projet suscite un certain nombre de mobilisations, aussi bien en faveur du texte que contre celui-ci. En septembre 2012 a été créée l’association La Manif pour tous. Son intitulé comporte une certaine ambiguïté, puisque ce mouvement se construit précisément en opposition avec le projet de mariage pour tous et défend une conception traditionnelle du mariage. En novembre 2012, le projet de loi ouvrant le mariage aux couples homosexuels est officiellement déposé. En février 2013, une partie des militants de La Manif pour tous, opposée au mariage homosexuel et proche de l’extrême droite, est exclue de cette association et fonde « Le Printemps français » sous l’impulsion de Béatrice Bourges. Quelques mois plus tard, le 17 mai 2013, la loi 2013-404 ouvre officiellement le mariage aux personnes de même sexe.

Dans ce contexte, l’album Tango a deux papas, et pourquoi pas ? est reconsidéré et instrumentalisé dans le débat public. Son titre conduit certains opposants à l’interpréter comme un manifeste en faveur de l’homosexualité et de l’homoparentalité. « Le Printemps français » le classe alors parmi les albums dits « pro-théorie du genre », qui, selon les mots de Béatrice Bourges, mettent dans la tête des enfants « des choses qui sont extrêmement compliquées pour eux et qui les empêchent d’avoir des repères ». Béatrice Bourges est par ailleurs l’autrice d’un ouvrage publié en 2008 aux éditions du Rocher, dans lequel elle remet en cause l’homoparentalité.

 

Qu’ont fait les bibliothèques avec cet album Tango a deux papas ?

Elles l’ont acheté, elles ont effectué leur travail bibliothéconomique. Le travail des bibliothécaires autour des collections consiste à définir une politique documentaire, c’est-à-dire un ensemble de principes directeurs qui orientent la constitution, l’organisation et la valorisation des collections. Ce travail implique une veille sur la production éditoriale et sur la critique spécialisée, la sélection de documents selon des critères de qualité, mais aussi une réflexion sur  la pertinence des choix au regard du territoire et des publics desservis. Il comprend également un travail de médiation destiné à faire connaître les collections et à accompagner les usagers dans la découverte de documents susceptibles de les intéresser. Enfin, les bibliothécaires assurent la mise à jour des collections, notamment par l’élimination d’ouvrages devenus obsolètes ou hors d’usage.

Le professionnalisme des bibliothécaires repose sur des compétences spécifiques : connaissance des auteurs, des éditeurs, des instances du champ culturel, capacité de jugement, maîtrise du fonds documentaire et respect de normes professionnelles partagées. Il est également garanti par un droit d’entrée dans la profession. Les bibliothécaires doivent passer des concours, être recrutés, suivre des formations, et continuer à se former tout au long de leur carrière. Ce processus passe aussi par une socialisation professionnelle, un apprentissage par les pairs et l’intégration de normes communes au métier. Par ailleurs, les associations professionnelles jouent un rôle essentiel. Elles assurent des formations, participent à la construction et à la diffusion des normes professionnelles, tout en contribuant à la défense et à la reconnaissance de la profession.

 

La reconnaissance du professionnalisme donne une autonomie professionnelle

Une profession se voit reconnaître une « licence », c’est-à-dire l’autorisation exclusive d’exercer certaines activités, ainsi qu’un « mandat » : une habilitation à définir ce que d’autres personnes doivent faire pour tout ce qui touche à leur activité dans un domaine de compétence (Hughes, 1996). Dans le cadre des bibliothèques, cette autonomie professionnelle se traduit par le fait que la tutelle laisse globalement les bibliothécaires exercer leur profession et la direction de l’établissement piloter la politique documentaire, dès lors que le service fonctionne bien. On n’est plus à l’époque où cette politique documentaire relevait de comités d’inspection dans lesquels les bibliothécaires étaient minoritaires (Kuhlmann, et al., 1989). Il persiste néanmoins, de manière plus ou moins ponctuelle, des formes d’interventionnisme touchant aux collections ou à l’action culturelle.

Dans l’affaire de l’album Tango a deux papas, cette autonomie professionnelle est remise en cause par un collectif d’usagers, plus ou moins soutenu par un maire, voire par le maire lui-même et par le directeur général des services de la commune. Cette remise en cause vise pourtant un ouvrage parfaitement autorisé, qui ne contrevient en rien aux principes de la loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. Elle repose sur une croyance dans les effets supposés du livre et de la lecture sur les lecteurs, ainsi que dans les potentiels dangers qui leur seraient associés (Sapiro, 2011). Elle s’inscrit également dans un contexte politique spécifique et cible un ouvrage devenu symbolique. Dans les deux affaires, il n’est d’ailleurs pas question de supprimer l’ouvrage, mais plutôt de le soustraire au regard du public auquel il est destiné.

 

Résistances à la censure

Face à ces tentatives de censure, on observe une résistance au sein même de la profession. L’ABF dispose notamment d’un comité d’éthique, dont le rôle est d’accompagner et de soutenir les professionnels confrontés à ce type de situation. Celui-ci peut être saisi pour examiner « les faits mettant en cause la qualité et la nature du service public des bibliothèques dans leur mission reconnue de diffusion, de partage et d’animation des connaissances humaines permettant à chaque citoyen de s’épanouir selon son propre choix ».

Au-delà de l’ABF, ces deux affaires ont trouvé un écho dans la presse locale et nationale. Cette médiatisation contribue à réaffirmer le principe de pluralisme, largement reconnu, y compris par les élus eux-mêmes. Le maire du Chesnay déclare ainsi : « On est le maire de tout le monde et une bibliothèque se doit d’avoir l’ensemble des ouvrages. Si je dois sélectionner les ouvrages en fonction de ce que je pense, est-ce qu’il restera 75000 ouvrages ? » Par ailleurs, la justice a également joué un rôle protecteur. Le tribunal administratif de Lille a annulé la décision de suspension prise contre la bibliothécaire de La Madeleine et lui a accordé une réparation de 1500 euros. Cette décision a ensuite été confirmée par la cour administrative d’appel de Douai.

 

Un cadre réglementaire protecteur

Plusieurs textes viennent aujourd’hui renforcer la protection des bibliothèques et de leurs missions. Le code déontologique professionnel de l’ABF, réactualisé en 2020, rappelle notamment que « Le personnel des bibliothèques veille à ce que la pluralité des ressources favorise l’autonomie de chacun, en recherchant l’objectivité et l’impartialité, et en respectant la diversité des opinions. »

La loi du 7 juillet 2016, relative à la liberté de création artistique, garantit, dans ses articles 3 et 4, la diversité de la création et des expressions culturelles ainsi que la liberté de diffusion artistique.

Enfin, la loi de 2021, relative aux bibliothèques et au développement de la lecture publique -souvent appelée Loi Robert-, vient consacrer au niveau législatif les missions des bibliothèques publiques ainsi que les principes de pluralisme et de liberté d’accès aux œuvres et aux savoirs.

 

En conclusion

Ces deux affaires montrent que les tentatives de censure restent, pour l’instant, relativement contenues grâce à plusieurs formes de contre-pouvoir : la mobilisation du groupe professionnel et de ses instances, le soutien de l’État, le rôle joué par la presse ainsi que la formalisation récente d’un cadre réglementaire national protecteur.

Il n’en demeure pas moins que les résistances à ces pressions ont un coût. Les pressions sont difficiles à vivre pour les professionnels concernés tandis que les procédures judiciaires restent longues. Dans ce contexte, on comprend qu’il puisse parfois sembler plus simple de céder aux pressions, voire de les anticiper en évitant certains choix documentaires.

Le maintien de collectifs professionnels solides et de cadres protecteurs apparaît donc essentiel pour empêcher que ces formes d’interventionnisme ne prennent davantage d’ampleur, en particulier dans un contexte politique tendu marqué par une forte progression de l’extrême droite.

 

 

Références

Bourges B., 2008. L’homoparentalité en question : et l’enfant dans tout ça ? Éditions du Rocher.

Boutignon B., ([2010], 2014). Tango a deux papas, et pourquoi pas ? Le Baron perché.

Hughes E., 1996. Le regard sociologique : essais choisis. EHESS.

Kuhlmann M., 1989. Censure et bibliothèques au XXe siècle. Éditions du Cercle de la Librairie.

Sapiro G., 2011. La responsabilité de l’écrivain : littérature, droit et morale en France, XIXe-XXIe siècle. Seuil.

 

Textes de référence

ABF, 2020. Code de déontologie des bibliothécaires.

https://www.abf.asso.fr/6/46/78/ABF/code-de-deontologie-des-bibliothecaires

ABF, 2018. Charte du droit fondamental des citoyens à accéder à l’information et aux savoirs par les bibliothèques. https://www.abf.asso.fr/fichiers_site/fichiers/ABF/biblib/charte_biblib_abf.pdf

IFLA UNESCO, 1994. Manifeste sur la bibliothèque publique.
https://repository.ifla.org/items/f0d92ad2-8b38-4e33-868b-6e8f39c5b74a

 

La censure en Bibliothèque/CDI : mécanismes et pratiques pour y faire face

Les appels à la censure se multiplient aux États-Unis et en France, notamment concernant la littérature jeunesse ; les bibliothécaires et professeurs documentalistes se trouvent dans une position délicate. Leur mission consiste à garantir la liberté intellectuelle tout en favorisant le développement de l’esprit critique des élèves. Ils doivent ainsi faire face à diverses pressions : risque d’autocensure, phénomènes de cancel culture et censure directe. La capacité à identifier ces mécanismes, à en débattre et à s’appuyer sur des dynamiques professionnelles collectives devient un élément clé pour l’avenir de leur mission.

 

Autocensure, cancel culture et censure

Revenons à nous-mêmes adolescents. Nous avions beaucoup de curiosité pour le monde qui nous entourait. Nous nous rendions à la bibliothèque de notre ville ou de notre école pour explorer des sujets qui nous intéressaient. Idéalement, ces environnements encouragent les citoyens à garder cette curiosité, en favorisant la liberté intellectuelle et le développement de l’esprit critique. Mais aujourd’hui, les élèves se heurtent à de plus en plus de barrières, les sujets qu’ils cherchent ne sont pas toujours présents dans les rayons car censurés. Quand nous pensons au mot « censure », nous sommes souvent amenés à réagir immédiatement : c’est mal, ou cela n’existe pas – comme s’il n’était même pas possible d’en discuter. Néanmoins, ce phénomène existe toujours dans le monde des bibliothèques et parfois dans les CDI. Et il peut prendre des formes variées : cancel culture, pratiques d’autocensure (pour des raisons jugées légitimes ou non), ou formes liées aux environnements numériques. De plus en plus aujourd’hui nous sommes confrontés à ce phénomène dans notre quotidien de professionnels du livre. Il devient dès lors essentiel de mettre des mots sur ces évolutions et de les discuter, non seulement pour mieux accompagner les élèves dans leur accès aux documents, mais aussi pour soutenir les professionnels face à ces transformations.

La censure n’est pas un phénomène nouveau, mais nous pouvons essayer d’identifier les éléments qui la font progresser dans nos sociétés. Dans son livre Une histoire de la Lecture, Alberto Manguel note :

ainsi que l’ont bien compris les dictateurs au cours des siècles, on domine plus facilement une population analphabète ; puisqu’on ne peut désapprendre l’art de lire une fois qu’il est acquis, reste à en limiter la portée. C’est pourquoi, plus que toute autre création humaine, le livre est le fléau des dictatures. Le pouvoir absolu demande que toute lecture soit une lecture officielle ; au lieu de bibliothèques d’opinions, la parole du souverain doit suffire. (Manguel, 1998, p. 332.)

Cette réflexion est intéressante et conduit à interroger les raisons pour lesquelles deux pays démocratiques modernes mettent en place certaines formes de censure à l’égard de leurs citoyens. L’analyse peut être prolongée à partir de l’article Delegitimizing Censorship : Contending with the Rhetoric of an Anti-Democratic Movement d’Allison Jennings-Roche, directrice des collections et initiatives numériques à l’Université de Baltimore, qui souligne que :

le mouvement contemporain de censure peut actuellement se concentrer sur des questions liées aux droits des LGBTQIA+ et à la justice sociale raciale, mais la perspective idéologique est sensiblement la même. (Jennings-Roche, 2023.)

Cela montre que la censure reste une pratique constante, même si elle connaît aujourd’hui un changement d’orientation. Les racines sont souvent identiques, mais les cibles peuvent changer et les censeurs d’aujourd’hui semblent choisir des sujets que la société a du mal à comprendre ou à accepter, ou des sujets qui menacent leurs convictions (Marsh, 2025, p. 26). Et surtout nous pouvons noter que des citoyens bien éduqués, qui possèdent un esprit critique, sont en mesure de créer des contre-pouvoirs pour un gouvernement qui veut plus de contrôle sur ses peuples.

Si des formes de contrôle et de censure moderne existent aux États-Unis comme en France, néanmoins la situation est actuellement beaucoup plus inquiétante aux États-Unis. PEN America, organisation fondée en 1922, promeut la liberté intellectuelle et la protection des bibliothèques. Elle suit de près la situation des livres censurés aux États-Unis et publie chaque année un rapport statistique. Dans le rapport de 2025, l’organisation recense 6 870 cas de livres interdits pour l’année scolaire 2024-2025 et elle souligne que « depuis juillet 2021 notre index recense 22 810 cas d’interdiction de livres dans 45 États et 451 districts scolaires publics » (PEN America, 2025).

