Les appels à la censure se multiplient aux États-Unis et en France, notamment concernant la littérature jeunesse ; les bibliothécaires et professeurs documentalistes se trouvent dans une position délicate. Leur mission consiste à garantir la liberté intellectuelle tout en favorisant le développement de l’esprit critique des élèves. Ils doivent ainsi faire face à diverses pressions : risque d’autocensure, phénomènes de cancel culture et censure directe. La capacité à identifier ces mécanismes, à en débattre et à s’appuyer sur des dynamiques professionnelles collectives devient un élément clé pour l’avenir de leur mission.
Autocensure, cancel culture et censure
Revenons à nous-mêmes adolescents. Nous avions beaucoup de curiosité pour le monde qui nous entourait. Nous nous rendions à la bibliothèque de notre ville ou de notre école pour explorer des sujets qui nous intéressaient. Idéalement, ces environnements encouragent les citoyens à garder cette curiosité, en favorisant la liberté intellectuelle et le développement de l’esprit critique. Mais aujourd’hui, les élèves se heurtent à de plus en plus de barrières, les sujets qu’ils cherchent ne sont pas toujours présents dans les rayons car censurés. Quand nous pensons au mot « censure », nous sommes souvent amenés à réagir immédiatement : c’est mal, ou cela n’existe pas – comme s’il n’était même pas possible d’en discuter. Néanmoins, ce phénomène existe toujours dans le monde des bibliothèques et parfois dans les CDI. Et il peut prendre des formes variées : cancel culture, pratiques d’autocensure (pour des raisons jugées légitimes ou non), ou formes liées aux environnements numériques. De plus en plus aujourd’hui nous sommes confrontés à ce phénomène dans notre quotidien de professionnels du livre. Il devient dès lors essentiel de mettre des mots sur ces évolutions et de les discuter, non seulement pour mieux accompagner les élèves dans leur accès aux documents, mais aussi pour soutenir les professionnels face à ces transformations.
La censure n’est pas un phénomène nouveau, mais nous pouvons essayer d’identifier les éléments qui la font progresser dans nos sociétés. Dans son livre Une histoire de la Lecture, Alberto Manguel note :
ainsi que l’ont bien compris les dictateurs au cours des siècles, on domine plus facilement une population analphabète ; puisqu’on ne peut désapprendre l’art de lire une fois qu’il est acquis, reste à en limiter la portée. C’est pourquoi, plus que toute autre création humaine, le livre est le fléau des dictatures. Le pouvoir absolu demande que toute lecture soit une lecture officielle ; au lieu de bibliothèques d’opinions, la parole du souverain doit suffire. (Manguel, 1998, p. 332.)
Cette réflexion est intéressante et conduit à interroger les raisons pour lesquelles deux pays démocratiques modernes mettent en place certaines formes de censure à l’égard de leurs citoyens. L’analyse peut être prolongée à partir de l’article Delegitimizing Censorship : Contending with the Rhetoric of an Anti-Democratic Movement d’Allison Jennings-Roche, directrice des collections et initiatives numériques à l’Université de Baltimore, qui souligne que :
le mouvement contemporain de censure peut actuellement se concentrer sur des questions liées aux droits des LGBTQIA+ et à la justice sociale raciale, mais la perspective idéologique est sensiblement la même. (Jennings-Roche, 2023.)
Cela montre que la censure reste une pratique constante, même si elle connaît aujourd’hui un changement d’orientation. Les racines sont souvent identiques, mais les cibles peuvent changer et les censeurs d’aujourd’hui semblent choisir des sujets que la société a du mal à comprendre ou à accepter, ou des sujets qui menacent leurs convictions (Marsh, 2025, p. 26). Et surtout nous pouvons noter que des citoyens bien éduqués, qui possèdent un esprit critique, sont en mesure de créer des contre-pouvoirs pour un gouvernement qui veut plus de contrôle sur ses peuples.
