Les 12 et 13 mars 2026 se sont tenues deux journées d’études organisées par le département Documentation, Archives, Médiathèque et Édition de l’Université de Toulouse Jean Jaurès, intitulées : Censuré ! Encadrer, contrôler, invisibiliser, orienter, les censures dans les sociétés de l’information[1]. Nous proposons un retour sur deux interventions présentées à cette occasion, dont les apports nous semblent particulièrement éclairants pour les professeurs documentalistes, tant dans leurs pratiques professionnelles que dans leur réflexion sur les enjeux éthiques et pédagogiques de leur métier. La première, assurée par le chercheur Laurent Martin, porte sur le terme même de censure, sa polysémie et les différences d’usage observées de part et d’autre de l’Atlantique. Elle permet notamment de mettre en perspective les débats contemporains autour de la circulation des savoirs et de la liberté d’expression. La seconde communication, présentée par la chercheuse Cécile Barth-Rabot, revient sur deux affaires de censure en bibliothèque qui peuvent faire écho à certaines situations rencontrées dans les CDI. À travers l’analyse de cas concrets, elle offre des éléments de réflexion utiles pour appréhender les tensions professionnelles liées aux choix documentaires, aux contestations d’ouvrages et à la médiation auprès des différents publics.

Communication de Laurent Martin : Censure en deçà de l’Atlantique, liberté au-delà, sur la difficulté de s’accorder sur le sens d’un mot polysémique
Laurent Martin est professeur d’histoire à l’université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, membre du laboratoire ICEE (Intégration et Coopération dans l’Espace Européen) et du Comité d’histoire du ministère de la Culture. Il travaille sur l’histoire culturelle du contemporain. Il est notamment le directeur de publication de l’ouvrage Les censures dans le monde XIXe-XXIe siècle (2016) publié aux Presses universitaires de Rennes. Lors de sa communication, il explique comment, aujourd’hui, une part du débat public autour de la censure donne lieu à un dialogue conflictuel entre l’Europe et les États-Unis dont les avis diffèrent, voire s’opposent.
La censure est un acte d’autorité de la part d’un pouvoir politique ou religieux qui intervient avant la diffusion d’une œuvre pour en empêcher ou restreindre la diffusion. Cette pratique, fréquente dans un régime autoritaire et qui vient contrôler ce qui est porté à la connaissance d’une population, est en principe plus rare dans un régime démocratique.
L’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, pose la libre communication des pensées et des opinions. Ainsi, tout citoyen peut s’exprimer librement, « sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas prévus par la loi. » On retrouve ce principe dans l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme de 1950. Il fait de la liberté d’expression la règle, et en fait ce qui caractérise les démocraties libérales. Une décision prononcée par un tribunal qui vient sanctionner un message et son auteur après diffusion dudit message, ne peut pas, en régime libéral, être assimilée à de la censure.
On peut se demander si, dans des démocraties comme la France, les limites posées par la loi ne sont pas devenues trop restrictives. La loi Pleven (Loi n° 72-546 du 1er juillet 1972) punit la diffamation, l’injure, l’appel à la haine à l’encontre d’un individu en raison de son appartenance à une race ou à une religion ; la loi Gayssot (Loi n° 90-615 du 13 juillet 1990) punit la contestation de crimes contre l’humanité ; d’autres lois font des tribunaux les gardiens d’une vérité historique officielle (au sujet du génocide arménien par les Turcs, de la traite négrière ou encore de l’esclavage). Aux États-Unis, c’est différent, au lieu de s’appuyer sur des lois en amont, seuls les propos qui incitent directement à la violence sont passibles de poursuites judiciaires.
Dans son livre On ne peut pas tout dire (2022), le journaliste Sébastien Fontenelle, distingue les propos extrêmes mais licites de ceux qui sont illicites. La loi est faite pour préserver les conditions d’un débat démocratique. Thomas Hochmann reprend cette même idée dans son ouvrage On ne peut plus rien dire (2025).
