À l’épreuve de la censure, la dark romance à la Une d’un numéro de Lecture Jeune

S’il y a un genre littéraire émergeant qui fait débat dans le monde des professionnels de la lecture jeunesse, c’est bien la romance et plus particulièrement lorsqu’elle est dark.
Alors que cette production très active booste l’édition, relayée activement par les réseaux sociaux et des médiateurs et auteurs très proches de leur lectorat, de nombreuses réserves sont adressées à son encontre par des critiques qui dénoncent « des intrigues centrées sur des relations toxiques » à l’âge où les lecteurs construisent « leur vision de l’amour, des relations et du désir[1] ». « La romance à la marge ? » Telle est la question posée à la Une du premier numéro du média numérique Page Éduc’[2] alors qu’on remarque aussi que celle-ci était reléguée au dernier étage du Festival du livre Paris 2026. « La dark romance inquiète… », « Faut-il s’en méfier ? » et donc la censurer, surtout lorsque les médiateurs du livre et de la lecture jeunesse exercent en milieu scolaire ? 

Ce numéro (194) de Lecture Jeune paru en juin 2025 et intitulé « L’économie du désir : de #metoo à la dark romance » propose, à travers une approche pluridisciplinaire, de faire le point sur les aspects problématiques de ces lectures souvent jugées violentes et à contre-courant d’une éducation féministe et défenseuse de l’égalité entre les sexes. Le but affiché par ce collège de spécialistes est de mieux cerner les spécificités de ce genre décrié mais souvent assez méconnu de ses détracteurs et d’introduire des nuances qui puissent être favorables à la compréhension et à l’encouragement d’une approche critique et libre des choix de lectures, notamment chez les jeunes.

Ce numéro est organisé, selon la ligne éditoriale de la revue, comme une table ronde déclinée en quatre parties intitulées « penser », « agir », « lire » et « découvrir », qui vont permettre d’ouvrir et d’alimenter un débat polyphonique entre des spécialistes d’horizons différents.

 

Un collège d’experts pour mieux appréhender un genre décrié mais plébiscité par la jeunesse

Dans la première partie, il s’agit de sonder les caractéristiques et les impacts du genre, parmi lesquels les plus polémiques. S’expriment tour à tour des chercheurs en sciences de l’information et de la communication et en sociologie, intéressés par les pratiques de lecture (Magali Bigey) ou les questions liées au genre, à la santé et aux discriminations (Arnaud Alessandrin) ou encore, par les représentations et les réceptions des sexualités adolescentes (Mélanie Bourdaa). Une professeure d’histoire anglaise (Myriam Boussahba-Bravard) dialogue avec une libraire spécialisée en romance (Edith Bravard). Un psychologue exerçant à la Maison de Solen pose un regard de clinicien sur les impacts psychiques de ces « romances sombres » sur les adolescents (Guillaume Wavelet). Une journaliste spécialiste du genre (Chloé Thibaut) et un chercheur en littérature, également formateur à l’INSPE de Strasbourg (Arnaud Genon) questionnent quant à eux la réception et le traitement médiatique de la dark romance, perçue comme violente et dangereuse pour la jeunesse.

Alors que le débat se recentre sur l’acte de « lire » dans une deuxième partie, il s’agit pour les experts interrogés d’analyser les modes d’écriture, de publication et de réception du genre. Tandis qu’une professeure de lettres livre sa réflexion et une analyse littéraire de ce corpus qui procure tant de plaisir aux jeunes lecteurs (Vanessa Moreau), deux autrices sont interviewées sur leurs motivations et leurs choix esthétiques (Océance Ghamen et Jeen Guerrieri) ; et une spécialiste de l’économie et du développement éditorial du livre analyse les nouvelles logiques et les dynamiques fonctionnelles liées à l’émergence d’un genre ancré dans la culture numérique (Carole Poirel). 

 

Un numéro pour mieux connaître cet essor et ce succès

Ce numéro revient d’abord sur le succès incontestable remporté par la dark romance  auprès d’un public jeune et souvent féminin qui ne peut être négligé ou ignoré. Sont rappelés les chiffres sur lesquels s’appuie le succès : « plus de 6 millions d’ouvrages vendus en 2023 » pour un corpus qui « occupe désormais les premières places de réservations sur le pass culture » (Agathe Franck, p. 1). Edith Bravard, libraire spécialisée, rappelle que tous les groupes éditoriaux tendent à se positionner sur le marché de la romance depuis 2024 quand les manifestations littéraires dédiées se multiplient en 2025 (p. 10).