Si des formes de contrôle et de censure moderne existent aux États-Unis comme en France, néanmoins la situation est actuellement beaucoup plus inquiétante aux États-Unis. PEN America, organisation fondée en 1922, promeut la liberté intellectuelle et la protection des bibliothèques. Elle suit de près la situation des livres censurés aux États-Unis et publie chaque année un rapport statistique. Dans le rapport de 2025, l’organisation recense 6 870 cas de livres interdits pour l’année scolaire 2024-2025 et elle souligne que « depuis juillet 2021 notre index recense 22 810 cas d’interdiction de livres dans 45 États et 451 districts scolaires publics » (PEN America, 2025).
La censure, à la base, repose sur un désir de contrôler. Ce désir peut venir notamment de parents qui ont peur en voyant leurs enfants grandir et changer. Si la censure et la cancel culture sont des phénomènes différents, ils se rapprochent dans leurs définitions. Selon le rapport 2025 de PEN America, la censure d’un ouvrage inclut :
toute mesure prise à l’encontre d’un livre en raison de son contenu et à la suite de contestations de parents ou de la communauté, de décisions administratives ou en réponse à une action directe ou à des menaces d’action de la part de représentants du gouvernement, qui a pour conséquence soit le retrait complet du livre de la disponibilité pour les élèves, soit la restriction ou la diminution de l’accès à ce livre. (Baêta, et. al., 2025.)
Quant à la cancel culture, l’enseignant chercheur Hubert Heckmann la définit dans Cancel ! De la culture de la censure à l’effacement de la culture comme une forme d’appel à changer ou effacer ce qui a été écrit car les idées représentées dans l’œuvre seraient « démodées, mal placées et moralement répréhensibles ou offensantes » (Heckmann, 2022, p. 4). Ces deux définitions révèlent une même volonté d’élimination, soit d’une partie de l’œuvre, soit de son intégralité. Le problème fondamental de telles actions est d’altérer le sens et l’intention des œuvres produites par leurs auteurs. En supprimant certaines idées, elles réduisent la possibilité d’en saisir le contexte et leurs significations. En ce sens, elles peuvent porter atteinte à la liberté intellectuelle (Marsh, 2025, p. 12).
Ces définitions aident à éclairer la situation. Mais voyons maintenant quels livres sont censurés et pour quelles raisons. Selon les recensements de l’American Library Association (ALA), une association qui documente et analyse les situations de censure des livres, les ouvrages les plus censurés sont de « nature sexuelle » : ils abordent des thèmes liés aux personnes LGBQTIA +, aux personnes de couleur, ainsi qu’aux questions de race et de racisme (ALA, 2024). Nous pouvons en observer des échos aujourd’hui aux États-Unis : le 24 février 2026, un projet de loi intitulé Loi visant à mettre fin à la sexualisation des enfants a été présenté au Sénat. Comme souvent, l’objectif affiché reste flou : le « contenu à caractère sexuel » y est défini comme « des contenus exposant des enfants à des adultes nus, à des personnes se déshabillant ou à des danses jugées obscènes ou lascives » ou encore des contenus « impliquant la dysphorie de genre ou la transidentité » (H. R. 7661, 2026). Lorsqu’il s’agit d’interventions législatives concernant les contenus destinés aux adolescents, les formulations sont souvent générales et imprécises. En l’absence de définitions claires, elles tendent à englober de larges pans de la population. Or, un livre sur une personne transgenre n’est pas intrinsèquement sexuel, pas plus qu’un livre mettant en scène un couple hétérosexuel. Cette proposition de loi montre que la question des livres interdits, notamment aux États-Unis, est loin d’être réglée.
Ces pressions liées à la censure et à la cancel culture peuvent conduire à des pratiques d’autocensure chez les professeurs documentalistes, notamment dans la définition des politiques documentaires, les acquisitions, le désherbage ou l’animation culturelle. Certains professionnels peuvent ainsi être amenés à éviter des thématiques sensibles afin de « ne pas faire de vagues » (Marsh, 2025, p. 84). À propos de ce phénomène, Véronique Soulé, chercheuse et formatrice en littérature de jeunesse, souligne dans son article Censures et autocensures : Autour du livre de jeunesse que l’autocensure peut parfois constituer une stratégie d’anticipation permettant d’éviter des conflits ou des situations problématiques pour les bibliothécaires. Elle note qu’
[un] rapide petit sondage fait vite apparaître que souvent les livres « à problèmes » ne sont pas achetés (et sont donc ignorés) ou qu’ils sont relégués dans le bureau du bibliothécaire dans l’attente d’une hypothétique discussion ou bien encore qu’ils sont tout simplement « oubliés » derrière la banque de prêt. (Soulé, 1999.)