Cancel culture. Apparue en France et aux États-Unis en 2017 avec le mouvement MeToo, l’expression péjorative « culture de l’annulation », « culture de l’effacement » ou cancel culture est l’idée d’une dénonciation systématique dans le but de tuer socialement une personnalité. Cette expression renvoie à un jugement à l’encontre de ceux qui revendiquent le droit de dénoncer telle ou telle personnalité pour ses agissements.
Trois arguments sont mis en avant pour dénoncer la cancel culture. Le premier est celui selon lequel elle émane d’un pays -les États-Unis- bien connu pour son puritanisme, sa rigidité morale et éloigné de l’esprit de tolérance et de débat, qui est celui de la France ; le deuxième argument est le fait qu’elle substitue aux tribunaux judiciaires un tribunal médiatique et populaire ; le troisième argument est celui selon lequel cette cancel culture condamne des personnalités et des oeuvres au silence. De ce fait, la culture de l’annulation procéderait à un nettoyage culturel dans le but d’effacer ce qui risque de blesser, d’offenser ou de heurter la morale. Pour ses détracteurs, la cancel culture instaure une surveillance de nous tous par tous. Elle serait l’autre nom d’une police de la pensée.
Et Laure Murat, historienne et autrice de deux essais : Qui annule quoi ? (2022) et Toutes les époques sont dégueulasses (2025) d’écrire : « Un immense ras-le-bol d’une justice à deux vitesses, une immense fatigue de voir le racisme et le sexisme honorés quand les Noirs se font tuer par la police et que les statistiques de viols et de féminicides ne cessent de monter. »
Les mouvements en ligne peuvent être considérés comme la manifestation d’une indignation, ils rééquilibrent les rapports de force qui sont systématiquement favorables aux puissants en leur demandant des comptes. Ce qui frappe dans cette culture de l’annulation c’est plutôt la culture de l’expression. On n’a jamais autant écrit que depuis l’avènement des réseaux sociaux. Dominique Cardon, dans La transformation numérique de l’espace public (2019 : 147-151), souligne que dans les médias traditionnels, un contenu publié était vu et parce qu’il était vu, on considérait qu’il était important. Sur le Web et sur les réseaux sociaux, ce n’est plus le cas. On publie d’abord, ensuite le réseau filtre.
La panique morale qui s’empare des esprits devant les dérives et les excès de la cancel culture ne doit cependant pas masquer l’arrivée d’une autre culture de l’annulation. Celle qui est le fait d’une frange du personnel médiatique et politique et d’une partie de l’opinion publique qui ne voit aucun inconvénient à réduire au silence et à invisibiliser des opinions qui déplaisent au nom d’idées masculinistes, nationalistes, etc.
Interrogeons la régulation des plateformes numériques. On peut penser que l’idéal des réseaux permet à tous d’accéder librement à l’information, de communiquer librement ses idées. Cette vision est obsolète car Internet et les réseaux font désormais partie des outils de surveillance aux mains des gouvernements. Les plateformes contrôlent ce qui s’y passe de façon souvent opaque et sans véritable contre-pouvoir. La libre circulation des informations n’a pas permis à la vérité de s’imposer. C’est plutôt le mensonge, les vérités alternatives et la propagande qui ont prospéré.
En réaction, l’Union européenne a mis en place une nouvelle législation pour réguler Internet et ses risques avec l’adoption de deux règlements : le Digital Markets Act (DMA) qui entend lutter contre les abus de position dominante des géants du numérique et le Digital Services Act (DSA) qui lutte contre les contenus et les produits illégaux en ligne. L’objectif est de rendre Internet plus sûr pour ses utilisateurs.