La censure, à la base, repose sur un désir de contrôler. Ce désir peut venir notamment de parents qui ont peur en voyant leurs enfants grandir et changer. Si la censure et la cancel culture sont des phénomènes différents, ils se rapprochent dans leurs définitions. Selon le rapport 2025 de PEN America, la censure d’un ouvrage inclut :

toute mesure prise à l’encontre d’un livre en raison de son contenu et à la suite de contestations de parents ou de la communauté, de décisions administratives ou en réponse à une action directe ou à des menaces d’action de la part de représentants du gouvernement, qui a pour conséquence soit le retrait complet du livre de la disponibilité pour les élèves, soit la restriction ou la diminution de l’accès à ce livre. (Baêta, et. al., 2025.)

Quant à la cancel culture, l’enseignant chercheur Hubert Heckmann la définit dans Cancel ! De la culture de la censure à l’effacement de la culture comme une forme d’appel à changer ou effacer ce qui a été écrit car les idées représentées dans l’œuvre seraient « démodées, mal placées et moralement répréhensibles ou offensantes » (Heckmann, 2022, p. 4). Ces deux définitions révèlent une même volonté d’élimination, soit d’une partie de l’œuvre, soit de son intégralité. Le problème fondamental de telles actions est d’altérer le sens et l’intention des œuvres produites par leurs auteurs. En supprimant certaines idées, elles réduisent la possibilité d’en saisir le contexte et leurs significations. En ce sens, elles peuvent porter atteinte à la liberté intellectuelle (Marsh, 2025, p. 12). 

Ces définitions aident à éclairer la situation. Mais voyons maintenant quels livres sont censurés et pour quelles raisons. Selon les recensements de l’American Library Association (ALA), une association qui documente et analyse les situations de censure des livres, les ouvrages les plus censurés sont de « nature sexuelle » : ils abordent des thèmes liés aux personnes LGBQTIA +, aux personnes de couleur, ainsi qu’aux questions de race et de racisme (ALA, 2024). Nous pouvons en observer des échos aujourd’hui aux États-Unis : le 24 février 2026, un projet de loi intitulé Loi visant à mettre fin à la sexualisation des enfants a été présenté au Sénat. Comme souvent, l’objectif affiché reste flou : le « contenu à caractère sexuel » y est défini comme « des contenus exposant des enfants à des adultes nus, à des personnes se déshabillant ou à des danses jugées obscènes ou lascives » ou encore des contenus « impliquant la dysphorie de genre ou la transidentité » (H. R. 7661, 2026). Lorsqu’il s’agit d’interventions législatives concernant les contenus destinés aux adolescents, les formulations sont souvent générales et imprécises. En l’absence de définitions claires, elles tendent à englober de larges pans de la population. Or, un livre sur une personne transgenre n’est pas intrinsèquement sexuel, pas plus qu’un livre mettant en scène un couple hétérosexuel. Cette proposition de loi montre que la question des livres interdits, notamment aux États-Unis, est loin d’être réglée.

Ces pressions liées à la censure et à la cancel culture peuvent conduire à des pratiques d’autocensure chez les professeurs documentalistes, notamment dans la définition des politiques documentaires, les acquisitions, le désherbage ou l’animation culturelle. Certains professionnels peuvent ainsi être amenés à éviter des thématiques sensibles afin de « ne pas faire de vagues » (Marsh, 2025, p. 84). À propos de ce phénomène, Véronique Soulé, chercheuse et formatrice en littérature de jeunesse, souligne dans son article Censures et autocensures : Autour du livre de jeunesse que l’autocensure peut parfois constituer une stratégie d’anticipation permettant d’éviter des conflits ou des situations problématiques pour les bibliothécaires. Elle note qu’ 

[un] rapide petit sondage fait vite apparaître que souvent les livres « à problèmes » ne sont pas achetés (et sont donc ignorés) ou qu’ils sont relégués dans le bureau du bibliothécaire dans l’attente d’une hypothétique discussion ou bien encore qu’ils sont tout simplement « oubliés » derrière la banque de prêt.  (Soulé, 1999.)

Si ces problèmes sont mis à distance, par exemple en déplaçant les ouvrages ou en les rendant moins visibles, il devient plus facile de les ignorer plutôt que de les affronter, afin d’éviter conflits et tensions.

Ce désir de contrôle accru sur les livres et les documents (qu’il soit exercé par les parents ou par le gouvernement) peut être interprété comme l’expression d’une forme de peur. Les analyses de James LaRue dans On Censorship : A Public Librarian Examines Cancel Culture in the US. permettent d’éclairer ce phénomène. Il y souligne que la parentalité traverse parfois des phases de tension, durant lesquelles certains parents cherchent à « repousser aussi longtemps que possible les aspects les plus sombres ou les plus complexes de la vie adulte » (LaRue, 2023, p. 14). Plutôt que d’exclure les ouvrages concernés, il suggère d’accompagner les enfants par une lecture partagée et une discussion critique. Dans cette perspective, les parents peuvent finalement atteindre leur objectif initial, transmettre des valeurs, des repères et un regard critique, non pas par l’élimination des livres, mais par un dialogue autour de leur contenu. L’interdiction apparaît ainsi moins comme une solution que comme une limitation du débat éducatif.

Plus largement, le contrôle des documents, la censure ou les phénomènes associés à la cancel culture ne relèvent pas d’une opposition simple entre, d’un côté, les personnes qui souhaitent la censure et, de l’autre, celles qui ne la souhaitent pas. La censure, la cancel culture et l’autocensure sont plus profondes et ont une portée plus large qu’une simple analyse binaire. Elles relèvent de logiques de peur, de contrôle et d’exercice du pouvoir dans un objectif de contrôle des documents et des gens. La bibliothèque n’est pas forcément un établissement qui doit mettre tout le monde à l’aise. Au contraire, c’est un endroit où les idées doivent converger et se mêler. Mais ce qui la rend spéciale à cet égard, c’est qu’il s’agit d’un environnement protégé : c’est un espace où nous pouvons explorer, adopter de nouvelles idées et parfois rencontrer des idées qui peuvent nous faire peur, sans pour autant nous blesser, avec l’accompagnement des bibliothécaires autour de ces œuvres. (Marsh, 2025, p. 78.)

 

Traduction de ces thèmes dans le contexte éducatif et documentaire

Néanmoins, les censeurs ont des points de vue différents sur la situation. Ils vont jusqu’à dire qu’ils ne pratiquent pas la censure. Ils évitent l’usage de ce mot pour décrire leurs actions qui sont clairement une action de contrôle, visant à l’imposer aux autres « pour la protection ». Selon eux, ce n’est pas de la censure de placer des livres hors accès, de mettre une étiquette avec un avertissement sur le contenu. Cependant, ces actions peuvent constituer de la censure car elles empêchent des usagers d’accéder à des documents qui sont censés être en libre-service.

Les censeurs possèdent leurs propres opinions sur leurs actions en bibliothèque, mais il est tout aussi important de voir comment la société perçoit l’éducation des enfants et le rôle des professeurs documentalistes dans ce domaine. À cet égard, il est possible de s’appuyer sur une étude du Public Religion Research Institute (PRRI), organisation qui réalise des sondages d’opinion et des analyses sur des questions culturelles, politiques ou religieuses (PRRI, 2025). Cette étude a été conduite entre le 1er et le 11 septembre 2022, auprès de 2 523 adultes âgés de plus de 18 ans, répartis sur l’ensemble du territoire des États-Unis. Cette diversité géographique permet de rendre compte de la pluralité des points de vue dans un pays de cette ampleur. Bien que cette enquête ne puisse prétendre représenter l’ensemble des citoyens, elle offre néanmoins un éclairage significatif sur les tendances culturelles, notamment en ce qui concerne les attitudes envers les bibliothécaires et la question de la censure. (Marsh, 2025, p. 75.)

Les résultats indiquent que, pour 66 % des Américains, les enseignants et les bibliothécaires des écoles publiques fournissent des contenus corrects sur l’histoire du pays, et qu’ils proposent des ressources diversifiées, présentant les différents aspects de cette histoire. Cependant, une part importante – 29 % des participants à l’étude – considère que les enseignants et les bibliothécaires « endoctrinent les élèves avec des programmes et des livres inappropriés », présentant les États-Unis comme un pays raciste ou marqué par un passé raciste (PRRI, 2022, p. 31). La majorité des citoyens soutient ainsi les actions des enseignants et des bibliothécaires et leur accorde sa confiance, tant dans leurs pratiques que dans les informations qu’ils partagent aux élèves. Cependant, le fait que 29 % ne manifestent pas de soutien est loin d’être négligeable. De plus, cette étude datant de 2022, il est possible que les opinions aient évolué, notamment au regard des données de l’ALA et de PEN America, qui montrent de leur côté une augmentation des demandes de censure de livres. (Marsh, 2025, p. 76.)

 

Pratiques professionnelles et stratégies de préservation de la liberté intellectuelle

Pour mieux comprendre le terrain des CDI, au regard des phénomènes étudiés, trois entretiens ont été menés : avec Amanda Jones aux États-Unis, une enseignante et bibliothécaire niveau collège dans l’État de Louisiane ; et deux entretiens avec des professeurs documentalistes en France : le premier, exerçant en lycée (entretien A) et la seconde exerçant en collège (entretien B). Ils ont abordé successivement : leur définition de la censure et leur perception de son évolution dans la société et en bibliothèque/CDI ; la question de la liberté d’expression au regard des missions des bibliothèques/CDI ; et leur vécu (ou non) de la censure dans leur vie professionnelle.

L’entretien avec Amanda Jones apporte des éléments de réflexion importants sur les pratiques professionnelles face à la censure des livres et les stratégies pour protéger la liberté intellectuelle aux États-Unis. Amanda Jones a subi des harcèlements et a été attaquée par des parents et d’autres personnes de sa communauté sur les réseaux sociaux pour ses choix en bibliothèque au niveau collège. Ces attaques s’inscrivaient dans un contexte marqué par des inquiétudes de parents souhaitant « protéger » leurs enfants de contenus jugés « à caractère sexuel ». Certains d’entre eux avançaient même qu’elle avait essayé de les endoctriner ou d’influencer leurs choix personnels. Amanda Jones a rappelé que ses choix en matière de collection sont fondés sur ses compétences en bibliothéconomie et s’appuient sur la politique documentaire. Elle a souligné à ce propos l’importance de formaliser une politique documentaire pour les collections des écoles, non seulement pour orienter la collection, mais aussi comme forme de protection face à d’éventuelles demandes de censure de la part de parents d’élèves. Le phénomène apparaît complexe, d’autant que la bibliothèque est conçue comme un espace ouvert à tous, quelles que soient les croyances ou les valeurs de chacun. Cependant, si Amanda Jones a subi des critiques sur ses choix de documents dans sa bibliothèque, elle note que cela n’a pas toujours été le cas au cours de sa carrière, mais que cela s’est accentué depuis la pandémie de Covid.

En France, les deux professeurs documentalistes interviewés remarquent que leurs choix documentaires doivent être approuvés et vérifiés par le chef d’établissement, mais cela constitue rarement, voire jamais, un frein aux achats qu’ils envisagent. Selon eux, la censure n’existe pas vraiment au sens strict du terme, ils n’ont pas été confrontés à des situations de contrôle ou de remise en question de leurs sélections. Globalement, ils estiment disposer d’une marge de liberté assez large dans leurs choix, tout en évoquant plutôt une forme d’autocensure. Celle-ci s’entend comme une vigilance dans la sélection des ouvrages, afin de s’assurer de leur adéquation avec l’âge et les besoins des élèves.

Par ailleurs, Amanda Jones a introduit un terme particulièrement éclairant pour analyser ces situations de censure et de cancel culture : le cherry picking ou cueillette de cerises, une métaphore qui illustre le choix d’éléments isolés, extraits de leur contexte, pour servir une argumentation particulière. Les demandes de censure mobilisent en effet fréquemment ce mécanisme qui consiste à retenir certains passages ou thématiques au sein d’une œuvre pour en orienter l’interprétation. Dans le cas de contestations d’ouvrages, certains critiques mettent en avant un extrait ou un thème jugé problématique en le détachant de l’ensemble de l’œuvre. Cette stratégie peut conduire à des demandes de restriction, de déplacement ou de retrait du document de la collection, sans que l’ouvrage soit analysé dans sa globalité. Lester Asheim, bibliothécaire et professeur des sciences et informations des bibliothèques explique ce phénomène dans Not Censorship, But Selection. Il remarque :

une conséquence inévitable de l’approche négative [de la censure] est qu’elle conduit à utiliser des parties isolées plutôt qu’un ensemble complet sur lequel fonder un jugement. Sortis de leur contexte et affectés d’un poids totalement disproportionné par rapport à leur place dans l’ensemble de l’ouvrage, des mots isolés et des passages sans rapport entre eux peuvent être utilisés pour condamner un livre. (Asheim, 1953.)

Cette approche s’observe aussi dans la pratique de la cancel culture, quand des thèmes et passages sont sortis de leur contexte pour servir une argumentation. Lester Asheim précise à ce propos :

le sélectionneur dit : s’il y a quelque chose de bon dans ce livre, essayons de le garder : le censeur dit : s’il y a quelque chose de mauvais dans ce livre, rejetons-le. Et comme il est rare qu’une œuvre soit parfaite, quelle que soit sa forme, l’approche du censeur peut détruire beaucoup de choses qui valent la peine d’être sauvées. (ibid.)