Si ces problèmes sont mis à distance, par exemple en déplaçant les ouvrages ou en les rendant moins visibles, il devient plus facile de les ignorer plutôt que de les affronter, afin d’éviter conflits et tensions.
Ce désir de contrôle accru sur les livres et les documents (qu’il soit exercé par les parents ou par le gouvernement) peut être interprété comme l’expression d’une forme de peur. Les analyses de James LaRue dans On Censorship : A Public Librarian Examines Cancel Culture in the US. permettent d’éclairer ce phénomène. Il y souligne que la parentalité traverse parfois des phases de tension, durant lesquelles certains parents cherchent à « repousser aussi longtemps que possible les aspects les plus sombres ou les plus complexes de la vie adulte » (LaRue, 2023, p. 14). Plutôt que d’exclure les ouvrages concernés, il suggère d’accompagner les enfants par une lecture partagée et une discussion critique. Dans cette perspective, les parents peuvent finalement atteindre leur objectif initial, transmettre des valeurs, des repères et un regard critique, non pas par l’élimination des livres, mais par un dialogue autour de leur contenu. L’interdiction apparaît ainsi moins comme une solution que comme une limitation du débat éducatif.
Plus largement, le contrôle des documents, la censure ou les phénomènes associés à la cancel culture ne relèvent pas d’une opposition simple entre, d’un côté, les personnes qui souhaitent la censure et, de l’autre, celles qui ne la souhaitent pas. La censure, la cancel culture et l’autocensure sont plus profondes et ont une portée plus large qu’une simple analyse binaire. Elles relèvent de logiques de peur, de contrôle et d’exercice du pouvoir dans un objectif de contrôle des documents et des gens. La bibliothèque n’est pas forcément un établissement qui doit mettre tout le monde à l’aise. Au contraire, c’est un endroit où les idées doivent converger et se mêler. Mais ce qui la rend spéciale à cet égard, c’est qu’il s’agit d’un environnement protégé : c’est un espace où nous pouvons explorer, adopter de nouvelles idées et parfois rencontrer des idées qui peuvent nous faire peur, sans pour autant nous blesser, avec l’accompagnement des bibliothécaires autour de ces œuvres. (Marsh, 2025, p. 78.)
Traduction de ces thèmes dans le contexte éducatif et documentaire
Néanmoins, les censeurs ont des points de vue différents sur la situation. Ils vont jusqu’à dire qu’ils ne pratiquent pas la censure. Ils évitent l’usage de ce mot pour décrire leurs actions qui sont clairement une action de contrôle, visant à l’imposer aux autres « pour la protection ». Selon eux, ce n’est pas de la censure de placer des livres hors accès, de mettre une étiquette avec un avertissement sur le contenu. Cependant, ces actions peuvent constituer de la censure car elles empêchent des usagers d’accéder à des documents qui sont censés être en libre-service.
Les censeurs possèdent leurs propres opinions sur leurs actions en bibliothèque, mais il est tout aussi important de voir comment la société perçoit l’éducation des enfants et le rôle des professeurs documentalistes dans ce domaine. À cet égard, il est possible de s’appuyer sur une étude du Public Religion Research Institute (PRRI), organisation qui réalise des sondages d’opinion et des analyses sur des questions culturelles, politiques ou religieuses (PRRI, 2025). Cette étude a été conduite entre le 1er et le 11 septembre 2022, auprès de 2 523 adultes âgés de plus de 18 ans, répartis sur l’ensemble du territoire des États-Unis. Cette diversité géographique permet de rendre compte de la pluralité des points de vue dans un pays de cette ampleur. Bien que cette enquête ne puisse prétendre représenter l’ensemble des citoyens, elle offre néanmoins un éclairage significatif sur les tendances culturelles, notamment en ce qui concerne les attitudes envers les bibliothécaires et la question de la censure. (Marsh, 2025, p. 75.)