Selon le DSA, ce qui est illégal hors ligne l’est également en ligne. Les acteurs visés par ce règlement sont les intermédiaires qui offrent des services, des biens, des contenus qu’ils soient établis en Europe ou ailleurs dans le monde. Ce sont des fournisseurs d’accès à Internet, des boutiques d’applications, des places de marché, etc. La Commission européenne porte une attention toute particulière aux très grandes plateformes et aux très grands moteurs de recherche en ligne, car ils jouissent d’un rôle très important et influent sur la sécurité en ligne, la diffusion de l’information et la formation de l’opinion publique. Ces grands acteurs doivent analyser les risques que génère leur activité sur la haine et la violence en ligne, sur les droits fondamentaux, sur les processus électoraux, sur la santé publique et prendre les mesures nécessaires pour atténuer ces risques en respectant des codes de bonne conduite, en supprimant de faux comptes et en rendant visibles les sources d’information qui font autorité. Un certain nombre de règles ont été mises en place et en cas de non-respect, des sanctions sont prononcées. La Commission européenne peut infliger des amendes qui peuvent atteindre six pour cent du chiffre d’affaires mondial de ces acteurs.
Ce règlement DSA a fait l’objet de critiques virulentes de la part de l’administration Trump, d’une part les enjeux économiques sont essentiels, et, d’autre part, Trump l’accuse de porter atteinte à la liberté d’expression. Ce règlement imposerait aux plateformes des obligations de retrait de contenus jugés illicites, alors qu’aux États-Unis ces contenus sont licites. Or, le DSA instaure un régime de responsabilisation et de transparence. Il fait en sorte que les grandes plateformes mettent en place des mécanismes de signalement, offrent des voies de recours aux utilisateurs et conduisent des évaluations d’impact sur les risques générés par les algorithmes.
Par ailleurs, dans le cadre européen, la liberté d’expression se combine avec d’autres droits fondamentaux comme la dignité humaine, la protection des mineurs, le pluralisme démocratique : si l’administration Biden avait admis l’idée de trouver un équilibre entre ces droits, ce n’est pas le cas de l’administration Trump.
Qu’en est-il de la concentration des médias ? Aujourd’hui une dizaine de milliardaires se partagent les médias traditionnels. Cette concentration croissante menace le pluralisme. Les médias français sont accusés de partialité et menacés de voir leur financement asséché et leur indépendance remise en cause. Ce n’est pas un phénomène propre à la France, c’est une tendance mondiale. Cette concentration des médias a des conséquences directes sur la visibilité des informations. Certaines informations susceptibles de déplaire aux propriétaires ou à un actionnaire majoritaire sont passées sous silence tandis que d’autres contenus qui vont dans le sens de ces mêmes propriétaires sont au contraire mis en avant. On a un vrai motif d’inquiétude aujourd’hui, sur le pluralisme des médias et sur quelque chose qui pourrait s’apparenter à une forme de censure économique, mais aussi politique.
Références
Cardon, D. 2019. La transformation numérique de l’espace public. Culture numérique (p. 147-151). Presses de Sciences Po.
Fontenelle, S. 2022. On ne peut pas tout dire. Michel Lafon.
Hochmann, T. 2025. On ne peut plus rien dire. Éditions Anamosa.
Martin, L. (dir.). 2016. Les censures dans le monde XIXe-XXIe siècle. Presses universitaires de Rennes.
Murat, L. 2022. Qui annule quoi ? Sur la cancel culture. Seuil.
Murat, L. 2025. Toutes les époques sont dégueulasses. Verdier.
Communication de Cécile Barth-Rabot : Politiques publiques et autonomie professionnelle : les bibliothécaires face aux tentatives de censure
Cécile Barth-Rabot est professeure de sociologie à l’Université Paris Nanterre (Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris), elle s’intéresse aux mécanismes qui ont entraîné le retrait d’un album jeunesse des collections dans deux bibliothèques françaises, à la suite des pressions exercées par les maires de deux villes du nord de la France.
Questions de censure dans le monde culturel
Il apparaît crucial d’analyser les mécanismes de contrôle, de censure et d’encadrement que peuvent subir certaines bibliothèques. Comment ces phénomènes de censure viennent-ils remettre en cause l’autonomie professionnelle des bibliothécaires ? Et dans quelle mesure cette autonomie peut-elle constituer un outil de résistance face à ces tentatives de censure ?