Les bibliothécaires sélectionnent des ressources, les organisent et les partagent avec leurs usagers. Ils possèdent les connaissances nécessaires pour choisir un ouvrage en fonction de son importance et de sa pertinence pour le lecteur (Marsh, 2025, p. 34), notamment dans le cadre de la mise en œuvre d’une politique documentaire comme guide pour les collections. Cependant, sous l’effet des pressions du public, des formes d’autocensure peuvent intervenir dans la sélection des documents, prenant différentes formes. Dans une logique de protection des élèves, le professeur documentaliste de lycée remarque que, parfois, lorsqu’un élève emprunte un livre, il lui donne des conseils s’il estime que le document aborde des thèmes difficiles ou susceptibles de choquer (Entretien A). Cela conduit à poser la question suivante : « Faut-il apposer des avertissements sur les livres ? ». À ce sujet, la professeure documentaliste de collège évoque également la question du marketing éditorial des ouvrages (entretien B). Selon elle, apposer des avertissements sur des ouvrages traitant de sujets sensibles ne serait pas nécessairement efficace et pourrait même produire un effet inverse. En revanche, cette pratique peut s’avérer pertinente du point de vue du marketing, car souvent – et cela relève d’un comportement très humain –, lorsqu’un accès est restreint ou signalé comme problématique, il suscite d’autant plus d’intérêt. Ce phénomène s’observe dans le cas de la censure des livres : considérer un ouvrage comme obscène peut entraîner une augmentation de sa consultation. Les deux professeurs documentalistes s’accordent d’ailleurs sur le fait que ces livres doivent rester à leur place sur les rayonnages. Ce phénomène de mise en visibilité paradoxale a été étudié par Kenneth Kidd, professeur de littérature de jeunesse, dans son article Not Censorship But Selection : Censorship and/as Prizing : il montre que des pratiques, comme l’ajout d’avertissements peuvent constituer une forme de prizing ou de valorisation supplémentaire d’ouvrages qui n’auraient pas nécessairement bénéficié d’une telle attention sans ces mesures (Marsh, 2025, p. 38). 

De plus, nous pouvons observer que souvent, les élèves savent ce qu’ils veulent lire et le cherchent spécifiquement, sans avoir besoin d’un avertissement ou d’une mise à l’écart des œuvres. Selon la professeure documentaliste de collège, certains élèves cherchent des livres abordant les thèmes adaptés à leur âge (la puberté, les corps qui changent, etc.), notamment des ouvrages qui évoquent des sujets liés à la sexualité (un personnage transgenre) ou présentant des explications sur les processus biologiques (entretien B). Certains lui ont confié qu’ils ne peuvent pas emporter ces livres chez eux par crainte de la réaction de leurs parents.

Cela fait écho aux observations de James LaRue concernant la peur et le désir de contrôle exercé par certains parents, lorsque les élèves souhaitent en apprendre davantage sur des sujets qui les concernent directement. Or, ces questionnements sont fréquents chez les élèves, et quel meilleur endroit que la bibliothèque pour y trouver des réponses ? 

Ce qui ressort de l’ensemble des entretiens, c’est que les professeurs documentalistes font des choix en fonction de leur formation, pour le bien-être des élèves et en réponse à leurs besoins, qu’ils soient éducatifs ou de loisirs. Une grande différence entre les États-Unis et la France, en revanche, réside dans les positions des parents à l’égard des collections. Ce sujet est intéressant car il met en évidence plusieurs enjeux culturels. Aux États-Unis, cette dynamique s’inscrit dans un contexte socioculturel où les références religieuses peuvent influencer les perceptions des œuvres et des contenus destinés aux jeunes publics. En France, le cadre institutionnel est structuré par le principe de laïcité et par une confiance plus institutionnalisée dans les systèmes éducatifs. Cette configuration tend à produire une approche différente des débats sur les contenus accessibles aux enfants, avec un rôle central accordé aux institutions éducatives et culturelles dans la régulation des savoirs.

Si les bibliothécaires et les spécialistes de l’information opèrent des choix éclairés, et si la majorité de la société semble les soutenir, il convient néanmoins de souligner que les préoccupations des parents persistent dans les deux pays. La société évolue, et les appels à la censure de certains documents peuvent, en partie, s’expliquer par la crainte suscitée par ces transformations. Les contestations visant certains ouvrages s’inscrivent souvent en réaction aux mutations sociétales (Knox, 2014, p. 748). Et souvent ces livres passent inaperçus pendant des années, jusqu’à ce qu’un changement dans la société les place soudainement sous le feu des critiques. Par exemple, aujourd’hui, nous constatons une acceptation croissante des personnes LGBTQTIA+ ainsi qu’une représentation accrue dans la littérature, tant du côté des personnages que des auteurs. Un de ces livres, Tango a deux papas, et pourquoi pas ? a été publié en anglais aux États-Unis en 2005 et traduit en français en 2010. En 2013, le Parlement français  a adopté la loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe. Cette évolution sociétale a suscité des réactions négatives de la part de familles dites « traditionnelles » (JORF, 18 mai 2013 ; Vie publique, décembre 2025). En 2014, suite à l’adoption de cette loi, une bibliothécaire de la ville de La Madeleine, près de Lille, a été sanctionnée par la mairie pour avoir placé Tango a deux papas, et pourquoi pas ? en tête de gondole. (Oury, 2020 ; Marsh, 2025, p. 63.) 

Ces craintes, notamment autour des sujets liés à la sexualité, comme par exemple la transidentité, peuvent s’inscrire dans des cadres idéologiques plus larges propres à chaque pays. Dans Access to LGBTQ-Themed Children’s Materials : A Recent History of Their Censorship, Jennifer Steele, professeur assistante dans l’école des sciences et information à l’université d’État de Louisiane, analyse les ressorts de l’homophobie dans la société en soulignant qu’ :

« [elle] peut provenir d’une variété de causes différentes. Cela peut souvent découler d’une peur irrationnelle, que ce soit la peur de quelque chose de différent ou d’inconnu, ou même de la peur d’un individu d’être identifié comme gay lui-même. Les croyances religieuses sont encore une autre racine courante de l’homophobie. Cette croyance sociétale homophobe est souvent ce qui conduit à la censure » (Steele, 2023, p. 4).

Dans ces situations, la censure peut être interprétée comme l’expression de formes d’homophobie, mais aussi comme le reflet d’autres tensions sociales, telles que les manifestations anti-immigration ou les réticences à l’égard de l’éducation à la sexualité (Marsh, 2025, p. 63).

Malgré les résistances que peuvent susciter ces évolutions, la question de la représentation de la diversité demeure un enjeu majeur pour les élèves. Cette réflexion est notamment analysée dans le rapport de recherche Diversity and Children and Young People’s Reading in 2022 de Christina Clark et Irene Picton. Le rapport montre que les jeunes (âgés de 9 à 18 ans) considèrent comme essentiel de retrouver dans les livres des personnages qui leur ressemblent, et que cette identification améliore leur confiance en eux. La représentation ainsi que le développement de la confiance en soi apparaissent comme particulièrement importants pour les filles. Une meilleure représentation encourage les élèves à poursuivre leur lecture et les incite à lire une plus grande diversité d’histoires (Clark, Picton, 2022). Les cas de contestations et de censure des livres constituent non seulement une atteinte à la liberté intellectuelle des élèves, mais également une menace pour le développement de leur esprit critique et pour leur droit à se voir représentés dans le monde (Marsh, 2025, p. 72).

En dépit de la liberté dont disposent les professeurs documentalistes pour sélectionner les documents qu’ils souhaitent en CDI, la professeure documentaliste a mentionné un phénomène observé pendant les recherches en ligne au collège (entretien B). Elle souligne l’existence de formes de censure sur certains sites web, concernant des thèmes et informations susceptibles d’être recherchés par les élèves. Personne ne discute ce phénomène qui crée pourtant des difficultés concrètes dans le travail quotidien. Elle explique que les systèmes de filtrage opèrent des tris automatiques de certains mots, jugés « inappropriés », comme « sexe » ou « calcul » en raison de la présence de segments lexicaux tels que « sexe » et « cul ». Le système censure de larges ensembles de contenus sans tenir compte du contexte. Cette censure lexicale peut constituer un frein aux missions des professeurs documentalistes. Or, dans les deux pays, et partout dans le monde de l’éducation, le rôle des bibliothécaires consiste à fournir des documents sélectionnés avec soin, sur la base d’une expertise professionnelle, afin de soutenir à la fois l’éducation et la protection des élèves. Si les recherches sont empêchées par des dispositifs de filtrage impossibles à contourner, le travail documentaire s’en trouve complexifié. De plus, si ce problème n’est pas pris en compte, il ne pourra pas être résolu.

Le futur de ce domaine suppose d’analyser finement les enjeux liés à la censure et de renforcer la formation continue en bibliothéconomie. Avant tout, il importe de communiquer sur les points de tension susceptibles de susciter des inquiétudes. Par exemple dans des contextes locaux où des acteurs institutionnels, tels que les élus ou les municipalités, peuvent exercer une influence sur les établissements. La prise en compte des publics et de leurs besoins est un enjeu central. Développer des réseaux de professeurs documentalistes, dans lesquels les professionnels se sentent libres et encouragés à échanger sur ces questions peut être une piste. Ces réseaux peuvent constituer des espaces où les collègues peuvent trouver des réponses à leurs interrogations sur le métier : soit par des échanges directs, sous forme de forums en ligne et de questions/réponses, soit par la mise à disposition de ressources organisées par thématiques, soit par la proposition de formations. Pour composer avec le coût parfois élevé de certaines formations, ces réseaux peuvent constituer des espaces de mutualisation, sous forme de formations entre pairs ou en groupes. Et ces apports sont par ailleurs transposables en activités pédagogiques à destination des élèves, pour développer leurs connaissances, ce qui permet dans le même temps de donner plus de visibilité à des pratiques professionnelles souvent situées en arrière-plan. Ces actions demeurent fondamentales pour le métier, mais aussi pour la bienveillance des élèves qui fréquentent ces espaces et qui ont besoin d’être accompagnés dans un monde de l’information de plus en plus complexe. 

 

Dans un univers saturé d’informations et d’opinions, le rôle des professeurs documentalistes est de sélectionner des informations pertinentes, de les mettre à disposition, d’accompagner les élèves dans la compréhension du monde qui les entoure et de les éduquer aux technologies numériques ainsi qu’à l’avenir des documents. Dans un métier qui offre de nombreuses possibilités de liberté et de créativité, il est essentiel de rester attentif aux différentes formes de censure qui peuvent se présenter. Être en mesure de les identifier et de les nommer constitue un enjeu majeur pour les élèves, les documents et, plus généralement, les pratiques professionnelles.

 

À l’épreuve de la censure, la dark romance à la Une d’un numéro de Lecture Jeune

S’il y a un genre littéraire émergeant qui fait débat dans le monde des professionnels de la lecture jeunesse, c’est bien la romance et plus particulièrement lorsqu’elle est dark.
Alors que cette production très active booste l’édition, relayée activement par les réseaux sociaux et des médiateurs et auteurs très proches de leur lectorat, de nombreuses réserves sont adressées à son encontre par des critiques qui dénoncent « des intrigues centrées sur des relations toxiques » à l’âge où les lecteurs construisent « leur vision de l’amour, des relations et du désir[1] ». « La romance à la marge ? » Telle est la question posée à la Une du premier numéro du média numérique Page Éduc’[2] alors qu’on remarque aussi que celle-ci était reléguée au dernier étage du Festival du livre Paris 2026. « La dark romance inquiète… », « Faut-il s’en méfier ? » et donc la censurer, surtout lorsque les médiateurs du livre et de la lecture jeunesse exercent en milieu scolaire ? 

Ce numéro (194) de Lecture Jeune paru en juin 2025 et intitulé « L’économie du désir : de #metoo à la dark romance » propose, à travers une approche pluridisciplinaire, de faire le point sur les aspects problématiques de ces lectures souvent jugées violentes et à contre-courant d’une éducation féministe et défenseuse de l’égalité entre les sexes. Le but affiché par ce collège de spécialistes est de mieux cerner les spécificités de ce genre décrié mais souvent assez méconnu de ses détracteurs et d’introduire des nuances qui puissent être favorables à la compréhension et à l’encouragement d’une approche critique et libre des choix de lectures, notamment chez les jeunes.

Ce numéro est organisé, selon la ligne éditoriale de la revue, comme une table ronde déclinée en quatre parties intitulées « penser », « agir », « lire » et « découvrir », qui vont permettre d’ouvrir et d’alimenter un débat polyphonique entre des spécialistes d’horizons différents.

 

Un collège d’experts pour mieux appréhender un genre décrié mais plébiscité par la jeunesse

Dans la première partie, il s’agit de sonder les caractéristiques et les impacts du genre, parmi lesquels les plus polémiques. S’expriment tour à tour des chercheurs en sciences de l’information et de la communication et en sociologie, intéressés par les pratiques de lecture (Magali Bigey) ou les questions liées au genre, à la santé et aux discriminations (Arnaud Alessandrin) ou encore, par les représentations et les réceptions des sexualités adolescentes (Mélanie Bourdaa). Une professeure d’histoire anglaise (Myriam Boussahba-Bravard) dialogue avec une libraire spécialisée en romance (Edith Bravard). Un psychologue exerçant à la Maison de Solen pose un regard de clinicien sur les impacts psychiques de ces « romances sombres » sur les adolescents (Guillaume Wavelet). Une journaliste spécialiste du genre (Chloé Thibaut) et un chercheur en littérature, également formateur à l’INSPE de Strasbourg (Arnaud Genon) questionnent quant à eux la réception et le traitement médiatique de la dark romance, perçue comme violente et dangereuse pour la jeunesse.