Les résultats indiquent que, pour 66 % des Américains, les enseignants et les bibliothécaires des écoles publiques fournissent des contenus corrects sur l’histoire du pays, et qu’ils proposent des ressources diversifiées, présentant les différents aspects de cette histoire. Cependant, une part importante – 29 % des participants à l’étude – considère que les enseignants et les bibliothécaires « endoctrinent les élèves avec des programmes et des livres inappropriés », présentant les États-Unis comme un pays raciste ou marqué par un passé raciste (PRRI, 2022, p. 31). La majorité des citoyens soutient ainsi les actions des enseignants et des bibliothécaires et leur accorde sa confiance, tant dans leurs pratiques que dans les informations qu’ils partagent aux élèves. Cependant, le fait que 29 % ne manifestent pas de soutien est loin d’être négligeable. De plus, cette étude datant de 2022, il est possible que les opinions aient évolué, notamment au regard des données de l’ALA et de PEN America, qui montrent de leur côté une augmentation des demandes de censure de livres. (Marsh, 2025, p. 76.)
Pratiques professionnelles et stratégies de préservation de la liberté intellectuelle
Pour mieux comprendre le terrain des CDI, au regard des phénomènes étudiés, trois entretiens ont été menés : avec Amanda Jones aux États-Unis, une enseignante et bibliothécaire niveau collège dans l’État de Louisiane ; et deux entretiens avec des professeurs documentalistes en France : le premier, exerçant en lycée (entretien A) et la seconde exerçant en collège (entretien B). Ils ont abordé successivement : leur définition de la censure et leur perception de son évolution dans la société et en bibliothèque/CDI ; la question de la liberté d’expression au regard des missions des bibliothèques/CDI ; et leur vécu (ou non) de la censure dans leur vie professionnelle.
L’entretien avec Amanda Jones apporte des éléments de réflexion importants sur les pratiques professionnelles face à la censure des livres et les stratégies pour protéger la liberté intellectuelle aux États-Unis. Amanda Jones a subi des harcèlements et a été attaquée par des parents et d’autres personnes de sa communauté sur les réseaux sociaux pour ses choix en bibliothèque au niveau collège. Ces attaques s’inscrivaient dans un contexte marqué par des inquiétudes de parents souhaitant « protéger » leurs enfants de contenus jugés « à caractère sexuel ». Certains d’entre eux avançaient même qu’elle avait essayé de les endoctriner ou d’influencer leurs choix personnels. Amanda Jones a rappelé que ses choix en matière de collection sont fondés sur ses compétences en bibliothéconomie et s’appuient sur la politique documentaire. Elle a souligné à ce propos l’importance de formaliser une politique documentaire pour les collections des écoles, non seulement pour orienter la collection, mais aussi comme forme de protection face à d’éventuelles demandes de censure de la part de parents d’élèves. Le phénomène apparaît complexe, d’autant que la bibliothèque est conçue comme un espace ouvert à tous, quelles que soient les croyances ou les valeurs de chacun. Cependant, si Amanda Jones a subi des critiques sur ses choix de documents dans sa bibliothèque, elle note que cela n’a pas toujours été le cas au cours de sa carrière, mais que cela s’est accentué depuis la pandémie de Covid.
En France, les deux professeurs documentalistes interviewés remarquent que leurs choix documentaires doivent être approuvés et vérifiés par le chef d’établissement, mais cela constitue rarement, voire jamais, un frein aux achats qu’ils envisagent. Selon eux, la censure n’existe pas vraiment au sens strict du terme, ils n’ont pas été confrontés à des situations de contrôle ou de remise en question de leurs sélections. Globalement, ils estiment disposer d’une marge de liberté assez large dans leurs choix, tout en évoquant plutôt une forme d’autocensure. Celle-ci s’entend comme une vigilance dans la sélection des ouvrages, afin de s’assurer de leur adéquation avec l’âge et les besoins des élèves.