La censure en bibliothèque n’est pas un phénomène nouveau : elle réapparaît régulièrement, notamment dans des régimes autoritaires ou des contextes politiques particuliers. Dans les années 1990, plusieurs municipalités dirigées par des maires d’extrême droite ont ainsi cherché à contrôler les collections des bibliothèques municipales. Toutefois, des mobilisations ont permis de freiner, voire d’empêcher ces pratiques. On observe aujourd’hui différentes formes de tentatives de censure : certaines émanent directement du pouvoir politique, d’autres relèvent davantage du pouvoir local, notamment des collectivités territoriales, plutôt que de l’État central. Par ailleurs, des groupes de pression interviennent également, se réclamant des attentes des lecteurs ou de l’intérêt des usagers, et revendiquent la suppression ou le remplacement de certains ouvrages.
Le contexte des bibliothèques publiques en France
Les bibliothèques sont des institutions culturelles ; en tant que telles, elles sont particulièrement singulières, car elles sont conçues comme des instruments de la démocratie. Leur raison d’être réside dans la formation et l’information des citoyens, dans un contexte démocratique. La diffusion de l’information, ainsi que la mise à disposition d’une offre plurielle, y sont essentielles. À ce titre, deux textes fondamentaux viennent asseoir le rôle de ces bibliothèques :
1/ La Charte du droit fondamental des citoyens à accéder à l’information et aux savoirs par les bibliothèques (2018)[2], issue de l’Association des bibliothécaires de France (ABF). Cette charte a pour objectif d’affirmer le rôle essentiel et stratégique des bibliothèques dans les dispositifs des politiques publiques. Elles favorisent ainsi l’exercice des droits fondamentaux des citoyens : s’informer, apprendre, partager et inventer des usages. Ce texte souligne l’importance de la bibliothèque dans cette fonction d’information du citoyen et, plus largement, dans son rôle démocratique.
2/ Le manifeste international de l’IFLA UNESCO sur la bibliothèque publique (1994) réaffirme également ce rôle central des bibliothèques : « La liberté, la prospérité, le progrès de la société et l’épanouissement de l’individu sont des valeurs humaines fondamentales, que seule l’existence de citoyens bien informés, capables d’exercer leurs droits démocratiques et de jouer un rôle actif dans la société permet de concrétiser. Or, participation constructive et progrès de la démocratie requièrent une éducation satisfaisante, en même temps qu’un accès gratuit et sans restriction au savoir, à la pensée, à la culture et à l’information. »
Un même album jeunesse censuré dans deux bibliothèques de deux villes françaises
Le premier cas s’est présenté dans la commune de Le Chesnay dans les Yvelines (78). L’album jeunesse concerné a été déplacé au sein de la bibliothèque vers le secteur adultes, puis placé en hauteur afin de le rendre inaccessible aux enfants. L’objectif n’était donc pas de supprimer l’ouvrage des rayons, mais de le rendre inaccessible au public auquel il était pourtant destiné à l’origine. Ce déplacement a été effectué sous la pression d’un groupe appelé « Le Printemps français. » Le maire de la commune a lui-même reconnu qu’il fallait faire quelque chose.
Le deuxième cas a eu lieu dans la commune de La Madeleine, dans le département du Nord (59). Une bibliothécaire s’est retrouvée suspendue après avoir refusé d’obéir à une injonction du directeur général des services de la ville, qui estimait que ce même album devait être retiré d’un présentoir. Le fait de l’exposer le rendait, selon lui, trop visible. Cette demande a ensuite été confirmée par le maire.
La bibliothécaire a refusé d’exécuter cette consigne, rappelant que les nouveautés sont systématiquement mises en avant sur les présentoirs de la bibliothèque. Lors d’une réunion interne, elle a réaffirmé sa position en considérant que cette injonction relevait, à ses yeux, d’une forme d’homophobie. Elle a également souligné que, même à Hénin-Beaumont, une ville dirigée par le Rassemblement national, une telle situation ne se produisait pas.