Les différentes contributions aident à mieux cerner, au fil d’une multitude d’anglicismes qui sont explicités, les nombreuses sous-catégories de ce corpus en perpétuelle évolution, selon des critères subtils souvent établis par les lecteurs eux-mêmes. L’enseignante de lettres, Vanessa Moreau, rappelle les origines des différents termes génériques anglo-saxons et nous interpelle sur le flou qui persiste autour des définitions de chacun des sous-genres (p. 30)[3], lequel s’explique par le rôle des lecteurs qui contribuent à établir eux-mêmes les différentes catégories des œuvres de ce corpus. « Certains, écrit-elle, proposent même une distinction subtile entre dark romance et romance sombre. » Ils établissent une gradation dans la violence mise en scène, allant du « soft » au « medium » jusqu’au « hard » (p. 31). Magali Bigey, chercheuse en SIC, complète cette liste proposée par les lectrices : il y a les romans « angst », « slow burn », « ennemies-to-lovers », « trope de la captive » et une pratique compulsive et active de lecture appelée « binge reading» (p. 7). Cette pratique est sans doute à rapprocher de l’attirance pour ne pas dire l’addiction, notamment des jeunes, aux « teen series » qui s’explique par le traitement multiple de la sexualité et sur lesquelles Arnaud Alessandrin et Mélanie Bourdaa apportent un éclairage sociologique et en SIC (p. 13[4]). Un roman « emblématique » marque, lors de sa parution en 2021, l’histoire et l’essor du genre : il s’agit de Captive de Sarah Rivens qui sera d’ailleurs analysé par l’enseignante Vanessa Moreau (p. 30). Une autre autrice, Joyce Kitte, s’est également imposée dans cette forme littéraire.

 

Comprendre l’origine et le fondement des critiques

Alors que Agathe Franck, dans son édito, souligne que les principales critiques reposent sur un genre « populaire » écrit par des femmes pour des femmes, Myriam Boussahba-Bravard, professeure d’histoire anglaise, rappelle, en distinguant le marché anglo-saxon du marché français, les raisons de cette expansion féminine autour du corpus qui, de fait, attise les diatribes des misogynes heurtés notamment par « ce pouvoir économique des femmes » (p. 10).

Le lectorat, bien que très étendu, est aussi formé par de très jeunes lectrices (à partir de 12 ans, note la libraire spécialisée Edith Bravard, p. 10) qui se retrouvent confrontées à des récits prônant un imaginaire fondé sur la violence et la soumission souvent sexuelle et semblant mettre à mal les notions de respect entre les sexes. « On entre dans une fiction qui transgresse les codes traditionnels du couple idéal » (Magali Bigey, p. 6), une catégorie qui propose donc des modèles de lecture jugés toxiques pour la jeunesse. Edith Bravard rappelle la définition du genre : « une romance qui va décrire des environnements sombres et violents », lesquels vont mettre en scène « des histoires situées dans la mafia », « des meurtres, des scènes de tortures » (p. 11). La question de la culture du viol qui serait mise en œuvre dans ces récits est aussi abordée dans l’interview du psychologue clinicien Guillaume Wavelet (p. 19). L’enseignant et chercheur en littérature Arnaud Genon complète la liste des thématiques abordées sujettes à polémique, précisant qu’il s’agit d’un « phénomène littéraire où cohabitent sexualité brute (la dark romance ne s’embarrasse d’aucun tabou), violence faite aux femmes (harcèlement, séquestrations, agressions psychologiques et/ou physiques, viols, féminicides…) ». Il souligne d’ailleurs que ce genre n’était pas initialement destiné aux jeunes lectrices mais que les stratégies numériques publicitaires des éditeurs ont contribué à l’extension de son lectorat (p. 22). Il confirme bien que « la quasi-totalité des articles de presse insistent sur les dangers de la dark romance en ce que celle-ci n’est pas adaptée à l’âge de son lectorat » (p. 23) et il reprend l’argumentaire des détracteurs : l’attirance pour toutes les formes de violences, l’intériorisation des schémas de domination et d’agression. Vanessa Moreau précise que les romans les plus violents contiennent des « triggers warning », des avertissements qui servent de prologue et dans lesquels les autrices « mettent en garde leur lectorat sur l’intensité de leurs écrits » (p. 31).  La recherche universitaire d’Arnaud Génon et les questions adressées par lui aux jeunes lecteurs ainsi que les différentes approches pluridisciplinaires présentes dans ce numéro vont pourtant tendre à nuancer ces critiques et montrer d’autres aspects plus formateurs de cette forme littéraire.