Par ailleurs, Amanda Jones a introduit un terme particulièrement éclairant pour analyser ces situations de censure et de cancel culture : le cherry picking ou cueillette de cerises, une métaphore qui illustre le choix d’éléments isolés, extraits de leur contexte, pour servir une argumentation particulière. Les demandes de censure mobilisent en effet fréquemment ce mécanisme qui consiste à retenir certains passages ou thématiques au sein d’une œuvre pour en orienter l’interprétation. Dans le cas de contestations d’ouvrages, certains critiques mettent en avant un extrait ou un thème jugé problématique en le détachant de l’ensemble de l’œuvre. Cette stratégie peut conduire à des demandes de restriction, de déplacement ou de retrait du document de la collection, sans que l’ouvrage soit analysé dans sa globalité. Lester Asheim, bibliothécaire et professeur des sciences et informations des bibliothèques explique ce phénomène dans Not Censorship, But Selection. Il remarque :
une conséquence inévitable de l’approche négative [de la censure] est qu’elle conduit à utiliser des parties isolées plutôt qu’un ensemble complet sur lequel fonder un jugement. Sortis de leur contexte et affectés d’un poids totalement disproportionné par rapport à leur place dans l’ensemble de l’ouvrage, des mots isolés et des passages sans rapport entre eux peuvent être utilisés pour condamner un livre. (Asheim, 1953.)
Cette approche s’observe aussi dans la pratique de la cancel culture, quand des thèmes et passages sont sortis de leur contexte pour servir une argumentation. Lester Asheim précise à ce propos :
le sélectionneur dit : s’il y a quelque chose de bon dans ce livre, essayons de le garder : le censeur dit : s’il y a quelque chose de mauvais dans ce livre, rejetons-le. Et comme il est rare qu’une œuvre soit parfaite, quelle que soit sa forme, l’approche du censeur peut détruire beaucoup de choses qui valent la peine d’être sauvées. (ibid.)
Les bibliothécaires sélectionnent des ressources, les organisent et les partagent avec leurs usagers. Ils possèdent les connaissances nécessaires pour choisir un ouvrage en fonction de son importance et de sa pertinence pour le lecteur (Marsh, 2025, p. 34), notamment dans le cadre de la mise en œuvre d’une politique documentaire comme guide pour les collections. Cependant, sous l’effet des pressions du public, des formes d’autocensure peuvent intervenir dans la sélection des documents, prenant différentes formes. Dans une logique de protection des élèves, le professeur documentaliste de lycée remarque que, parfois, lorsqu’un élève emprunte un livre, il lui donne des conseils s’il estime que le document aborde des thèmes difficiles ou susceptibles de choquer (Entretien A). Cela conduit à poser la question suivante : « Faut-il apposer des avertissements sur les livres ? ». À ce sujet, la professeure documentaliste de collège évoque également la question du marketing éditorial des ouvrages (entretien B). Selon elle, apposer des avertissements sur des ouvrages traitant de sujets sensibles ne serait pas nécessairement efficace et pourrait même produire un effet inverse. En revanche, cette pratique peut s’avérer pertinente du point de vue du marketing, car souvent – et cela relève d’un comportement très humain –, lorsqu’un accès est restreint ou signalé comme problématique, il suscite d’autant plus d’intérêt. Ce phénomène s’observe dans le cas de la censure des livres : considérer un ouvrage comme obscène peut entraîner une augmentation de sa consultation. Les deux professeurs documentalistes s’accordent d’ailleurs sur le fait que ces livres doivent rester à leur place sur les rayonnages. Ce phénomène de mise en visibilité paradoxale a été étudié par Kenneth Kidd, professeur de littérature de jeunesse, dans son article Not Censorship But Selection : Censorship and/as Prizing : il montre que des pratiques, comme l’ajout d’avertissements peuvent constituer une forme de prizing ou de valorisation supplémentaire d’ouvrages qui n’auraient pas nécessairement bénéficié d’une telle attention sans ces mesures (Marsh, 2025, p. 38).
De plus, nous pouvons observer que souvent, les élèves savent ce qu’ils veulent lire et le cherchent spécifiquement, sans avoir besoin d’un avertissement ou d’une mise à l’écart des œuvres. Selon la professeure documentaliste de collège, certains élèves cherchent des livres abordant les thèmes adaptés à leur âge (la puberté, les corps qui changent, etc.), notamment des ouvrages qui évoquent des sujets liés à la sexualité (un personnage transgenre) ou présentant des explications sur les processus biologiques (entretien B). Certains lui ont confié qu’ils ne peuvent pas emporter ces livres chez eux par crainte de la réaction de leurs parents.