Alors que le débat se recentre sur l’acte de « lire » dans une deuxième partie, il s’agit pour les experts interrogés d’analyser les modes d’écriture, de publication et de réception du genre. Tandis qu’une professeure de lettres livre sa réflexion et une analyse littéraire de ce corpus qui procure tant de plaisir aux jeunes lecteurs (Vanessa Moreau), deux autrices sont interviewées sur leurs motivations et leurs choix esthétiques (Océance Ghamen et Jeen Guerrieri) ; et une spécialiste de l’économie et du développement éditorial du livre analyse les nouvelles logiques et les dynamiques fonctionnelles liées à l’émergence d’un genre ancré dans la culture numérique (Carole Poirel). 

 

Un numéro pour mieux connaître cet essor et ce succès

Ce numéro revient d’abord sur le succès incontestable remporté par la dark romance  auprès d’un public jeune et souvent féminin qui ne peut être négligé ou ignoré. Sont rappelés les chiffres sur lesquels s’appuie le succès : « plus de 6 millions d’ouvrages vendus en 2023 » pour un corpus qui « occupe désormais les premières places de réservations sur le pass culture » (Agathe Franck, p. 1). Edith Bravard, libraire spécialisée, rappelle que tous les groupes éditoriaux tendent à se positionner sur le marché de la romance depuis 2024 quand les manifestations littéraires dédiées se multiplient en 2025 (p. 10).

Les différentes contributions aident à mieux cerner, au fil d’une multitude d’anglicismes qui sont explicités, les nombreuses sous-catégories de ce corpus en perpétuelle évolution, selon des critères subtils souvent établis par les lecteurs eux-mêmes. L’enseignante de lettres, Vanessa Moreau, rappelle les origines des différents termes génériques anglo-saxons et nous interpelle sur le flou qui persiste autour des définitions de chacun des sous-genres (p. 30)[3], lequel s’explique par le rôle des lecteurs qui contribuent à établir eux-mêmes les différentes catégories des œuvres de ce corpus. « Certains, écrit-elle, proposent même une distinction subtile entre dark romance et romance sombre. » Ils établissent une gradation dans la violence mise en scène, allant du « soft » au « medium » jusqu’au « hard » (p. 31). Magali Bigey, chercheuse en SIC, complète cette liste proposée par les lectrices : il y a les romans « angst », « slow burn », « ennemies-to-lovers », « trope de la captive » et une pratique compulsive et active de lecture appelée « binge reading» (p. 7). Cette pratique est sans doute à rapprocher de l’attirance pour ne pas dire l’addiction, notamment des jeunes, aux « teen series » qui s’explique par le traitement multiple de la sexualité et sur lesquelles Arnaud Alessandrin et Mélanie Bourdaa apportent un éclairage sociologique et en SIC (p. 13[4]). Un roman « emblématique » marque, lors de sa parution en 2021, l’histoire et l’essor du genre : il s’agit de Captive de Sarah Rivens qui sera d’ailleurs analysé par l’enseignante Vanessa Moreau (p. 30). Une autre autrice, Joyce Kitte, s’est également imposée dans cette forme littéraire.

 

Comprendre l’origine et le fondement des critiques

Alors que Agathe Franck, dans son édito, souligne que les principales critiques reposent sur un genre « populaire » écrit par des femmes pour des femmes, Myriam Boussahba-Bravard, professeure d’histoire anglaise, rappelle, en distinguant le marché anglo-saxon du marché français, les raisons de cette expansion féminine autour du corpus qui, de fait, attise les diatribes des misogynes heurtés notamment par « ce pouvoir économique des femmes » (p. 10).

Le lectorat, bien que très étendu, est aussi formé par de très jeunes lectrices (à partir de 12 ans, note la libraire spécialisée Edith Bravard, p. 10) qui se retrouvent confrontées à des récits prônant un imaginaire fondé sur la violence et la soumission souvent sexuelle et semblant mettre à mal les notions de respect entre les sexes. « On entre dans une fiction qui transgresse les codes traditionnels du couple idéal » (Magali Bigey, p. 6), une catégorie qui propose donc des modèles de lecture jugés toxiques pour la jeunesse. Edith Bravard rappelle la définition du genre : « une romance qui va décrire des environnements sombres et violents », lesquels vont mettre en scène « des histoires situées dans la mafia », « des meurtres, des scènes de tortures » (p. 11). La question de la culture du viol qui serait mise en œuvre dans ces récits est aussi abordée dans l’interview du psychologue clinicien Guillaume Wavelet (p. 19). L’enseignant et chercheur en littérature Arnaud Genon complète la liste des thématiques abordées sujettes à polémique, précisant qu’il s’agit d’un « phénomène littéraire où cohabitent sexualité brute (la dark romance ne s’embarrasse d’aucun tabou), violence faite aux femmes (harcèlement, séquestrations, agressions psychologiques et/ou physiques, viols, féminicides…) ». Il souligne d’ailleurs que ce genre n’était pas initialement destiné aux jeunes lectrices mais que les stratégies numériques publicitaires des éditeurs ont contribué à l’extension de son lectorat (p. 22). Il confirme bien que « la quasi-totalité des articles de presse insistent sur les dangers de la dark romance en ce que celle-ci n’est pas adaptée à l’âge de son lectorat » (p. 23) et il reprend l’argumentaire des détracteurs : l’attirance pour toutes les formes de violences, l’intériorisation des schémas de domination et d’agression. Vanessa Moreau précise que les romans les plus violents contiennent des « triggers warning », des avertissements qui servent de prologue et dans lesquels les autrices « mettent en garde leur lectorat sur l’intensité de leurs écrits » (p. 31).  La recherche universitaire d’Arnaud Génon et les questions adressées par lui aux jeunes lecteurs ainsi que les différentes approches pluridisciplinaires présentes dans ce numéro vont pourtant tendre à nuancer ces critiques et montrer d’autres aspects plus formateurs de cette forme littéraire.

 

La violence et la soumission, certes, mais… ce que la dark romance peut apporter à la formation des jeunes générations de lecteurs

Magali Bigey, dont le point de vue ouvre ce numéro et qui a interrogé, dans le cadre de ses recherches, des lectrices de dark romance, revient sur plusieurs points pour défendre ces choix et ces pratiques de lecture des jeunes filles. Tout d’abord, ces récits ne sont pas lus comme des modèles de relations affectives et sexuelles mais sont appréhendés par les adolescentes comme des fictions. Les lectrices n’adhèrent pas aux comportements et aux agissements mis en scène mais explorent les aventures vécues par les héroïnes dont elles retiennent au final la capacité de résistance et de résilience, le courage et la force. Edith Bravard confirme ce pouvoir d’émancipation des textes et conteste l’accusation de reproduction de stéréotypes de genre dans la romance (p. 11). Les lectrices sont confrontées à une violence consentie et connaissent parfaitement les codes de ces récits ; ceux-ci font l’objet de nombreux échanges et de débats d’initiées qui savent lister entre elles les « red flags », drapeaux rouges dressés à l’encontre du héros qui malmène l’héroïne. Cela conduit à découvrir un rapport intense et actif à la fiction, source d’échanges et de sociabilité soutenus (Magali, Bigey, p. 5-6). Les émotions, largement partagées, extériorisées, notamment sur les réseaux sociaux et leurs cercles génériques de lecteurs, « sont constitutives du contrat de lecture » (Magali Bigey, p. 7). Arnaud Alessandrini et Mélanie Bourdaa qui axent leurs recherches sur « les teens séries » soulignent cette « réception active » qu’ils qualifient même « d’activisme culturel », tant les adolescent(e)s créent et partagent de multiples contenus autour de cette réception (p. 13). L’approche d’Arnaud Genon auprès des jeunes lecteurs interviewés confirme leur lecture critique de ces récits dont ils ne sont pas dupes et qu’ils parodient même sur les réseaux, signe de la distance qu’ils prennent avec tous les stéréotypes à l’œuvre. Il est toutefois intéressant d’avoir le point de vue plus nuancé du psychologue clinicien Guillaume Wavelet qui n’exclut pas que ces récits violents, dans lesquels la dynamique narrative repose sur une domination sexuelle, puissent être « un miroir à la construction de nos représentations » (p. 17), ce que certaines élèves questionnées par Arnaud Genon reconnaissent, même à la marge. Mais à force de s’entretenir avec des jeunes, le psychologue Guillaume Wavelet constate que la « dark romance n’a pas nécessairement des effets directs et délétères sur la santé mentale des adolescents. Elle peut même les aider à se figurer le tumulte interne propre à leur âge : transformation corporelle, émois sexuels, capacité physique de se reproduire, avec tout ce que cela engendre comme conflits internes et comme fantasmes » (p. 18). Les fictions sont selon lui importantes pour aider les jeunes à sonder les parts sombres, transgressives de leurs constructions personnelles. Comme la libraire spécialisée Edith Bravard, il fait confiance aux ados et croit en leur capacité à interpréter ces récits et la violence qu’ils mettent en scène pour « penser les évolutions de notre société » (p. 19). Arnaud Genon confirme quant à lui que « certains élèves soulignent, dans un renversement dialectique, le caractère préventif que revêtent à leurs yeux ces romans » (p. 24). Les deux autrices interviewées (Océane Ghanem et Jenn Guerrieri) confient chacune faire œuvre de catharsis, en abordant des sujets intimes et personnels ou de société importants (le harcèlement, la dépression…) (p. 36). Vanessa Moreau considère que l’attirance des jeunes lectrices s’explique par l’exploration des émotions et de personnages finalement complexes dans une période troublée, « désenchantée » soudain éclairée par des récits de rédemption (p. 35).

La vague de critiques adressées au genre s’inscrit aussi dans le contexte de la révolution #MeToo, dont la dark romance paraît prendre le contre-pied, ce que souligne le titre de ce numéro en la rattachant à une problématique de dénigrement. Or, aussi bien Magali Bigey qu’Edith Bravard et Arnaud Genon récusent cet argument. L’une rappelle que la génération #MeToo n’est pas nécessairement celle des toutes jeunes lectrices, lesquelles, loin de résister au mouvement, se situent simplement en marge de celui-ci à cet âge de leur vie (Magali Bigey, p. 8). L’autre contributrice argue le fait que même faible ou chétive, les héroïnes finissent par s’affirmer et montrent même « une proposition claire d’émancipation » (Edith Bravard, p. 10). Par ailleurs, les deux autrices interviewées revendiquent de traiter des violences dont les femmes sont souvent victimes dans la réalité (p. 35). Quant au psychologue clinicien Guillaume Wavelet, il avance qu’« écrire des histoires où se mêlent violence, domination et sexualité peut être une manière de reprendre le contrôle face aux violences des systèmes patriarcaux » (p. 18). Ce point de vue n’est cependant pas partagé par la journaliste féministe Chloé Thibaud, autrice d’un essai paru en 2024 intitulé Désirer la violence  qui est interviewée sur « la pop culture et le désir de violence » (p. 25). Avec une note de pessimisme qu’elle assume, elle note que la pop culture présente des personnages masculins peu enclins à incarner des « valeurs saines », arguant le fait que la dark romance est une manne financière à tous les maillons de la chaîne de production. Cette « sexualisation » et « romantisation » de la séquestration et plus généralement des maltraitances infligées aux femmes relève, selon la journaliste, d’un dysfonctionnement structurel. Elle précise en effet que lors des états des lieux du sexisme conduits par le Haut Conseil de l’Égalité chaque année, les déclinaisons de la violence « sont encore vues comme des preuves d’amour ». Chloé Thibaud milite pour que « l’Éducation nationale garantisse une vraie éducation à la sexualité, aux images : c’est un enjeu de société », (p. 28) insiste-t-elle. L’enseignante de lettres Vanessa Moreau, qui propose pourtant elle aussi une analyse littéraire nuancée d’un des succès du genre (Captive) est favorable à l’introduction de la dark romance en classe, sous forme d’extraits dans un groupement de textes, ou en organisant par exemple un club lecture avec des 3e/4e, ce qui permettrait de réconcilier certains avec la lecture et de favoriser une approche critique des textes, de libérer la parole, en attirant aussi des garçons dans le débat (p. 35).  

 

De nombreux exemples pour élaborer son propre point de vue

Il est à noter que pratiquement tous les propos des contributeurs sont illustrés par des exemples de dark romans et une dernière partie propose une « bibliographie sélective spéciale romance » réalisée par le comité de rédaction de la revue. L’article de l’enseignante de lettres engagée dans la recherche se concentre sur le très médiatisé roman de Sarah Rivens Captive  mais cite encore d’autres exemples selon elle exploitables en classe.

