À l’heure où l’accès à l’information n’a, en apparence, jamais été aussi facile et la création artistique jamais aussi foisonnante, la censure réapparaît aux quatre coins du monde. Si certains pays s’avèrent en être les champions en tout genre, comme la Chine, l’Iran ou la Corée du Nord, tous les continents sont fortement touchés.
Le dernier rapport de l’ONG Reporters sans frontières (RSF) signale, qu’en 2025, plus d’une personne sur deux vit dans un pays où la liberté de la presse est gravement menacée. Et si les premiers combats pour la liberté d’expression remontent à l’Antiquité, la censure a depuis épousé de nouvelles formes. Les censeurs ne sont plus toujours des institutions, comme l’État ou l’Église, mais des associations ou des groupes qui exercent un contrôle dans de nouveaux espaces, comme Internet et les réseaux sociaux.
Mais les formes classiques de la censure n’ont pas pour autant disparu et côtoient des procédés plus récents. Notons le cas des États-Unis, pays dans lequel la démocratie est mise à mal et où la censure des livres gagne du terrain. Le Journal d’Anne Frank a récemment été retiré de certaines bibliothèques publiques sous prétexte que l’auteur y évoque sa curiosité adolescente à l’égard de la sexualité. Au Texas, un enseignant a même été licencié pour avoir abordé une adaptation graphique de cet ouvrage avec ses élèves de quatrième. Le président lui-même, Donald Trump, a décidé de la suppression de pages Internet sur le réchauffement climatique, puisque l’Agence de protection de l’environnement américaine affirme que le changement climatique est dû aux changements d’orbite de la Terre et aux volcans.
Pour faire comprendre aux adolescents tous les risques encourus dans un monde où l’information n’est pas libre, un passage par la littérature s’avère éclairant : description de sociétés sombres régies par la dictature, rappel de faits historiques, mais surtout, des portraits de héros qui rappellent que la vigilance est capitale et qu’à plusieurs, tout espoir est permis.
Résister face à la censure
La lutte pour une information libre traverse les époques et les frontières et n’est jamais acquise. Une société régie par la dictature, une surveillance omniprésente, une absence totale de liberté sont des éléments du tableau peint par plusieurs auteurs.
Ce monde, Isis, 16 ans, ne le supporte pas dans La comète 1 : Matricule A390G7. Cette adolescente au caractère bien trempé rêve d’une société plus ouverte pour pouvoir tout apprendre du monde qui l’entoure. Curieuse, elle veut comprendre la raison de ce système ultrasurveillé. Mais les dirigeants de ce monde vont la voir comme un élément dangereux pour le maintien de l’ordre établi. Ce qu’ils ont mis en place, c’est une société contrôlée par la censure et la conformité.
C’est ce que met en évidence un certain nombre de fictions parmi lesquelles 1984 de George Orwell qui fascine toujours autant depuis sa sortie. Preuve en est la quantité d’adaptations en quelques années : films, bandes dessinées… Dans ce célèbre roman, tous les habitants sont sur écoute et surveillés jour et nuit par des caméras, jusque dans leurs appartements. Ils ne vivent que pour répondre aux ordres du gouvernement (dont le chef se nomme Big Brother), tant au travail où ils passent de nombreuses heures que pendant leur temps libre. Tout plaisir est interdit. La magnifique adaptation de cette œuvre par Xavier Coste met en exergue une pression angoissante constante, une société dans laquelle on ne peut faire confiance ni à ses collègues ni à ses voisins et où la peur d’être dénoncé est quotidienne.
On retrouve un tant soit peu cette atmosphère dans La bonne couleur de Yaël Hassan où les écoliers sont affublés d’uniformes de différentes couleurs en fonction de leur obéissance face aux lois qui régissent le pays.
Et dans les deux ouvrages, l’absence de liberté comprend bien évidemment l’impossibilité d’une liberté d’expression, exacerbée jusqu’à une liberté de penser dans 1984 qui représente le crime le plus fondamental. Un ministère de la vérité s’occupe de l’information, des divertissements, de l’éducation et des beaux-arts. Il existe même un commissariat aux romans. L’Histoire est réécrite aussi souvent que nécessaire en fonction des besoins. La censure s’étend même jusqu’aux mots et au langage avec l’adoption de la novlangue. Le ministère de l’amour s’occupe quant à lui du respect de la loi et de l’ordre. Un thème commun aux deux titres : l’impossibilité d’aimer librement et d’exprimer ses sentiments.