 

La violence et la soumission, certes, mais… ce que la dark romance peut apporter à la formation des jeunes générations de lecteurs

Magali Bigey, dont le point de vue ouvre ce numéro et qui a interrogé, dans le cadre de ses recherches, des lectrices de dark romance, revient sur plusieurs points pour défendre ces choix et ces pratiques de lecture des jeunes filles. Tout d’abord, ces récits ne sont pas lus comme des modèles de relations affectives et sexuelles mais sont appréhendés par les adolescentes comme des fictions. Les lectrices n’adhèrent pas aux comportements et aux agissements mis en scène mais explorent les aventures vécues par les héroïnes dont elles retiennent au final la capacité de résistance et de résilience, le courage et la force. Edith Bravard confirme ce pouvoir d’émancipation des textes et conteste l’accusation de reproduction de stéréotypes de genre dans la romance (p. 11). Les lectrices sont confrontées à une violence consentie et connaissent parfaitement les codes de ces récits ; ceux-ci font l’objet de nombreux échanges et de débats d’initiées qui savent lister entre elles les « red flags », drapeaux rouges dressés à l’encontre du héros qui malmène l’héroïne. Cela conduit à découvrir un rapport intense et actif à la fiction, source d’échanges et de sociabilité soutenus (Magali, Bigey, p. 5-6). Les émotions, largement partagées, extériorisées, notamment sur les réseaux sociaux et leurs cercles génériques de lecteurs, « sont constitutives du contrat de lecture » (Magali Bigey, p. 7). Arnaud Alessandrini et Mélanie Bourdaa qui axent leurs recherches sur « les teens séries » soulignent cette « réception active » qu’ils qualifient même « d’activisme culturel », tant les adolescent(e)s créent et partagent de multiples contenus autour de cette réception (p. 13). L’approche d’Arnaud Genon auprès des jeunes lecteurs interviewés confirme leur lecture critique de ces récits dont ils ne sont pas dupes et qu’ils parodient même sur les réseaux, signe de la distance qu’ils prennent avec tous les stéréotypes à l’œuvre. Il est toutefois intéressant d’avoir le point de vue plus nuancé du psychologue clinicien Guillaume Wavelet qui n’exclut pas que ces récits violents, dans lesquels la dynamique narrative repose sur une domination sexuelle, puissent être « un miroir à la construction de nos représentations » (p. 17), ce que certaines élèves questionnées par Arnaud Genon reconnaissent, même à la marge. Mais à force de s’entretenir avec des jeunes, le psychologue Guillaume Wavelet constate que la « dark romance n’a pas nécessairement des effets directs et délétères sur la santé mentale des adolescents. Elle peut même les aider à se figurer le tumulte interne propre à leur âge : transformation corporelle, émois sexuels, capacité physique de se reproduire, avec tout ce que cela engendre comme conflits internes et comme fantasmes » (p. 18). Les fictions sont selon lui importantes pour aider les jeunes à sonder les parts sombres, transgressives de leurs constructions personnelles. Comme la libraire spécialisée Edith Bravard, il fait confiance aux ados et croit en leur capacité à interpréter ces récits et la violence qu’ils mettent en scène pour « penser les évolutions de notre société » (p. 19). Arnaud Genon confirme quant à lui que « certains élèves soulignent, dans un renversement dialectique, le caractère préventif que revêtent à leurs yeux ces romans » (p. 24). Les deux autrices interviewées (Océane Ghanem et Jenn Guerrieri) confient chacune faire œuvre de catharsis, en abordant des sujets intimes et personnels ou de société importants (le harcèlement, la dépression…) (p. 36). Vanessa Moreau considère que l’attirance des jeunes lectrices s’explique par l’exploration des émotions et de personnages finalement complexes dans une période troublée, « désenchantée » soudain éclairée par des récits de rédemption (p. 35).