Alors que les questionnements des professeurs-documentalistes portent sur le choix d’introduire ou non la dark romance dans le fonds fiction des CDI et qu’une forme de censure bienveillante ou militante peut s’exercer dans le cadre de la politique documentaire des établissements scolaires (surtout lorsqu’il s’agit du collège), la lecture de ce numéro riche et polyphonique ne manquera pas d’enrichir les débats et les pratiques professionnels de tous les acteurs de la lecture jeunesse à l’école. Car le but affiché dès l’édito par Agathe Franck, responsable de l’Observatoire de la lecture et de l’écriture des adolescents, est relié à nos missions : établir des liens entre des générations de lecteurs en comprenant l’ancrage de leurs goûts et de leurs attirances, maintenir le dialogue et l’intérêt pour toutes les formes culturelles et favoriser les débats existentiels que les formes littéraires viennent illustrer et alimenter. Alors que Guillaume Wavelet considère que notre rôle en tant qu’adulte est de les encourager à développer une posture critique d’interprétation face aux œuvres (p. 19),  Arnaud Genon, qui reconnait que peut-être ces lectures ne sont pas à mettre entre toutes les mains, avance cependant qu’« il revient aux enseignants, aux documentalistes, aux bibliothécaires, aux éducateurs et aux parents d’en parler de manière dépassionnée avec celles et ceux qui en lisent » (p. 24).  Terminons sur ces mots éclairants de Magali Bigey :

C’est là que réside, peut-être, le cœur d’une véritable éducation à la lecture : non pas leur dire quoi lire – les adolescentes trouvent à lire sur les plateformes, bien à l’abri derrière leurs écrans, ce qui perturbe beaucoup d’adultes – , mais ouvrir un espace pour dire ce que lire fait à ces dernières (p. 8).

 

 

 

Faire taire ou faire voir : Censure et modération (algorithmiques) sur les réseaux sociaux numériques

Introduction — Réseaux sociaux : Le mirage de l’agora numérique

Il n’est pas simple de définir ce qu’est un réseau social pour la simple et bonne raison que selon l’usage qui en est fait, la définition peut diverger. En sciences de l’information et de la communication, les réseaux sociaux numériques les plus consultés (Facebook, Instagram, TikTok, Snapchat, Twitter/X, YouTube, Twitch, etc.) sont – sans que ces définitions soient exclusives – tantôt considérés comme :

-des dispositifs d’écriture numérique (Julliard, 2022 ; Souchier et al., 2019 ; Allard, 2020) ;

-des outils de militantisme (Jouët, 2022 ; Despontin-Lefevre, 2019 ; Bouté, 2021) ;

-des médias de divertissement (Bullich et al., 2025 ; Louessard, 2018) et d’information (Rebillard & Smyrnaios, 2010) ;

-des entreprises marchandes (Zuboff, 2020 ; Smyrnaios, 2025) détenues par de grands entrepreneurs comme Elon Musk ou Mark Zuckerberg (Galluzzo, 2023 ; Alexandre, 2023).

Si les réseaux sociaux numériques mainstream sont distribués et utilisés par des internautes aux quatre coins du globe, ils sont, pour la plupart, d’origine américaine (comme le groupe Meta qui détient Facebook, Instagram, Threads et WhatsApp) et, pour d’autres, d’origine chinoise (comme le groupe Bytedance à qui appartient TikTok, anciennement Musica.ly). Ainsi, derrière l’interface fluide d’Instagram, de TikTok ou de X, se cachent d’innombrables batailles juridiques et idéologiques, des problématiques informatiques, des collectes et des méthodes de traitement complexes de très larges jeux de données personnelles, des frictions interculturelles et, pour ainsi dire, le miroir grossissant des maux de nos sociétés.

Si l’on reconnaît aux réseaux sociaux numériques leur rôle dans la structuration de mouvements politiques (comme les printemps arabes, le mouvement des Indignados en Espagne, les Gilets jaunes en France et Black Lives Matter aux États-Unis) ou de « libération de la parole » (à l’image de #MeToo), on reproche également à leurs concepteurs leur négligence en matière de lutte contre la haine en ligne, de désinformation ou plus largement, de diffusion de contenus illicites à grande échelle. En cause, le plus souvent, le fonctionnement de la modération – jugée tour à tour insuffisante ou discriminante à l’égard de communautés minorisées sur la base de leur genre, de leur orientation sexuelle, de leur langue ou de leur origine ethnique.

Dans un contexte de déploiement croissant de technologies algorithmiques, les dispositifs de modération et de recommandation de contenus se complexifient. Il ne s’agit plus seulement de dire « non » à la publication d’un contenu, mais bien de définir les échelles de visibilité des contenus : faut-il les supprimer, les suspendre, les restreindre, selon les âges ou les zones géographiques ? Ces décisions opaques concernant ce qui est vu ou invisibilisé en ligne font l’objet de tensions. Car, modérer, ce n’est pas seulement supprimer – cela revient à définir ce qui mérite d’être vu, lu, entendu en ligne et dans l’espace public. Cela revient donc aussi, dans certains cas, à censurer. 

Dans les lignes qui suivent, nous présenterons aux lecteur-rices quelques principes sur le fonctionnement de la modération (algorithmique) des réseaux sociaux numériques et les tactiques que les internautes mettent en place pour la déjouer. Cet article proposera d’éclairer les mécanismes de cette invisibilisation et offrira quelques pistes de réflexion pour une éducation aux réseaux sociaux numériques et aux algorithmes à des jeunes publics. Nous l’avons pensé à partir d’une enquête doctorale menée entre 2020 et 2024 en sciences de l’information et de la communication qui portait sur l’enjeu des discriminations algorithmiques dans le contexte de la modération des réseaux sociaux numériques (voir Grison, 2024a).

Nous suivrons donc le plan suivant : après une introduction au fonctionnement et aux principes de modération des réseaux sociaux numériques, nous présenterons la façon dont les communautés en ligne détournent les dispositifs de modération pour se rendre (in-)visibles en ligne et enfin nous conclurons par une ouverture sur un atelier d’auto-ethnographie en ligne que l’on peut mettre en place dans un contexte pédagogique pour mieux comprendre le fonctionnement de la recommandation personnalisée sur les réseaux sociaux.

 

Définition et fonctionnement de la modération sur les réseaux sociaux numériques : entre textes, humains et machines

La modération de contenus est parfois perçue comme une application de règles binaires qui consisterait exclusivement à interdire ou autoriser la publication et la diffusion de propos et de contenus audiovisuels en ligne. En réalité, elle repose sur un agencement tripartite que l’on peut visualiser comme un mille-feuille socio-technique et qui diverge d’un réseau social à l’autre (Badouard, 2020).

Les enjeux liés à la modération des contenus ne sont pas apparus avec les réseaux sociaux contemporains. Avec les premières formes de communication en ligne, notamment les Bulletin Board Systems (BBS) dans les années 1980 aux États-Unis, puis les forums de discussion des années 1990 et 2000 ou, au début des années 2000 en France, avec l’usage du minitel (Schaffer & Thierry, 2012), les communautés d’utilisateur-rices ont été confrontées à la nécessité de définir les normes de ce qu’il était possible de dire et de montrer dans les espaces numériques. Ces espaces reposaient largement sur des formes d’automodération (Seering, 2020) de modération communautaire souvent incarnées par des modérateur-rices bénévoles (régulièrement appelé-es « modos » dans le contexte francophone). L’émergence des réseaux sociaux numériques à la fin des années 2000 a toutefois profondément transformé l’échelle et la nature de ces pratiques. La concentration des usages sur un nombre limité de plateformes associée à une augmentation massive des volumes de contenus produits et diffusés a progressivement conduit à une centralisation drastique des processus de modération dans les mains des détenteurs de grandes plateformes.

Dans le débat public, cette modération à grande échelle est fréquemment abordée comme une réponse miracle aux problématiques associées aux environnements numériques (désinformation, discours haineux, harcèlement, contenus illicites). Néanmoins, son analyse montre qu’elle ne constitue pas un processus neutre (Gillespie, 2018). Elle participe de manière structurante à l’exercice d’un pouvoir économique, social et politique par les plateformes (Smyrnaios, 2025), en contribuant à définir les conditions de visibilité et d’invisibilité des contenus (Grison, 2024a).

 

Modération, régulation et recommandation

Il convient de distinguer, tout en reconnaissant leur articulation, trois échelles souvent confondues : la régulation, la modération et la recommandation.

La régulation renvoie à l’ensemble des dispositifs juridiques et institutionnels encadrant l’activité des plateformes. Elle est mise en œuvre par des autorités publiques et vise à imposer des obligations, notamment en matière de retrait de contenus illicites ou de gestion des risques systémiques. À l’échelle de l’Union européenne, elle est notamment définie dans le cadre du règlement européen sur les services numériques, applicable depuis le 17 février 2024, visant à lutter contre la propagation de contenu illicite en ligne[1].

La modération désigne les pratiques internes par lesquelles les plateformes appliquent leurs propres règles aux contenus publiés par les utilisateur-rices. Elle repose sur des normes définies de manière autonome par les entreprises et diverge donc d’un réseau social à l’autre (Gillespie, 2019). Autrement dit, si les plateformes sont tenues de respecter les lois locales dans lesquelles elles distribuent leurs services, elles capitalisent aussi sur leurs spécificités pour se démarquer sur le marché (Roberts, 2019).

La recommandation, quant à elle, correspond aux mécanismes algorithmiques de hiérarchisation et de mise en visibilité des contenus. Loin d’être distincte de la modération, elle en constitue une extension : valoriser certains contenus implique nécessairement d’en marginaliser d’autres (Grison, 2024a). Elle fonctionne selon des critères plus ou moins personnalisés et géolocalisés et, de la même manière, est propre à chaque plateforme au point de constituer une forme de « recette secrète » volontairement gardée opaque par les entreprises qui les déploient (Roberts, 2019).

Tout cela témoigne donc, en somme, d’un processus d’éditorialisation propre à chaque réseau social (Grison, 2024a). En définitive, il faut bien comprendre que les réseaux sociaux numériques ne se limitent pas à un rôle d’hébergement technique de contenus que les internautes auraient postés ; elles structurent les formes et les conditions d’expression dans l’espace public numérique, notamment à travers les formats qu’elles privilégient et les normes qu’elles imposent.

 

Les manifestations de la modération : une pluralité de dispositifs de gestion de la visibilité

La modération ne se réduit pas à la suppression de contenus. Elle se décline en une diversité de mécanismes qui agissent à différents niveaux sur la visibilité des publications et des utilisateur-rices.

-La suppression constitue la forme la plus explicite : un contenu est retiré lorsqu’il enfreint les règles de la plateforme ou la législation en vigueur. Cette suppression peut se faire en amont d’une publication ou a posteriori, après que le contenu a été identifié comme indésirable en ligne.

-La suspension concerne les comptes des utilisateur-rices. Elle peut être temporaire ou répétée, en fonction de la gravité des infractions. Il s’agit d’une interdiction temporaire d’accès à son compte ou à la publication pour l’utilisateur-rice.

-La démonétisation agit sur les conditions économiques de production des contenus. Elle consiste à priver certains contenus de revenus publicitaires, tout en les maintenant accessibles. Ce mécanisme peut affecter de manière différenciée certains types de discours, notamment lorsqu’ils portent sur des sujets sensibles ou controversés. Cela peut donc conduire à affecter le modèle économique de créateur-rices de contenus, de militant-es ou de médias, par exemple.

-D’autres dispositifs visent à moduler l’accès aux contenus. Le blocage géographique permet d’adapter la diffusion aux contraintes juridiques locales (par exemple, en matière de contenus portant sur l’éducation à la sexualité ou de militantisme LGBTI+ dans des pays où l’homosexualité est interdite), tandis que des avertissements ou dispositifs de floutage introduisent des seuils d’accès gradués pour les contenus jugés sensibles.

-Enfin, des formes plus discrètes de modération reposent sur la réduction de la visibilité, notamment à travers le déréférencement ou la limitation algorithmique de la portée des contenus et des comptes. Ces pratiques, parfois qualifiées de shadowbanning (Are, 2022 ; Grison, 2024b), se caractérisent par la difficulté pour les internautes à repérer que leur contenu fait l’objet d’une invisibilisation et donc éventuellement à faire appel pour exercer leur droit face à une censure qu’ils et elles jugeraient abusive. Il s’agit d’une stratégie de modération de plus en plus employée par les plateformes pour éditorialiser les contenus en ligne sans prendre le risque de voir leur image de marque altérée en cas de polémique sur une censure que des communautés numériques ou des médias auraient considéré comme abusive.

L’ensemble de ces dispositifs rend compte d’une gestion graduée et différenciée de la visibilité, qui dépasse largement la seule logique de censure explicite mais témoigne, là aussi, de la stratégie socio-technique des plateformes dans l’architecture de la visibilité en ligne et donc, de décisions politiques sous-jacentes.

 

Les piliers de la modération : textes, travail humain et machines

La mise en œuvre de la modération repose sur l’articulation de trois composantes principales : des cadres normatifs, des acteurs humains et des systèmes techniques.

-Le cadre normatif : les règles communautaires ou Community Guidelines. Les plateformes définissent des ensembles de règles encadrant les contenus autorisés, promus, restreints ou interdits. Ces documents, distincts des conditions générales d’utilisation – qui portent plutôt sur des aspects strictement contractuels et juridiques – visent à rendre explicites les normes applicables aux utilisateur-rices. Ils combinent des objectifs juridiques (limitation de la responsabilité) et économiques (préservation de l’attractivité pour les annonceurs), tout en s’inscrivant dans des stratégies de communication valorisant certaines valeurs (sécurité, inclusivité, respect). Ces règles sont influencées par des contraintes externes, notamment les exigences imposées par des acteurs tiers tels que les distributeurs d’applications (Apple Store, Google Marketplace, etc.). Enfin, il convient de noter que les règles rendues publiques par les entreprises ne sont pas les mêmes que celles qui circulent en interne, à destination des modérateur-rices ou des concepteur-rices d’algorithmes d’aide à la modération. En d’autres termes, on peut se demander si ces Community Guidelines ne constituent pas davantage des outils marketing pour les plateformes que de véritables indications précises pour les internautes.