Cela fait écho aux observations de James LaRue concernant la peur et le désir de contrôle exercé par certains parents, lorsque les élèves souhaitent en apprendre davantage sur des sujets qui les concernent directement. Or, ces questionnements sont fréquents chez les élèves, et quel meilleur endroit que la bibliothèque pour y trouver des réponses ?
Ce qui ressort de l’ensemble des entretiens, c’est que les professeurs documentalistes font des choix en fonction de leur formation, pour le bien-être des élèves et en réponse à leurs besoins, qu’ils soient éducatifs ou de loisirs. Une grande différence entre les États-Unis et la France, en revanche, réside dans les positions des parents à l’égard des collections. Ce sujet est intéressant car il met en évidence plusieurs enjeux culturels. Aux États-Unis, cette dynamique s’inscrit dans un contexte socioculturel où les références religieuses peuvent influencer les perceptions des œuvres et des contenus destinés aux jeunes publics. En France, le cadre institutionnel est structuré par le principe de laïcité et par une confiance plus institutionnalisée dans les systèmes éducatifs. Cette configuration tend à produire une approche différente des débats sur les contenus accessibles aux enfants, avec un rôle central accordé aux institutions éducatives et culturelles dans la régulation des savoirs.
Si les bibliothécaires et les spécialistes de l’information opèrent des choix éclairés, et si la majorité de la société semble les soutenir, il convient néanmoins de souligner que les préoccupations des parents persistent dans les deux pays. La société évolue, et les appels à la censure de certains documents peuvent, en partie, s’expliquer par la crainte suscitée par ces transformations. Les contestations visant certains ouvrages s’inscrivent souvent en réaction aux mutations sociétales (Knox, 2014, p. 748). Et souvent ces livres passent inaperçus pendant des années, jusqu’à ce qu’un changement dans la société les place soudainement sous le feu des critiques. Par exemple, aujourd’hui, nous constatons une acceptation croissante des personnes LGBTQTIA+ ainsi qu’une représentation accrue dans la littérature, tant du côté des personnages que des auteurs. Un de ces livres, Tango a deux papas, et pourquoi pas ? a été publié en anglais aux États-Unis en 2005 et traduit en français en 2010. En 2013, le Parlement français a adopté la loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe. Cette évolution sociétale a suscité des réactions négatives de la part de familles dites « traditionnelles » (JORF, 18 mai 2013 ; Vie publique, décembre 2025). En 2014, suite à l’adoption de cette loi, une bibliothécaire de la ville de La Madeleine, près de Lille, a été sanctionnée par la mairie pour avoir placé Tango a deux papas, et pourquoi pas ? en tête de gondole. (Oury, 2020 ; Marsh, 2025, p. 63.)
Ces craintes, notamment autour des sujets liés à la sexualité, comme par exemple la transidentité, peuvent s’inscrire dans des cadres idéologiques plus larges propres à chaque pays. Dans Access to LGBTQ-Themed Children’s Materials : A Recent History of Their Censorship, Jennifer Steele, professeur assistante dans l’école des sciences et information à l’université d’État de Louisiane, analyse les ressorts de l’homophobie dans la société en soulignant qu’ :
« [elle] peut provenir d’une variété de causes différentes. Cela peut souvent découler d’une peur irrationnelle, que ce soit la peur de quelque chose de différent ou d’inconnu, ou même de la peur d’un individu d’être identifié comme gay lui-même. Les croyances religieuses sont encore une autre racine courante de l’homophobie. Cette croyance sociétale homophobe est souvent ce qui conduit à la censure » (Steele, 2023, p. 4).
Dans ces situations, la censure peut être interprétée comme l’expression de formes d’homophobie, mais aussi comme le reflet d’autres tensions sociales, telles que les manifestations anti-immigration ou les réticences à l’égard de l’éducation à la sexualité (Marsh, 2025, p. 63).