À la suite de cette prise de position, elle a été suspendue pendant trois jours. Elle a alors engagé un recours gracieux, qui a été rejeté, avant de déposer une plainte auprès du tribunal administratif.
Dans les deux cas, un maire est intervenu. Mais un maire est-il légitime pour intervenir dans une bibliothèque ? Une bibliothèque municipale, parce qu’elle dépend d’une collectivité territoriale, est considérée comme un service. La collectivité en est la tutelle, elle gère le bâtiment, le personnel, le budget ou encore les grandes orientations de l’établissement. Pour autant, la bibliothèque demeure un équipement culturel disposant d’une autonomie professionnelle, notamment dans la gestion de ses collections et dans ses choix de médiation. Pourquoi peut-on alors parler d’une forme de censure ? Plusieurs caractéristiques permettent de la justifier : 1/ Il s’agit d’abord de l’exercice d’un pouvoir, avec une dimension politique affirmée : pressions, injonctions et, dans le second cas, sanction disciplinaire. 2/ L’objectif de cette intervention est d’entraver la diffusion d’un bien culturel. 3/ Cette démarche repose sur une motivation idéologique sous-jacente. 4/ Enfin, ces interventions remettent en cause des choix professionnels effectués par les bibliothécaires.
L’album jeunesse en question : Tango a deux papas, et pourquoi pas ?, de Béatrice Boutignon
L’album jeunesse concerné s’adresse aux enfants de trois à cinq ans. Publié en 2010 aux éditions Le Baron perché, il s’intitule Tango a deux papas, et pourquoi pas ?, de Béatrice Boutignon. Sur Electre, le résumé indique : « L’histoire de Tango, femelle manchot, née dans le zoo de Central Park dont la particularité est d’avoir été couvée par deux mâles : Roy et Silo. » Ce résumé figure également sur la fiche bibliographique de la Bibliothèque nationale de France (BnF).
À l’origine de cette histoire se trouve un fait divers survenu aux États-Unis, au zoo de Central Park à New York. Deux manchots mâles se sont occupés d’un œuf abandonné par la femelle pondeuse, l’ont couvé, puis se sont occupés du petit. Il s’agit donc d’une histoire simple autour d’animaux, qui aborde des questions liées au soin apporté aux enfants. Cet album est bien reçu par la critique spécialisée et obtient notamment le prix du Salon du livre de la ville d’Eaubonne.
En 2014, l’album est réédité, toujours aux éditions Le Baron perché. Le résumé présenté sur le site de la BnF reprend le texte initial, mais y ajoute cette précision : « Marco est un petit garçon qui vit à New York et adore aller au zoo. Il y découvre Tango, une femelle manchot née dans le zoo de Central Park et dont la particularité est d’avoir été couvée par deux mâles : Roy et Silo. Cette histoire, issue d’un fait divers, aborde le thème de l’homoparentalité. » Cette dernière phrase n’apparaissait pas dans la première description. La réédition conserve l’illustration de la couverture, avec seulement une pastille « nouvelle édition » et un changement de couleurs : il ne s’agit donc pas d’une simple réimpression. Là encore, l’ouvrage reçoit un accueil positif dans la critique spécialisée. Dans La revue des livres pour enfants, publiée par la Bnf, le numéro 275 du 18 juin 2014, souligne notamment la qualité de cette réédition et fait référence à d’autres albums.
Formée à l’École des Beaux-Arts de Rueil-Malmaison, Béatrice Boutignon ne revendique pas une démarche militante. Elle est une autrice artiste.
Qu’est-ce qui explique le changement de réception entre la première édition de l’album, en 2010, et sa réédition en 2014 ? Le contexte politique a changé.