-Le travail humain de la modération. Malgré le développement des outils automatisés, la modération repose encore largement sur une intervention humaine. Elle s’organise de manière hiérarchisée, depuis les équipes chargées de définir les principes structurants de la modération jusqu’aux opérateur-rices chargé-es du traitement quotidien des contenus signalés. Une part importante de ce travail est externalisée et sous-traitée, souvent dans des conditions de travail précaires (Casilli, 2019 ; Nakamura, 2017). Les modérateur-rices sont exposé-es de manière répétée à des contenus potentiellement traumatisants, ce qui soulève des enjeux documentés en matière de santé mentale en plus de leur exploitation. Par ailleurs, les internautes eux-mêmes participent au processus de modération à travers les dispositifs de signalement (Smyrnaios & Papaevangelou, 2020). Cette contribution, non rémunérée, constitue un élément central du fonctionnement des plateformes et revient souvent, de façon disproportionnée, aux personnes déjà exposées et qui sont la cible des contenus illicites qu’il conviendrait de modérer. Pour le dire simplement, ce sont souvent les personnes victimes de propos haineux en ligne qui ont la charge de leur repérage et de leur signalement (Nakamura, 2017).

-L’automatisation de la modération : le rôle des algorithmes. Face à l’augmentation des volumes de contenus, les plateformes ont recours de manière croissante à des systèmes automatisés. Ces outils interviennent à différents stades, depuis la détection préventive de contenus interdits jusqu’au traitement des signalements. Les algorithmes permettent une intervention à grande échelle, mais présentent des limites importantes. Leur fonctionnement, souvent opaque, rend difficile l’évaluation de leurs critères de décision. En outre, ils peinent à interpréter des éléments contextuels tels que l’ironie, la satire ou les usages militants du langage, ce qui peut conduire à des erreurs de classification et à des enjeux dits de « discrimination algorithmique » (Grison, 2024a).

La centralisation de la modération de contenus constitue aujourd’hui un point essentiel pour comprendre le fonctionnement des plateformes numériques. Elle ne se limite ni à une contrainte technique ni à une obligation juridique, mais participe pleinement à la structuration de chaque espace public numérique et de ses spécificités. La modération repose donc sur un équilibre complexe entre des cadres normatifs, de la main-d’oeuvre humaine exploitée et des technologies automatisées. Enfin, les pratiques de modération soulèvent des tensions entre les principes affichés par les plateformes et leurs effets concrets, notamment en matière de visibilité des contenus et des acteur-rices. Leur analyse met en évidence les enjeux politiques et sociaux associés à la gouvernance des environnements numériques contemporains. En d’autres termes, si la modération apparaît dans certains cas comme une nécessité morale, juridique et éthique pour lutter contre la prolifération de contenus illicites et leur exposition auprès de publics vulnérables, elle fait également l’objet d’un certain nombre de contestations, de luttes et de stratégies d’évitement par les internautes. Le changement de règles chez Meta annoncé par Mark Zuckerberg en janvier 2025 illustre parfaitement cela : du jour au lendemain, une décision politique peut transformer un contenu haineux à l’encontre de communautés LGBTI+ en contenu toléré, causant des torts irréparables à des mouvements sociaux ou à des communautés minorisées[2]. Pour l’ensemble de ces raisons, la modération – et son pendant, la censure – fait l’objet de polémiques récurrentes, de mobilisations, de nouvelles réglementations et d’actes de résistance ou d’évitement par les internautes. Pour publier sans se faire censurer, les internautes jouent donc d’un nombre infini de tactiques.

 

Les tactiques pour éviter la censure en ligne 

Face à cette « machine à faire taire » (Grison, 2024a), les internautes développent des tactiques de contournement caractérisées par une grande inventivité qui réactivent de vieilles traditions linguistiques. Pour reprendre la distinction célèbre du philosophe Michel de Certeau (1994), si les plateformes imposent une stratégie (l’organisation du pouvoir et de l’espace par l’institution), les internautes déploient des tactiques (l’art du « perruquage » et de la ruse au sein d’espaces contraints). Pour ce court article, nous faisons le choix d’aborder ces tactiques sans distinguer les communautés entre elles. En effet, si la démarche est la même, les manifestations de ces tactiques divergent d’une communauté et d’une thématique à l’autre.

 

Le cryptolangage et l’algospeak : tromper la machine par le texte

Pour détecter les contenus indésirables d’une part, et pour recommander les contenus populaires d’autre part, la modération (algorithmique) a longtemps fonctionné quasi exclusivement sur le repérage de mots-clés contenus dans les hashtags, les descriptions, etc. Dans l’ouvrage pionnier de Tarleton Gillespie sur la modération des plateformes, l’auteur explique que c’est notamment ce filtrage par mot-clé qui a conduit à la censure abusive de certaines communautés (2018). Il cite notamment l’exemple du ciblage du hashtag « gay » qui est régulièrement identifié, par les dispositifs de modération, comme abritant un nombre important de contenus à caractère pornographique et fait donc l’objet d’une modération quasi systématique sur les plateformes. Or, cette assimilation a également causé de nombreuses suppressions de contenus et de suspensions de comptes détenus par des personnes ouvertement homosexuelles qui employaient ce mot-clé pour s’identifier en ligne. Pour éviter que leurs contenus ne soient automatiquement détectés, démonétisés ou invisibilisés, les internautes ont donc développé toute une série de tactiques linguistiques pour éviter de faire l’objet d’une censure discriminante.

Captures d’écran du post qui annonce la parution de l’ouvrage « Gouines » sur Instagram et ses commentaires. Source : mariekirschen sur Instagram

 

 

La capture d’écran ci-dessus montre un exemple de cette tactique linguistique sur les réseaux sociaux numériques : anticipant une éventuelle modération du mot « gouine » qui pourrait s’apparenter à un propos injurieux pour les dispositifs de modération, une des autrices de l’ouvrage militant remplace la lettre « i » par un astérisque pour éviter de voir son contenu invisibilisé sur Instagram. On appelle cela l’algospeak (qu’on traduirait par « la langue des algorithmes », en français). Cette tactique consiste à inventer des néologismes pour employer des mots-clés potentiellement identifiables comme « illicites » ou « sensibles » par les algorithmes. Autrement dit, il s’agit d’une tactique d’autocensure partielle pour éviter de faire l’objet d’une censure totale. Ce cryptolangage repose sur plusieurs ruses linguistiques et typographiques visant à brouiller la reconnaissance automatique des caractères, tout en restant compréhensible pour les autres usagers humains. Il s’agit de remplacer des lettres par des chiffres ou des symboles visuellement proches. On écrira par exemple « g4y » pour gay, « l3sbi3nn3 » pour lesbienne, ou « p0rn » pour porn. Ce langage s’appuie également sur un détournement sémiotique des emojis. Une combinaison spécifique peut servir à contourner les filtres sur les insultes (ou leur réappropriation). L’utilisation de l’émoji « coup de vent/pet » suivi d’un émoji « dé », par exemple, est utilisée pour signifier « pédé » : 💨🎲 De même, des combinaisons d’émojis fruits ou légumes sont couramment utilisées pour évoquer des concepts sexuels : 🍆 🍑. La chercheuse Emily van der Nagel (2018) a, dans sa recherche, comparé ces tactiques à du voldemorting, en référence à la saga Harry Potter de J. K. Rowling dans laquelle Lord Voldemort ne peut être nommé : il est désigné comme « Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom ». De même, dans son article sur le « Le Parler Fransais Des Gilles Et John » (2019), Alexandra Saemmer, chercheuse en sciences de l’information et de la communication, explique comment les Gilets Jaunes passent sous les radars de la modération en altérant volontairement l’orthographe de certains mots pour « in-communiquer avec la machine ». De nombreux travaux s’intéressent également aux enjeux de dog whistle sur les réseaux sociaux et étudient comment les communautés, notamment d’extrême droite, parviennent à diffuser des contenus néo-nazis et masculinistes en passant sous les radars de la censure. Enfin, Laurène Renaut étudie également l’inventivité dans les tactiques mises en place pour faire l’apologie du terrorisme et des djihadistes en ligne (Renaut, 2019). En définitive, la pratique du cryptolangage semble inhérente à l’usage des réseaux sociaux numériques, dès lors qu’on s’inscrit contre les règles des plateformes ou qu’on estime qu’elles discriminent nos prises de parole en ligne.

Si ces tactiques d’algospeak sont nombreuses et disparates, il est important de les inscrire dans une longue tradition des cryptolangages, au-delà des espaces numériques. Elles rappellent, en effet, l’usage du javanais au XIXe siècle, par exemple : « une langue cryptique spéciale des prostituées françaises du XIXe siècle qui, à en croire les historiens, l’avaient inventée pour se protéger de leurs clients. Il consiste à insérer, après chaque syllabe d’un mot français courant, un infixe commençant par la consonne v et faisant, en général, assonance avec la voyelle précédente » (Heller-Roazen, 2017). En somme, le cryptolangage désigne tous ces langages rendus inintelligibles à autre que qui de droit. « Chaque fois, ces formes de langage peuvent s’avérer impénétrables aux locuteurs non informés des langues dont elles constituent pourtant des déformations certes subtiles mais régulières », écrit Daniel Heller-Roazen, auteur d’un ouvrage en linguistique nommé Langues obscures. L’art des voleurs et des poètes (Heller-Roazen, 2017). Pour les jeunes publics contemporains, c’est aussi une manière de recréer un entre-soi protecteur, un langage codé que ni l’institution, ni les parents, ni les algorithmes ne peuvent immédiatement déchiffrer. En dehors des réseaux sociaux numériques, on pense par exemple à l’usage de l’encre invisible, aux langages codés ou à la langue de feu (un dérivé du javanais). En bref, il s’agit donc de tactiques linguistiques destinées à se faire comprendre par ses pairs dans des espaces publics contraints ou hostiles.

 

Au-delà du texte : la créativité multimodale (images, sons et vidéos en direct)

Bien que le contournement textuel soit le plus connu, il est loin de résumer toute l’inventivité déployée par les internautes pour échapper à la censure. En effet, les dispositifs techniques de modération ne se limitent pas à l’écrit : ils analysent désormais les images, les vidéos et les bandes-son grâce à des technologies de reconnaissance visuelle et vocale de plus en plus sophistiquées. Face à cette surveillance automatisée, la créativité tactique des usagers s’étend inévitablement à la multimodalité des formats proposés par les plateformes.

-Brouiller la reconnaissance visuelle : Pour contourner la détection automatique de contenus jugés choquants, les internautes modifient la structure de l’image. Cela passe par l’ajout de filtres, de recadrage, ou l’utilisation de stickers et d’émojis stratégiquement placés. Dans le cas de la nudité, il va s’agir d’utiliser des filtres qui rendent invisibles les pixels de peau, par exemple. D’autres internautes se mettent également en scène en train de se maquiller ou de faire des chorégraphies – contenus extrêmement populaires sur TikTok – pour faire passer leur contenu comme relevant du divertissement alors que l’internaute relaie pourtant des contenus à caractère sensible ou politique (Cervi & Divon, 2023).

-Ruser avec le son et la voix : Les plateformes transcrivant automatiquement l’audio (pour le sous-titrage ou la modération), la diction doit, elle aussi, être adaptée. Des bips sonores sont intégrés au montage pour masquer un terme proscrit, tandis que certains mots sont délibérément mal prononcés ou épelés. Une autre tactique consiste à superposer un contenu sensible à une musique virale : l’algorithme va ainsi recommander la publication en identifiant la bande-son tendance, favorisant sa diffusion malgré la nature du propos.

-Utiliser les vidéos en direct pour rediriger vers d’autres contenus : Les lives ou réels (vidéos en direct) et les stories éphémères (format vidéo de 24 h maximum) sont souvent plus délicates à modérer pour les plateformes. Pourtant, ces formats de vidéo font l’objet d’une forte mise en avant dans l’interface de réseaux sociaux comme Instagram et TikTok. Aussi, parce qu’ils sont largement populaires et parce que la modération y est plus difficile, les internautes les utilisent massivement pour promouvoir des contenus qui seraient probablement censurés s’ils avaient été postés sur des formats de post Ces espaces servent alors de zones d’expression plus libres, ou de relais pour rediriger l’audience vers des plateformes alternatives moins régulées. Ici encore, les fonctionnalités natives sont astucieusement détournées de leur usage premier.

En somme, l’ingéniosité des tactiques développées par les internautes prouve que la modération n’est jamais absolue. Elle est un jeu du chat et de la souris permanent (Grison, 2024b). Face à l’évolution constante des dispositifs de modération, les internautes renouvèlent sans cesse leurs pratiques et leurs modalités d’expression sémio-discursive en ligne. Cette créativité de l’esquive révèle que la lutte pour la visibilité sur les réseaux sociaux est une véritable compétence sociale et technique, particulièrement cruciale pour les communautés qui dépendent de ces espaces pour exister politiquement et culturellement.