Dans La bonne couleur, depuis la prise de pouvoir du système gouvernemental, tous les livres précédant cette date ont été brûlés et les personnes âgées ont, pour la plupart, mystérieusement disparues. Les films aussi ont subitement été interdits : les documentaires, les anciennes émissions politiques, les films d’amour.
Cette aversion pour l’image se retrouve dans La brigade de l’œil. Dans l’œuvre de Guillaume Guéraud, l’impératrice Harmony exige leur éradication complète. Et il s’agit d’absolument toutes les formes d’images : images photographiques, cinématographiques, numériques, peintures, dessins, gravures ou encore illustrations. Cette chasse à l’image est confiée à un nouveau corps de police : la Brigade de l’œil. Tous les contrevenants aux articles de la loi Bradbury sont condamnés à perdre la vue.
Le nom de cette loi fait sans aucun doute référence à l’auteur du roman d’anticipation Fahrenheit 451 publié en 1953 dans lequel Ray Bardbury dépeint une société américaine futuriste où les livres ont été interdits. Les pompiers sont chargés de les brûler. On y suit, parmi eux, Guy Montag, qui va finir par prendre goût à la lecture et mettre fin à son travail de censure pour se lancer dans la préservation des écrits littéraires et culturels. Il va s’opposer à cette société où toute activité culturelle et artistique est considérée comme dangereuse. 451 degrés Fahrenheit est la température à laquelle le papier s’enflamme.

De la fiction à la réalité : la censure dans l’Histoire
Censurer n’est pas un acte purement fictif imaginé par des auteurs de science-fiction. De nombreux ouvrages font référence à des faits bien réels : autodafé, censure d’ouvrages ou d’œuvres d’art, contrôle des communications personnelles… Des livres de la bibliothèque de Bagdad jetés délibérément dans le Tigre en 1258, en passant, pour ne citer que quelques évènements historiques, par l’intégralité des codex et documents mayas, brûlés en 1562 car ils étaient « superstitions et mensonge de démons », par la destruction de livres et de manuscrits, par exemple au Vatican, ou encore sous le régime de dictateurs comme Hitler, Staline ou Mao, jusqu’aux autodafés perpétrés aujourd’hui par Daesh et Boko Haram notamment. À toutes les époques, le savoir et les documents contenant ce savoir ont encombré des gouvernants et des religieux qui n’ont pas manqué de s’en débarrasser.
Ainsi, dans La bibliomule de Cordoue de Wilfrid Lupano, c’est la destruction de la bibliothèque de Cordoue que nous suivons. Nous sommes en 976 en Espagne sous le Califat d’Al Andalous. Cordoue est à l’époque un grand lieu de savoir en Europe. Mais lorsque le fils d’Al-Hakam prend le pouvoir à la mort de son père, il n’a que 10 ans. L’un de ses vizirs, Muhammad Amir, en profite pour imposer sa vision rigoriste qui ne tolère que les livres parlant de l’Islam. Un grand bûcher commence alors avec tous les autres ouvrages. Et c’est grâce à une mule que nos héros, dont un bibliothécaire, vont tenter de sauver quelques titres.
Dans Deux filles nues de Luz, c’est en pleine période fasciste que nous sommes transportés, à travers l’œuvre du peintre Otto Mueller. Ce ne sont plus les livres qui sont traqués ici mais l’art moderne. Hitler arrive au pouvoir, l’antisémitisme d’État se met en place… L’art moderne est alors qualifié d’art « dégénéré ». Sont abordés tout au long de la bande dessinée la spoliation des familles juives, les expositions, les ventes, les bûchers de tableaux. Luz raconte la guerre implacable que les nazis exercent contre les œuvres qui pour eux supplantent l’art aryen. Les peintures de Rembrandt sur le quartier juif d’Amsterdam sont retirées des musées, tous les « produits de la démence, de l’impudence, de l’impuissance et de la dégénérescence » qui représentent un crime contre l’art allemand sont regroupés pour être exposés comme « art dégénéré » et/ou brûlés.