Durant cette période, un projet de loi visant à ouvrir le mariage aux couples de même sexe est déposé. Avant même son adoption, ce projet suscite un certain nombre de mobilisations, aussi bien en faveur du texte que contre celui-ci. En septembre 2012 a été créée l’association La Manif pour tous. Son intitulé comporte une certaine ambiguïté, puisque ce mouvement se construit précisément en opposition avec le projet de mariage pour tous et défend une conception traditionnelle du mariage. En novembre 2012, le projet de loi ouvrant le mariage aux couples homosexuels est officiellement déposé. En février 2013, une partie des militants de La Manif pour tous, opposée au mariage homosexuel et proche de l’extrême droite, est exclue de cette association et fonde « Le Printemps français » sous l’impulsion de Béatrice Bourges. Quelques mois plus tard, le 17 mai 2013, la loi 2013-404 ouvre officiellement le mariage aux personnes de même sexe.
Dans ce contexte, l’album Tango a deux papas, et pourquoi pas ? est reconsidéré et instrumentalisé dans le débat public. Son titre conduit certains opposants à l’interpréter comme un manifeste en faveur de l’homosexualité et de l’homoparentalité. « Le Printemps français » le classe alors parmi les albums dits « pro-théorie du genre », qui, selon les mots de Béatrice Bourges, mettent dans la tête des enfants « des choses qui sont extrêmement compliquées pour eux et qui les empêchent d’avoir des repères ». Béatrice Bourges est par ailleurs l’autrice d’un ouvrage publié en 2008 aux éditions du Rocher, dans lequel elle remet en cause l’homoparentalité.
Qu’ont fait les bibliothèques avec cet album Tango a deux papas ?
Elles l’ont acheté, elles ont effectué leur travail bibliothéconomique. Le travail des bibliothécaires autour des collections consiste à définir une politique documentaire, c’est-à-dire un ensemble de principes directeurs qui orientent la constitution, l’organisation et la valorisation des collections. Ce travail implique une veille sur la production éditoriale et sur la critique spécialisée, la sélection de documents selon des critères de qualité, mais aussi une réflexion sur la pertinence des choix au regard du territoire et des publics desservis. Il comprend également un travail de médiation destiné à faire connaître les collections et à accompagner les usagers dans la découverte de documents susceptibles de les intéresser. Enfin, les bibliothécaires assurent la mise à jour des collections, notamment par l’élimination d’ouvrages devenus obsolètes ou hors d’usage.
Le professionnalisme des bibliothécaires repose sur des compétences spécifiques : connaissance des auteurs, des éditeurs, des instances du champ culturel, capacité de jugement, maîtrise du fonds documentaire et respect de normes professionnelles partagées. Il est également garanti par un droit d’entrée dans la profession. Les bibliothécaires doivent passer des concours, être recrutés, suivre des formations, et continuer à se former tout au long de leur carrière. Ce processus passe aussi par une socialisation professionnelle, un apprentissage par les pairs et l’intégration de normes communes au métier. Par ailleurs, les associations professionnelles jouent un rôle essentiel. Elles assurent des formations, participent à la construction et à la diffusion des normes professionnelles, tout en contribuant à la défense et à la reconnaissance de la profession.
La reconnaissance du professionnalisme donne une autonomie professionnelle
Une profession se voit reconnaître une « licence », c’est-à-dire l’autorisation exclusive d’exercer certaines activités, ainsi qu’un « mandat » : une habilitation à définir ce que d’autres personnes doivent faire pour tout ce qui touche à leur activité dans un domaine de compétence (Hughes, 1996). Dans le cadre des bibliothèques, cette autonomie professionnelle se traduit par le fait que la tutelle laisse globalement les bibliothécaires exercer leur profession et la direction de l’établissement piloter la politique documentaire, dès lors que le service fonctionne bien. On n’est plus à l’époque où cette politique documentaire relevait de comités d’inspection dans lesquels les bibliothécaires étaient minoritaires (Kuhlmann, et al., 1989). Il persiste néanmoins, de manière plus ou moins ponctuelle, des formes d’interventionnisme touchant aux collections ou à l’action culturelle.