 

Enjeux pédagogiques : vers une éducation à la recommandation algorithmique et à la modération des plateformes

Pour conclure cet article, nous proposons un exercice pédagogique à transmettre ou à réaliser avec de jeunes publics, en classe ou dans un cadre privé. Il s’agit d’un exercice inspiré d’un atelier de « sismographie des réseaux sociaux » proposé par Alexandra Saemmer lors du séminaire « GARNET » porté par le CERES et le projet ANR DATARights le 9 octobre 2025 à la Maison de la Recherche de Sorbonne Université. Les travaux d’Alexandra Saemmer portent plus largement sur la sémiotique sociale, définie par l’autrice comme suit : « la sémiotique sociale traque donc les « savoirs culturels et contextuels » et « les habitudes de pensée » qui agissent de manière implicite dans la perception » (Saemmer, Tréhondart et Coquelin, 2022). Pour le dire autrement, la sémiotique sociale est une méthode d’analyse de la construction du sens dont l’objectif est de sonder le caractère socialement situé des interprétations. Elle est régulièrement mobilisée dans le contexte pédagogique comme outil d’éducation aux images, aux médias et à l’information par des collègues en sciences de l’information et de la communication. Sans pour autant nous inscrire dans ce champ, il nous semble qu’une proposition d’atelier peut émerger de cet article pour créer le cadre d’une discussion entre élèves et enseignant-es/professeur-es documentalistes sur le fonctionnement politique et technique de la modération des réseaux sociaux.

Cet atelier d’auto-ethnographie vise à faire un « pas de côté » en sortant de la position d’usager-e passif-ve pour adopter celle d’observateur-rice critique de son propre environnement numérique. Le but n’est pas de diaboliser l’usage des plateformes, mais de rendre visibles les mécaniques de recommandation, la naturalisation des discours marchands et les éventuels biais de modération.

 

Proposition d’atelier d’auto-ethnographie : à partir de son fil d’actualité 

Matériel requis : Un smartphone avec un ou plusieurs réseaux sociaux installés (TikTok, Instagram, YouTube, X, etc.), une feuille et un stylo.

Étape 1 : Le protocole d’observation (10 à 15 minutes)

L’exercice repose sur une consigne stricte de recueil de données :

Le choix du terrain : Ouvrez le réseau social de votre choix et rendez-vous sur la page de recommandation algorithmique principale (le fil « Pour Toi » sur TikTok, l’onglet « Explorer » ou les « Reels » sur Instagram, la page d’accueil YouTube).

La collecte : Faites défiler votre fil (scrollez). Pour les 20 premiers contenus qui apparaissent, notez immédiatement sur votre feuille les tout premiers mots que vous entendez ou lisez (texte incrusté, légende, phrase d’accroche, mots prononcés : à vous de voir mais restez constant dans ce que vous choisissez de noter).

Le marquage : Ajoutez un symbole (par exemple un astérisque *) à côté de votre note si le contenu porte la mention « Sponsorisé », « Partenariat rémunéré » ou s’il s’agit manifestement d’un placement de produit. Notez également à côté la thématique principale (ex : humour, beauté, politique, sport, actualité).

Étape 2 : L’analyse individuelle (5 minutes)

Une fois la liste de mots et de phrases établie, prenez le temps de la lire à froid, d’un seul trait. Ce texte, souvent absurde ou décousu, est une forme de photographie de ce que l’algorithme a choisi de vous montrer à un instant T. Il vous est spécifique mais peut-être que la mise en commun fera émerger des similitudes avec votre voisin.

Étape 3 : La mise en commun et le débat (30 à 45 minutes)

C’est ici que le travail de sémiotique sociale et d’éducation aux médias prend tout son sens. L’enseignant-e ou l’animateur-rice peut guider la discussion autour de quatre grands axes (ils sont donnés à titre indicatif mais peuvent faire l’objet d’une adaptation selon les priorités de l’enseignant-e) :

Axe 1 : Questionner l

Qu’est-ce que ce fil de mots dit de moi ? Les élèves sont invités à réfléchir à la différence entre ce qu’ils aiment réellement et ce sur quoi ils cliquent ou s’attardent. (Remarque : l’analyse et le partage de son propre fil de recommandation en public peuvent s’avérer gênants, voire intrusifs, pour certain·e·s participant·e·s. Il est donc essentiel de ne contraindre personne à s’exprimer, tout en prenant le temps de souligner ouvertement cette dimension intime. En effet, un fil d’actualité algorithmique est profondément personnel : bien qu’il soit constitué de publications créées par d’autres, il agit comme un miroir de nos habitudes, de nos curiosités ou de nos identités. Se voir ainsi « mis à nu » par une machine peut constituer une expérience particulièrement décontenançante. C’est là toute l’utilité de l’exercice mais dont il convient cependant de souligner le caractère potentiellement intime). 

Comment expliquer cette personnalisation ? Est-ce que je fais partie des internautes qui likent sans poster de contenu ou bien suis-je très actif-ve en ligne ? Est-ce parce que j’ai passé beaucoup de temps à scroller ce type de contenus hier ? En bref, faire émerger des hypothèses sur la recommandation personnalisée (durée d’exposition/consultation des contenus, interaction, abonnements, cercle de proches, etc.)

Axe 2 : Économie de la donnée et naturalisation des contenus publicitaires

Combien de contenus sponsorisés avez-vous comptés sur 20 publications ?

Étaient-ils faciles à repérer ? La discussion doit porter sur la « naturalisation » de la publicité. Aujourd’hui, les annonces singent les codes esthétiques des vidéos amateurs pour s’intégrer dans l’écosystème du réseau social. La plateforme est avant tout une régie publicitaire, et la recommandation sert à insérer ces encarts marchands le plus fluidement possible. Cela donne l’occasion de présenter le modèle économique des GAFAM aux élèves.

Axe 3 : Qu’est-ce qu’on ne voit pas ?

Qu’est-ce qui manque dans votre liste ? En lien avec les parties I et II de notre article, et suite au partage collectif, il s’agit d’inverser le regard. Si l’algorithme vous enferme dans le confort de ce que vous connaissez déjà, quels sont les sujets, les esthétiques ou les communautés que vous ne voyez jamais ? Il s’agit là de la possibilité de discuter de la notion de « bulle de filtre » avec les élèves. Attention toutefois à bien prendre en compte que cette notion n’est pas consensuelle, parce que les réseaux sociaux permettent de se confronter à divers points de vue et parce que le monde « hors ligne » n’est pas exempt de « bulle de filtre » dans la façon dont on accède à l’information, par exemple.

Axe 4 : La comparaison des identités numériques et des spécificités pour chaque plateforme

Comparez les résultats entre différents réseaux sociaux. Un-e élève sur TikTok aura-t-il/elle une liste avec des mots plus axés sur l’émotion et le divertissement qu’un l’élève sur l’onglet Explorer d’Instagram, souvent plus axé sur l’esthétique ? Quelles différences entre les réseaux sociaux ?

Pourquoi cette différence ? Chaque plateforme éditorialise le monde selon son propre modèle économique et son propre public cible (voir partie I de l’article).

Conclusion de l’atelier

En définitive, cet atelier permet de faire comprendre de manière tangible que l’interface fluide d’un réseau social n’est pas une simple fenêtre ouverte sur le monde, mais un dispositif hautement construit, modéré, filtré et monétisé. Bien que son fonctionnement nous apparaisse opaque, comprendre les règles de cette matrice algorithmique, ainsi que les tactiques (comme l’algospeak) employées par ceux qui tentent d’y survivre ou d’y résister constitue donc des portes d’entrée pour comprendre ce que sont ces plateformes et les usages qui en sont faits. Cela permet de penser tout à la fois le caractère technique de ces plateformes mais aussi leur caractère éminemment politique.

 

Conclusion générale

La censure sur les réseaux sociaux numériques, qu’elle obéisse à des logiques techniques, idéologiques ou marchandes, demeure un phénomène particulièrement opaque : il est aussi difficile de l’étudier que de réaliser, en tant qu’utilisateur-rice, qu’on en fait l’objet. Au-delà de son caractère éminemment polémique, la censure sur les réseaux sociaux numériques pose une question fondamentale : qui porte la responsabilité de décider de ce qui mérite d’être vu en ligne ? Plus encore, quelles communautés et quelles idées doivent-elles faire l’objet d’une invisibilisation ou d’une hypervisibilisation ? Face à ce défi, l’argument de la difficulté à modérer et le volume incessant de contenus à modérer ne sauraient justifier une baisse de nos standards. Notre niveau d’exigence démocratique doit rester aussi intransigeant en ligne qu’il l’est en dehors. En effet, tout comme dans l’espace physique, où les frontières de ce qui peut être dit et montré fluctuent selon les époques, les cultures et l’échelle de l’audience, notre rapport à la parole numérique doit continuer de faire débat. Le nœud du problème réside peut-être précisément dans ce débat sans résolution : nous traitons ces plateformes tantôt comme des salons privés, tantôt comme des agoras, en oubliant que l’on ne s’exprime jamais de la même manière dans l’intimité de sa chambre, lors d’un dîner entre proches, devant une classe, dans un tribunal ou à la télévision. Autant de questions qu’il est bon de laisser en suspens sans attendre la bonne réponse, puisqu’il n’en existe sûrement pas et c’est là le propre des débats relatifs à la liberté d’expression et à la censure : ils sont tout aussi relatifs que fondamentaux pour nos sociétés.

 

La censure

À l’heure où l’accès à l’information n’a, en apparence, jamais été aussi facile et la création artistique jamais aussi foisonnante, la censure réapparaît aux quatre coins du monde. Si certains pays s’avèrent en être les champions en tout genre, comme la Chine, l’Iran ou la Corée du Nord, tous les continents sont fortement touchés.

Le dernier rapport de l’ONG Reporters sans frontières (RSF) signale, qu’en 2025, plus d’une personne sur deux vit dans un pays où la liberté de la presse est gravement menacée. Et si les premiers combats pour la liberté d’expression remontent à l’Antiquité, la censure a depuis épousé de nouvelles formes. Les censeurs ne sont plus toujours des institutions, comme l’État ou l’Église, mais des associations ou des groupes qui exercent un contrôle dans de nouveaux espaces, comme Internet et les réseaux sociaux.

Mais les formes classiques de la censure n’ont pas pour autant disparu et côtoient des procédés plus récents. Notons le cas des États-Unis, pays dans lequel la démocratie est mise à mal et où la censure des livres gagne du terrain. Le Journal d’Anne Frank a récemment été retiré de certaines bibliothèques publiques sous prétexte que l’auteur y évoque sa curiosité adolescente à l’égard de la sexualité. Au Texas, un enseignant a même été licencié pour avoir abordé une adaptation graphique de cet ouvrage avec ses élèves de quatrième. Le président lui-même, Donald Trump, a décidé de la suppression de pages Internet sur le réchauffement climatique, puisque l’Agence de protection de l’environnement américaine affirme que le changement climatique est dû aux changements d’orbite de la Terre et aux volcans.

Pour faire comprendre aux adolescents tous les risques encourus dans un monde où l’information n’est pas libre, un passage par la littérature s’avère éclairant : description de sociétés sombres régies par la dictature, rappel de faits historiques, mais surtout, des portraits de héros qui rappellent que la vigilance est capitale et qu’à plusieurs, tout espoir est permis.

 

Résister face à la censure

La lutte pour une information libre traverse les époques et les frontières et n’est jamais acquise. Une société régie par la dictature, une surveillance omniprésente, une absence totale de liberté sont des éléments du tableau peint par plusieurs auteurs.

Ce monde, Isis, 16 ans, ne le supporte pas dans La comète 1 : Matricule A390G7. Cette adolescente au caractère bien trempé rêve d’une société plus ouverte pour pouvoir tout apprendre du monde qui l’entoure. Curieuse, elle veut comprendre la raison de ce système ultrasurveillé. Mais les dirigeants de ce monde vont la voir comme un élément dangereux pour le maintien de l’ordre établi. Ce qu’ils ont mis en place, c’est une société contrôlée par la censure et la conformité.

C’est ce que met en évidence un certain nombre de fictions parmi lesquelles 1984 de George Orwell qui fascine toujours autant depuis sa sortie. Preuve en est la quantité d’adaptations en quelques années : films, bandes dessinées… Dans ce célèbre roman, tous les habitants sont sur écoute et surveillés jour et nuit par des caméras, jusque dans leurs appartements. Ils ne vivent que pour répondre aux ordres du gouvernement (dont le chef se nomme Big Brother), tant au travail où ils passent de nombreuses heures que pendant leur temps libre. Tout plaisir est interdit. La magnifique adaptation de cette œuvre par Xavier Coste met en exergue une pression angoissante constante, une société dans laquelle on ne peut faire confiance ni à ses collègues ni à ses voisins et où la peur d’être dénoncé est quotidienne.

On retrouve un tant soit peu cette atmosphère dans La bonne couleur de Yaël Hassan où les écoliers sont affublés d’uniformes de différentes couleurs en fonction de leur obéissance face aux lois qui régissent le pays.