Nous remontons encore quelques années en arrière avec La vie tranchée de Bénédicte des Mazery qui traite elle aussi de la censure en temps de guerre mais, cette fois-ci, de la censure postale pendant la Première Guerre mondiale. Il y est question des lettres censurées concernant la correspondance entre les Poilus et leurs familles. Ces lettres ont été caviardées, c’est-à-dire corrigées (mots barrés) ou détruites par les lecteurs affectés au contrôle parce qu’elles risquaient de délivrer des informations stratégiques ou de décourager les soldats et la population. L’histoire débute en août 1917 et nous suivons Louis Saint-Gervais, soldat en convalescence à l’hôpital, nommé lecteur dans une commission de contrôle postal aux Armées. Il va ouvrir jusqu’à trois cents lettres par jour. Louis pénètre dans l’intimité du quotidien des auteurs des courriers et se trouve bouleversé par les souffrances, la dureté des combats et le désespoir qu’il a lui-même connus. Comment assumer d’interrompre la correspondance d’un camarade, d’un fils et d’une mère ou encore d’amoureux ?
Presque 150 ans auparavant, à Paris, les autorités royales et les ecclésiastiques font pression pour interdire la publication de l’Encyclopédie des philosophes Diderot et d’Alembert. Les éditeurs et les imprimeurs sont également menacés. C’est dans ce contexte que nous suivons les protagonistes du roman La plume de l’ange, Balthazar Amelot et Judith, sa fille. Lui, imprimeur-libraire, est arrêté et emprisonné à Vincennes. Elle, en son absence, va devoir tenir l’imprimerie malgré tous les obstacles qui vont se présenter.
Il faudra attendre la Révolution française pour que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen affirme, en 1789, que « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » (Article 10) et que « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas prévus par la loi. » (Article 11).
On voit donc que la censure est exercée au plus haut niveau dans des sociétés où la paix n’existe pas. Mais en tout temps, dans la clandestinité, des débuts de révolte ont grondé, des opposants se sont associés.

Des bibliothécaires en lutte
Certains auteurs, dans des mondes où les livres sont interdits, ont imaginé un corps de métier prêt à se battre : les bibliothécaires. Trafics clandestins de livres, mise à l’abri de titres… ces amoureux de la littérature semblent prêts à tout pour sauver un patrimoine culturel en danger.
Dans Library wars Love & War, un manga en 15 tomes, le Corps des bibliothécaires constitue une véritable armée qui protège les livres pour s’opposer à la censure exercée par un organisme d’État : le comité d’amélioration des médias. L’héroïne, Iku Kasahara, se jette à corps perdu dans la lutte contre cette chasse aux livres en tant qu’agent de défense.
C’est une jeune fille aussi que l’on retrouve dans Lire est dangereux pour les préjugés de Dave Connis. Dans son lycée américain, Clara découvre que des œuvres sont censurées dans la bibliothèque de son établissement depuis quelques temps sans que personne ne s’en soit aperçu. Profondément choquée, elle décide d’entrer en résistance et de monter une petite bibliothèque clandestine dans les casiers, n’hésitant pas à s’opposer au directeur et à vouer tout son temps à ce nouveau combat : prouver qu’aucun livre n’est nocif. Faisant référence à plusieurs titres connus tels qu’Hunger games, l’auteur met également en scène une professeure qui veut donner à ses élèves les outils pour comprendre les enjeux de la censure et de l’interdiction des livres. Un cours qui va lui coûter son poste d’enseignante. On retrouve aussi dans les pages de ce roman une véritable ode à la lecture : « Les livres sont une lumière. Une lumière qui fait disparaître l’ignorance et la haine. […] Ils changent des vies parce que ce sont des allumettes : ils mettent le feu pour nous montrer la grandeur du monde, la profondeur des autres, une voie qui nous avait échappé jusque-là. »
Dans La ballade de Lila K., c’est un certain monsieur Kauffmann qui va s’improviser en bibliothécaire clandestin, s’opposant ainsi aux membres de la Commission. Plein de tendresse et de douceur, il est pour Lila, dans le Centre où elle se trouve depuis l’enlèvement de sa mère, un gigantesque réconfort. Le monde de violence que décrit l’auteur, Blandine Le Callet, avec des caméras de surveillance et d’écoute jusque dans les chambres des habitants, est un monde sans livres. Les lois restrictives du Ministère ont auparavant lancé une grande collecte d’ouvrages détenus par les particuliers. Mais monsieur Kauffmann, pour la survie mentale de Lila, va lui faire découvrir cet objet et lui en apporter des caissons pleins qu’elle va dévorer à longueur de journée… jusqu’au renvoi de son protecteur.