Dans l’affaire de l’album Tango a deux papas, cette autonomie professionnelle est remise en cause par un collectif d’usagers, plus ou moins soutenu par un maire, voire par le maire lui-même et par le directeur général des services de la commune. Cette remise en cause vise pourtant un ouvrage parfaitement autorisé, qui ne contrevient en rien aux principes de la loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. Elle repose sur une croyance dans les effets supposés du livre et de la lecture sur les lecteurs, ainsi que dans les potentiels dangers qui leur seraient associés (Sapiro, 2011). Elle s’inscrit également dans un contexte politique spécifique et cible un ouvrage devenu symbolique. Dans les deux affaires, il n’est d’ailleurs pas question de supprimer l’ouvrage, mais plutôt de le soustraire au regard du public auquel il est destiné.
Résistances à la censure
Face à ces tentatives de censure, on observe une résistance au sein même de la profession. L’ABF dispose notamment d’un comité d’éthique, dont le rôle est d’accompagner et de soutenir les professionnels confrontés à ce type de situation. Celui-ci peut être saisi pour examiner « les faits mettant en cause la qualité et la nature du service public des bibliothèques dans leur mission reconnue de diffusion, de partage et d’animation des connaissances humaines permettant à chaque citoyen de s’épanouir selon son propre choix ».
Au-delà de l’ABF, ces deux affaires ont trouvé un écho dans la presse locale et nationale. Cette médiatisation contribue à réaffirmer le principe de pluralisme, largement reconnu, y compris par les élus eux-mêmes. Le maire du Chesnay déclare ainsi : « On est le maire de tout le monde et une bibliothèque se doit d’avoir l’ensemble des ouvrages. Si je dois sélectionner les ouvrages en fonction de ce que je pense, est-ce qu’il restera 75000 ouvrages ? » Par ailleurs, la justice a également joué un rôle protecteur. Le tribunal administratif de Lille a annulé la décision de suspension prise contre la bibliothécaire de La Madeleine et lui a accordé une réparation de 1500 euros. Cette décision a ensuite été confirmée par la cour administrative d’appel de Douai.
Un cadre réglementaire protecteur
Plusieurs textes viennent aujourd’hui renforcer la protection des bibliothèques et de leurs missions. Le code déontologique professionnel de l’ABF, réactualisé en 2020, rappelle notamment que « Le personnel des bibliothèques veille à ce que la pluralité des ressources favorise l’autonomie de chacun, en recherchant l’objectivité et l’impartialité, et en respectant la diversité des opinions. »
La loi du 7 juillet 2016, relative à la liberté de création artistique, garantit, dans ses articles 3 et 4, la diversité de la création et des expressions culturelles ainsi que la liberté de diffusion artistique.
Enfin, la loi de 2021, relative aux bibliothèques et au développement de la lecture publique -souvent appelée Loi Robert-, vient consacrer au niveau législatif les missions des bibliothèques publiques ainsi que les principes de pluralisme et de liberté d’accès aux œuvres et aux savoirs.
En conclusion
Ces deux affaires montrent que les tentatives de censure restent, pour l’instant, relativement contenues grâce à plusieurs formes de contre-pouvoir : la mobilisation du groupe professionnel et de ses instances, le soutien de l’État, le rôle joué par la presse ainsi que la formalisation récente d’un cadre réglementaire national protecteur.
Il n’en demeure pas moins que les résistances à ces pressions ont un coût. Les pressions sont difficiles à vivre pour les professionnels concernés tandis que les procédures judiciaires restent longues. Dans ce contexte, on comprend qu’il puisse parfois sembler plus simple de céder aux pressions, voire de les anticiper en évitant certains choix documentaires.
Le maintien de collectifs professionnels solides et de cadres protecteurs apparaît donc essentiel pour empêcher que ces formes d’interventionnisme ne prennent davantage d’ampleur, en particulier dans un contexte politique tendu marqué par une forte progression de l’extrême droite.
Références
Bourges B., 2008. L’homoparentalité en question : et l’enfant dans tout ça ? Éditions du Rocher.
Boutignon B., ([2010], 2014). Tango a deux papas, et pourquoi pas ? Le Baron perché.