Et dans les deux ouvrages, l’absence de liberté comprend bien évidemment l’impossibilité d’une liberté d’expression, exacerbée jusqu’à une liberté de penser dans 1984 qui représente le crime le plus fondamental. Un ministère de la vérité s’occupe de l’information, des divertissements, de l’éducation et des beaux-arts. Il existe même un commissariat aux romans. L’Histoire est réécrite aussi souvent que nécessaire en fonction des besoins. La censure s’étend même jusqu’aux mots et au langage avec l’adoption de la novlangue. Le ministère de l’amour s’occupe quant à lui du respect de la loi et de l’ordre. Un thème commun aux deux titres : l’impossibilité d’aimer librement et d’exprimer ses sentiments.

Dans La bonne couleur, depuis la prise de pouvoir du système gouvernemental, tous les livres précédant cette date ont été brûlés et les personnes âgées ont, pour la plupart, mystérieusement disparues. Les films aussi ont subitement été interdits : les documentaires, les anciennes émissions politiques, les films d’amour.

Cette aversion pour l’image se retrouve dans La brigade de l’œil. Dans l’œuvre de Guillaume Guéraud, l’impératrice Harmony exige leur éradication complète. Et il s’agit d’absolument toutes les formes d’images : images photographiques, cinématographiques, numériques, peintures, dessins, gravures ou encore illustrations. Cette chasse à l’image est confiée à un nouveau corps de police : la Brigade de l’œil. Tous les contrevenants aux articles de la loi Bradbury sont condamnés à perdre la vue.

Le nom de cette loi fait sans aucun doute référence à l’auteur du roman d’anticipation Fahrenheit 451 publié en 1953 dans lequel Ray Bardbury dépeint une société américaine futuriste où les livres ont été interdits. Les pompiers sont chargés de les brûler. On y suit, parmi eux, Guy Montag, qui va finir par prendre goût à la lecture et mettre fin à son travail de censure pour se lancer dans la préservation des écrits littéraires et culturels. Il va s’opposer à cette société où toute activité culturelle et artistique est considérée comme dangereuse. 451 degrés Fahrenheit est la température à laquelle le papier s’enflamme.

De la fiction à la réalité : la censure dans l’Histoire

Censurer n’est pas un acte purement fictif imaginé par des auteurs de science-fiction. De nombreux ouvrages font référence à des faits bien réels : autodafé, censure d’ouvrages ou d’œuvres d’art, contrôle des communications personnelles… Des livres de la bibliothèque de Bagdad jetés délibérément dans le Tigre en 1258, en passant, pour ne citer que quelques évènements historiques, par l’intégralité des codex et documents mayas, brûlés en 1562 car ils étaient « superstitions et mensonge de démons », par la destruction de livres et de manuscrits, par exemple au Vatican, ou encore sous le régime de dictateurs comme Hitler, Staline ou Mao, jusqu’aux autodafés perpétrés aujourd’hui par Daesh et Boko Haram notamment. À toutes les époques, le savoir et les documents contenant ce savoir ont encombré des gouvernants et des religieux qui n’ont pas manqué de s’en débarrasser.

Ainsi, dans La bibliomule de Cordoue de Wilfrid Lupano, c’est la destruction de la bibliothèque de Cordoue que nous suivons. Nous sommes en 976 en Espagne sous le Califat d’Al Andalous. Cordoue est à l’époque un grand lieu de savoir en Europe. Mais lorsque le fils d’Al-Hakam prend le pouvoir à la mort de son père, il n’a que 10 ans. L’un de ses vizirs, Muhammad Amir, en profite pour imposer sa vision rigoriste qui ne tolère que les livres parlant de l’Islam. Un grand bûcher commence alors avec tous les autres ouvrages. Et c’est grâce à une mule que nos héros, dont un bibliothécaire, vont tenter de sauver quelques titres.

Dans Deux filles nues de Luz, c’est en pleine période fasciste que nous sommes transportés, à travers l’œuvre du peintre Otto Mueller. Ce ne sont plus les livres qui sont traqués ici mais l’art moderne. Hitler arrive au pouvoir, l’antisémitisme d’État se met en place… L’art moderne est alors qualifié d’art « dégénéré ». Sont abordés tout au long de la bande dessinée la spoliation des familles juives, les expositions, les ventes, les bûchers de tableaux. Luz raconte la guerre implacable que les nazis exercent contre les œuvres qui pour eux supplantent l’art aryen. Les peintures de Rembrandt sur le quartier juif d’Amsterdam sont retirées des musées, tous les « produits de la démence, de l’impudence, de l’impuissance et de la dégénérescence » qui représentent un crime contre l’art allemand sont regroupés pour être exposés comme « art dégénéré » et/ou brûlés.

Nous remontons encore quelques années en arrière avec La vie tranchée de Bénédicte des Mazery qui traite elle aussi de la censure en temps de guerre mais, cette fois-ci, de la censure postale pendant la Première Guerre mondiale. Il y est question des lettres censurées concernant la correspondance entre les Poilus et leurs familles. Ces lettres ont été caviardées, c’est-à-dire corrigées (mots barrés) ou détruites par les lecteurs affectés au contrôle parce qu’elles risquaient de délivrer des informations stratégiques ou de décourager les soldats et la population. L’histoire débute en août 1917 et nous suivons Louis Saint-Gervais, soldat en convalescence à l’hôpital, nommé lecteur dans une commission de contrôle postal aux Armées. Il va ouvrir jusqu’à trois cents lettres par jour. Louis pénètre dans l’intimité du quotidien des auteurs des courriers et se trouve bouleversé par les souffrances, la dureté des combats et le désespoir qu’il a lui-même connus. Comment assumer d’interrompre la correspondance d’un camarade, d’un fils et d’une mère ou encore d’amoureux ?

Presque 150 ans auparavant, à Paris, les autorités royales et les ecclésiastiques font pression pour interdire la publication de l’Encyclopédie des philosophes Diderot et d’Alembert. Les éditeurs et les imprimeurs sont également menacés. C’est dans ce contexte que nous suivons les protagonistes du roman La plume de l’ange, Balthazar Amelot et Judith, sa fille. Lui, imprimeur-libraire, est arrêté et emprisonné à Vincennes. Elle, en son absence, va devoir tenir l’imprimerie malgré tous les obstacles qui vont se présenter.

Il faudra attendre la Révolution française pour que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen affirme, en 1789, que « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » (Article 10) et que « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas prévus par la loi. » (Article 11).

On voit donc que la censure est exercée au plus haut niveau dans des sociétés où la paix n’existe pas. Mais en tout temps, dans la clandestinité, des débuts de révolte ont grondé, des opposants se sont associés.

Des bibliothécaires en lutte

Certains auteurs, dans des mondes où les livres sont interdits, ont imaginé un corps de métier prêt à se battre : les bibliothécaires. Trafics clandestins de livres, mise à l’abri de titres… ces amoureux de la littérature semblent prêts à tout pour sauver un patrimoine culturel en danger.

Dans Library wars Love & War, un manga en 15 tomes, le Corps des bibliothécaires constitue une véritable armée qui protège les livres pour s’opposer à la censure exercée par un organisme d’État : le comité d’amélioration des médias. L’héroïne, Iku Kasahara, se jette à corps perdu dans la lutte contre cette chasse aux livres en tant qu’agent de défense.

C’est une jeune fille aussi que l’on retrouve dans Lire est dangereux pour les préjugés de Dave Connis. Dans son lycée américain, Clara découvre que des œuvres sont censurées dans la bibliothèque de son établissement depuis quelques temps sans que personne ne s’en soit aperçu. Profondément choquée, elle décide d’entrer en résistance et de monter une petite bibliothèque clandestine dans les casiers, n’hésitant pas à s’opposer au directeur et à vouer tout son temps à ce nouveau combat : prouver qu’aucun livre n’est nocif. Faisant référence à plusieurs titres connus tels qu’Hunger games, l’auteur met également en scène une professeure qui veut donner à ses élèves les outils pour comprendre les enjeux de la censure et de l’interdiction des livres. Un cours qui va lui coûter son poste d’enseignante. On retrouve aussi dans les pages de ce roman une véritable ode à la lecture : « Les livres sont une lumière. Une lumière qui fait disparaître l’ignorance et la haine. […] Ils changent des vies parce que ce sont des allumettes : ils mettent le feu pour nous montrer la grandeur du monde, la profondeur des autres, une voie qui nous avait échappé jusque-là. »

Dans La ballade de Lila K., c’est un certain monsieur Kauffmann qui va s’improviser en bibliothécaire clandestin, s’opposant ainsi aux membres de la Commission. Plein de tendresse et de douceur, il est pour Lila, dans le Centre où elle se trouve depuis l’enlèvement de sa mère, un gigantesque réconfort. Le monde de violence que décrit l’auteur, Blandine Le Callet, avec des caméras de surveillance et d’écoute jusque dans les chambres des habitants, est un monde sans livres. Les lois restrictives du Ministère ont auparavant lancé une grande collecte d’ouvrages détenus par les particuliers. Mais monsieur Kauffmann, pour la survie mentale de Lila, va lui faire découvrir cet objet et lui en apporter des caissons pleins qu’elle va dévorer à longueur de journée… jusqu’au renvoi de son protecteur.

Enfin, c’est une bibliothèque virtuelle qui naît sous la plume de Mikkel Birkegaard dans son roman Dans le livre des rêves. Une bibliothèque qui recueille tous les ouvrages interdits par le Ministère du livre et qui n’existe que grâce au rêve collectif. Le détective Mortimer Welles va aider un jeune garçon, Arthur, 17 ans, à enquêter sur la mort de son père, ancien censeur de livres. Ils découvriront ensemble les secrets de cette bibliothèque, à Copenhague, au 19e siècle, où le roi lutte contre la divulgation des idées. Mais jusqu’où peut-on aller pour sauver la connaissance ?

 

La censure, une réalité toujours d’actualité

Si Tetsuya Tsutsui a écrit le manga Poison city, c’est parce que deux ans auparavant, il s’est aperçu qu’il avait été censuré par le gouvernement japonais sans en avoir été averti, ni par le gouvernement lui-même ni par son éditeur. Son ouvrage Manhole, sorti en 2005, s’était retrouvé classé comme « œuvre nocive pour les mineurs » par le département de Nagasaki pour « incitation considérable à la violence et à la cruauté chez les jeunes ». C’est de cette expérience qu’est né Poison City en 2014, seinen en deux tomes, dans lequel nous suivons des mangakas dont l’œuvre ou eux-mêmes sont classés nocifs par le Ministère de la culture. Dans cette fiction, le taux de nocivité est établi en fonction du pourcentage de pages contenant des passages problématiques, violents ou érotiques. Cette mission du gouvernement a pour but de montrer aux auteurs qui se sont égarés comment redevenir des membres productifs de la société.

À plusieurs milliers de kilomètres du Japon, c’est dans un Liban contemporain que nous plonge David Hury avec son roman policier Beyrouth forever. S’il s’agit bien d’une fiction, le cadre est on ne peut plus réaliste. L’auteur, tout en rappelant l’histoire du pays, décrit le quotidien des Libanais qui manquent de tout, qui souffrent d’années de conflit et d’un système vérolé. Rien ne semble fonctionner et le lecteur finit par souffrir, comme Marwan Khalil, policier proche de la retraite, de la chaleur, du manque d’eau, de la pollution et de la corruption. Marwan enquête sur une affaire qui dérange, à commencer par le Hezbollah : celle du meurtre maquillé d’une historienne qui venait d’achever l’écriture d’un manuel scolaire unifié sur l’histoire du pays, destiné aux collégiens et lycéens.

Changeons de continent et atterrissons cette fois-ci en Amérique du Sud. Si la parution du Quatrième soupirail est plus ancienne (2005), la situation n’en reste pas moins actuelle. Rappelons que des médias, dans certains pays sud-américains, à cause de la pression financière, servent des intérêts politiques ou commerciaux ou ne relaient que des communiqués officiels. Dans ce contexte, la propagande et la désinformation prennent vite le relai. Les journalistes sont également de plus en plus exposés à des agressions ou des arrestations arbitraires, notamment lorsqu’ils enquêtent sur des affaires politiques sensibles. Dans le roman de Marie-Sabine Roger, le père de Pablo édite de la poésie révolutionnaire. Ce qui lui vaut d’être enlevé un matin par des soldats. Pablo va tenter de retrouver son père et lutter contre l’oppression.

Les ouvrages cités dans cet article rappellent donc que toutes les périodes de l’Histoire ont été concernées par la censure et qu’aujourd’hui encore, la lutte n’est pas terminée. Rappelons que c’est l’ensemble de la planète qui est aujourd’hui concerné. L’Asie est la plus touchée. Selon le Comité pour la protection des journalistes, les 10 pays les plus censurés sont : l’Érythrée, la Corée du Nord, le Turkménistan, l’Arabie Saoudite, la Chine, le Vietnam, l’Iran, la Guinée équatoriale, le Bélarus et Cuba.

On le sait ; mais il est important de rappeler que développer l’esprit critique chez nos élèves reste une valeur fondamentale de notre métier. Dans La bonne couleur, Yaël Hassan écrit :

« Disons que certains scandales, la corruption, les intrigues ont fait que les gens se sont peu à peu détournés de la politique. Déçue, se sentant exclue, une partie de la population a alors cessé d’exercer son droit et son devoir de citoyen et a délaissé cette chance unique de voter, de s’exprimer par les urnes ».

C’est donc en poursuivant l’Éducation aux Médias et à l’Information et en faisant lire nos élèves, encore et encore, que nous éveillerons les consciences et participerons à en faire des citoyens éclairés, capables de s’élever contre toute forme de censure.