Enfin, c’est une bibliothèque virtuelle qui naît sous la plume de Mikkel Birkegaard dans son roman Dans le livre des rêves. Une bibliothèque qui recueille tous les ouvrages interdits par le Ministère du livre et qui n’existe que grâce au rêve collectif. Le détective Mortimer Welles va aider un jeune garçon, Arthur, 17 ans, à enquêter sur la mort de son père, ancien censeur de livres. Ils découvriront ensemble les secrets de cette bibliothèque, à Copenhague, au 19e siècle, où le roi lutte contre la divulgation des idées. Mais jusqu’où peut-on aller pour sauver la connaissance ?
La censure, une réalité toujours d’actualité
Si Tetsuya Tsutsui a écrit le manga Poison city, c’est parce que deux ans auparavant, il s’est aperçu qu’il avait été censuré par le gouvernement japonais sans en avoir été averti, ni par le gouvernement lui-même ni par son éditeur. Son ouvrage Manhole, sorti en 2005, s’était retrouvé classé comme « œuvre nocive pour les mineurs » par le département de Nagasaki pour « incitation considérable à la violence et à la cruauté chez les jeunes ». C’est de cette expérience qu’est né Poison City en 2014, seinen en deux tomes, dans lequel nous suivons des mangakas dont l’œuvre ou eux-mêmes sont classés nocifs par le Ministère de la culture. Dans cette fiction, le taux de nocivité est établi en fonction du pourcentage de pages contenant des passages problématiques, violents ou érotiques. Cette mission du gouvernement a pour but de montrer aux auteurs qui se sont égarés comment redevenir des membres productifs de la société.
À plusieurs milliers de kilomètres du Japon, c’est dans un Liban contemporain que nous plonge David Hury avec son roman policier Beyrouth forever. S’il s’agit bien d’une fiction, le cadre est on ne peut plus réaliste. L’auteur, tout en rappelant l’histoire du pays, décrit le quotidien des Libanais qui manquent de tout, qui souffrent d’années de conflit et d’un système vérolé. Rien ne semble fonctionner et le lecteur finit par souffrir, comme Marwan Khalil, policier proche de la retraite, de la chaleur, du manque d’eau, de la pollution et de la corruption. Marwan enquête sur une affaire qui dérange, à commencer par le Hezbollah : celle du meurtre maquillé d’une historienne qui venait d’achever l’écriture d’un manuel scolaire unifié sur l’histoire du pays, destiné aux collégiens et lycéens.
Changeons de continent et atterrissons cette fois-ci en Amérique du Sud. Si la parution du Quatrième soupirail est plus ancienne (2005), la situation n’en reste pas moins actuelle. Rappelons que des médias, dans certains pays sud-américains, à cause de la pression financière, servent des intérêts politiques ou commerciaux ou ne relaient que des communiqués officiels. Dans ce contexte, la propagande et la désinformation prennent vite le relai. Les journalistes sont également de plus en plus exposés à des agressions ou des arrestations arbitraires, notamment lorsqu’ils enquêtent sur des affaires politiques sensibles. Dans le roman de Marie-Sabine Roger, le père de Pablo édite de la poésie révolutionnaire. Ce qui lui vaut d’être enlevé un matin par des soldats. Pablo va tenter de retrouver son père et lutter contre l’oppression.

Les ouvrages cités dans cet article rappellent donc que toutes les périodes de l’Histoire ont été concernées par la censure et qu’aujourd’hui encore, la lutte n’est pas terminée. Rappelons que c’est l’ensemble de la planète qui est aujourd’hui concerné. L’Asie est la plus touchée. Selon le Comité pour la protection des journalistes, les 10 pays les plus censurés sont : l’Érythrée, la Corée du Nord, le Turkménistan, l’Arabie Saoudite, la Chine, le Vietnam, l’Iran, la Guinée équatoriale, le Bélarus et Cuba.
On le sait ; mais il est important de rappeler que développer l’esprit critique chez nos élèves reste une valeur fondamentale de notre métier. Dans La bonne couleur, Yaël Hassan écrit :
« Disons que certains scandales, la corruption, les intrigues ont fait que les gens se sont peu à peu détournés de la politique. Déçue, se sentant exclue, une partie de la population a alors cessé d’exercer son droit et son devoir de citoyen et a délaissé cette chance unique de voter, de s’exprimer par les urnes ».
C’est donc en poursuivant l’Éducation aux Médias et à l’Information et en faisant lire nos élèves, encore et encore, que nous éveillerons les consciences et participerons à en faire des citoyens éclairés, capables de s’élever contre toute forme de censure.