Hughes E., 1996. Le regard sociologique : essais choisis. EHESS.
Kuhlmann M., 1989. Censure et bibliothèques au XXe siècle. Éditions du Cercle de la Librairie.
Sapiro G., 2011. La responsabilité de l’écrivain : littérature, droit et morale en France, XIXe-XXIe siècle. Seuil.
Textes de référence
ABF, 2020. Code de déontologie des bibliothécaires.
https://www.abf.asso.fr/6/46/78/ABF/code-de-deontologie-des-bibliothecaires
ABF, 2018. Charte du droit fondamental des citoyens à accéder à l’information et aux savoirs par les bibliothèques. https://www.abf.asso.fr/fichiers_site/fichiers/ABF/biblib/charte_biblib_abf.pdf
IFLA UNESCO, 1994. Manifeste sur la bibliothèque publique.
https://repository.ifla.org/items/f0d92ad2-8b38-4e33-868b-6e8f39c5b74a














La gent masculine n’est pas en reste dans Le Grand amour du bibliothécaire… Drôle de bibliothécaire en effet que celui du village de Tire-la-Chevillette : Fulbert est tellement maniaque qu’il préfère épousseter des étagères vides, et garder enchaîné, pour être consulté sur place, le seul livre dont il a fait l’acquisition, pour ne pas avoir à en racheter un s’il venait à être volé ! Aussi entasse-t-il les billets que lui donne le maire, sans en dépenser un seul, ce qui ne laisse pas d’intéresser trois brigands. Seul l’amour pour une jolie lectrice va faire sauter les verrous de ce célibataire névrosé. Un court récit hilarant ! À l’opposé, dans son Etrange Bibliothèque, Haruki Murakami imagine un inquiétant bibliothécaire qui emprisonne un jeune lecteur dans une geôle située tout au fond d’un labyrinthe…

Umberto Eco en a fait le sujet du Nom de la rose, un roman policier médiéval se déroulant en 1327, dans une abbaye bénédictine : ancien inquisiteur, le franciscain Guillaume de Baskerville, secondé par le narrateur Adso de Melk, enquête sur les assassinats de moines en rapport avec une bibliothèque dont l’accès leur est interdit, et dont les salles octogonales, construites dans un véritable labyrinthe parsemé de leurres et de pièges, rappellent la Bibliothèque de Babel imaginée par Borgès. Sa méthode de classement qui correspond à l’ordre chronologique d’arrivée des manuscrits dans l’inventaire, est donc connue du seul bibliothécaire.
coûte dans La Bibliomule de Cordoue, la dernière bande dessinée de Wilfrid Lupano, avec Léonard Chemineau au dessin. À Cordoue, le bibliothécaire Tarid et la copiste Lubna, tous les deux esclaves, risquent leur vie pour sauver de l’autodafé les livres de la deuxième plus importante bibliothèque du monde. Ils dérobent la mule d’un ancien disciple de Tarid, voleur d’un livre de valeur venu se racheter une conduite, qu’ils assomment. Le lendemain, Lubna sauve Marwann de la noyade infligée par les gardes du vizir et ils rattrapent Tarid parti avec la mule récalcitrante, croulant sous le poids des livres… Le scénariste imagine ici, à partir d’un probable autodafé des livres de la prestigieuse bibliothèque de Cordoue, au moment du retour à l’obscurantisme religieux, deux esclaves et un voleur risquant leur vie pour sauver des livres originaux des flammes. Un chouette coup de cœur.
C’est également la leçon que nous donne Edita Adlerova dans La Bibliothécaire d’Auschwitz d’Antonio Iturbe, un roman tiré de la véritable histoire de cette tchèque courageuse âgée de 14 ans, recrutée par monsieur Fredy Hirsch pour une mission bien particulière au bloc 31 du camp d’Auschwitz : devenir la bibliothécaire clandestine attitrée du quartier des enfants.