La vague de critiques adressées au genre s’inscrit aussi dans le contexte de la révolution #MeToo, dont la dark romance paraît prendre le contre-pied, ce que souligne le titre de ce numéro en la rattachant à une problématique de dénigrement. Or, aussi bien Magali Bigey qu’Edith Bravard et Arnaud Genon récusent cet argument. L’une rappelle que la génération #MeToo n’est pas nécessairement celle des toutes jeunes lectrices, lesquelles, loin de résister au mouvement, se situent simplement en marge de celui-ci à cet âge de leur vie (Magali Bigey, p. 8). L’autre contributrice argue le fait que même faible ou chétive, les héroïnes finissent par s’affirmer et montrent même « une proposition claire d’émancipation » (Edith Bravard, p. 10). Par ailleurs, les deux autrices interviewées revendiquent de traiter des violences dont les femmes sont souvent victimes dans la réalité (p. 35). Quant au psychologue clinicien Guillaume Wavelet, il avance qu’« écrire des histoires où se mêlent violence, domination et sexualité peut être une manière de reprendre le contrôle face aux violences des systèmes patriarcaux » (p. 18). Ce point de vue n’est cependant pas partagé par la journaliste féministe Chloé Thibaud, autrice d’un essai paru en 2024 intitulé Désirer la violence  qui est interviewée sur « la pop culture et le désir de violence » (p. 25). Avec une note de pessimisme qu’elle assume, elle note que la pop culture présente des personnages masculins peu enclins à incarner des « valeurs saines », arguant le fait que la dark romance est une manne financière à tous les maillons de la chaîne de production. Cette « sexualisation » et « romantisation » de la séquestration et plus généralement des maltraitances infligées aux femmes relève, selon la journaliste, d’un dysfonctionnement structurel. Elle précise en effet que lors des états des lieux du sexisme conduits par le Haut Conseil de l’Égalité chaque année, les déclinaisons de la violence « sont encore vues comme des preuves d’amour ». Chloé Thibaud milite pour que « l’Éducation nationale garantisse une vraie éducation à la sexualité, aux images : c’est un enjeu de société », (p. 28) insiste-t-elle. L’enseignante de lettres Vanessa Moreau, qui propose pourtant elle aussi une analyse littéraire nuancée d’un des succès du genre (Captive) est favorable à l’introduction de la dark romance en classe, sous forme d’extraits dans un groupement de textes, ou en organisant par exemple un club lecture avec des 3e/4e, ce qui permettrait de réconcilier certains avec la lecture et de favoriser une approche critique des textes, de libérer la parole, en attirant aussi des garçons dans le débat (p. 35).  

 

De nombreux exemples pour élaborer son propre point de vue

Il est à noter que pratiquement tous les propos des contributeurs sont illustrés par des exemples de dark romans et une dernière partie propose une « bibliographie sélective spéciale romance » réalisée par le comité de rédaction de la revue. L’article de l’enseignante de lettres engagée dans la recherche se concentre sur le très médiatisé roman de Sarah Rivens Captive  mais cite encore d’autres exemples selon elle exploitables en classe.

Alors que les questionnements des professeurs-documentalistes portent sur le choix d’introduire ou non la dark romance dans le fonds fiction des CDI et qu’une forme de censure bienveillante ou militante peut s’exercer dans le cadre de la politique documentaire des établissements scolaires (surtout lorsqu’il s’agit du collège), la lecture de ce numéro riche et polyphonique ne manquera pas d’enrichir les débats et les pratiques professionnels de tous les acteurs de la lecture jeunesse à l’école. Car le but affiché dès l’édito par Agathe Franck, responsable de l’Observatoire de la lecture et de l’écriture des adolescents, est relié à nos missions : établir des liens entre des générations de lecteurs en comprenant l’ancrage de leurs goûts et de leurs attirances, maintenir le dialogue et l’intérêt pour toutes les formes culturelles et favoriser les débats existentiels que les formes littéraires viennent illustrer et alimenter. Alors que Guillaume Wavelet considère que notre rôle en tant qu’adulte est de les encourager à développer une posture critique d’interprétation face aux œuvres (p. 19),  Arnaud Genon, qui reconnait que peut-être ces lectures ne sont pas à mettre entre toutes les mains, avance cependant qu’« il revient aux enseignants, aux documentalistes, aux bibliothécaires, aux éducateurs et aux parents d’en parler de manière dépassionnée avec celles et ceux qui en lisent » (p. 24).  Terminons sur ces mots éclairants de Magali Bigey :

C’est là que réside, peut-être, le cœur d’une véritable éducation à la lecture : non pas leur dire quoi lire – les adolescentes trouvent à lire sur les plateformes, bien à l’abri derrière leurs écrans, ce qui perturbe beaucoup d’adultes – , mais ouvrir un espace pour dire ce que lire fait à ces dernières (p. 8).