Malgré les résistances que peuvent susciter ces évolutions, la question de la représentation de la diversité demeure un enjeu majeur pour les élèves. Cette réflexion est notamment analysée dans le rapport de recherche Diversity and Children and Young People’s Reading in 2022 de Christina Clark et Irene Picton. Le rapport montre que les jeunes (âgés de 9 à 18 ans) considèrent comme essentiel de retrouver dans les livres des personnages qui leur ressemblent, et que cette identification améliore leur confiance en eux. La représentation ainsi que le développement de la confiance en soi apparaissent comme particulièrement importants pour les filles. Une meilleure représentation encourage les élèves à poursuivre leur lecture et les incite à lire une plus grande diversité d’histoires (Clark, Picton, 2022). Les cas de contestations et de censure des livres constituent non seulement une atteinte à la liberté intellectuelle des élèves, mais également une menace pour le développement de leur esprit critique et pour leur droit à se voir représentés dans le monde (Marsh, 2025, p. 72).
En dépit de la liberté dont disposent les professeurs documentalistes pour sélectionner les documents qu’ils souhaitent en CDI, la professeure documentaliste a mentionné un phénomène observé pendant les recherches en ligne au collège (entretien B). Elle souligne l’existence de formes de censure sur certains sites web, concernant des thèmes et informations susceptibles d’être recherchés par les élèves. Personne ne discute ce phénomène qui crée pourtant des difficultés concrètes dans le travail quotidien. Elle explique que les systèmes de filtrage opèrent des tris automatiques de certains mots, jugés « inappropriés », comme « sexe » ou « calcul » en raison de la présence de segments lexicaux tels que « sexe » et « cul ». Le système censure de larges ensembles de contenus sans tenir compte du contexte. Cette censure lexicale peut constituer un frein aux missions des professeurs documentalistes. Or, dans les deux pays, et partout dans le monde de l’éducation, le rôle des bibliothécaires consiste à fournir des documents sélectionnés avec soin, sur la base d’une expertise professionnelle, afin de soutenir à la fois l’éducation et la protection des élèves. Si les recherches sont empêchées par des dispositifs de filtrage impossibles à contourner, le travail documentaire s’en trouve complexifié. De plus, si ce problème n’est pas pris en compte, il ne pourra pas être résolu.
Le futur de ce domaine suppose d’analyser finement les enjeux liés à la censure et de renforcer la formation continue en bibliothéconomie. Avant tout, il importe de communiquer sur les points de tension susceptibles de susciter des inquiétudes. Par exemple dans des contextes locaux où des acteurs institutionnels, tels que les élus ou les municipalités, peuvent exercer une influence sur les établissements. La prise en compte des publics et de leurs besoins est un enjeu central. Développer des réseaux de professeurs documentalistes, dans lesquels les professionnels se sentent libres et encouragés à échanger sur ces questions peut être une piste. Ces réseaux peuvent constituer des espaces où les collègues peuvent trouver des réponses à leurs interrogations sur le métier : soit par des échanges directs, sous forme de forums en ligne et de questions/réponses, soit par la mise à disposition de ressources organisées par thématiques, soit par la proposition de formations. Pour composer avec le coût parfois élevé de certaines formations, ces réseaux peuvent constituer des espaces de mutualisation, sous forme de formations entre pairs ou en groupes. Et ces apports sont par ailleurs transposables en activités pédagogiques à destination des élèves, pour développer leurs connaissances, ce qui permet dans le même temps de donner plus de visibilité à des pratiques professionnelles souvent situées en arrière-plan. Ces actions demeurent fondamentales pour le métier, mais aussi pour la bienveillance des élèves qui fréquentent ces espaces et qui ont besoin d’être accompagnés dans un monde de l’information de plus en plus complexe.
Dans un univers saturé d’informations et d’opinions, le rôle des professeurs documentalistes est de sélectionner des informations pertinentes, de les mettre à disposition, d’accompagner les élèves dans la compréhension du monde qui les entoure et de les éduquer aux technologies numériques ainsi qu’à l’avenir des documents. Dans un métier qui offre de nombreuses possibilités de liberté et de créativité, il est essentiel de rester attentif aux différentes formes de censure qui peuvent se présenter. Être en mesure de les identifier et de les nommer constitue un enjeu majeur pour les élèves, les documents et, plus généralement, les pratiques professionnelles.