Impossible ? Peut-être pas tant que ça désormais. Avec l’accumulation des données personnelles sur des sites comme Facebook, couplées avec différents capteurs, le tout analysé via des modèles algorithmiques, on peut envisager des logiques anticipatrices et prédictives qui permettent au réseau social de lancer une intervention en cas de crise cardiaque imminente ou de risque suicidaire détecté. Cela ferait en tout cas un bon scénario pour la série britannique Black Mirror.
Rassurant de savoir qu’il est possible de veiller ainsi sur nous ? Angoissant de ne plus avoir d’espace personnel vraiment libre ? Comme en témoigne l’actualité, ces logiques prédictives n’ont désormais plus le parfum de la science-fiction chez les géants américains du Web.
Google est désormais Alphabet, et met en avant de nouvelles technologies et des travaux de recherche sur l’ADN avec Calico. L’indexation des individus se poursuit donc, associant des données génétiques et médicales avec des données sociales. Il n’est ainsi pas impensable d’envisager un développement croissant d’une médecine préventive et prédictive à grande échelle.
On peut aussi envisager des logiques anticipatrices qui fassent que vous trouviez un Coca-Cola® bien frais dans votre frigo au moment où vous le souhaitez, alors que vous n’avez passé aucune commande directe. Tout cela du fait de modèles algorithmiques prédictifs, basés sur les habitudes et l’expression des besoins et des désirs. On sait qu’Amazon travaille déjà sur des modèles qui anticipent nos futurs achats.
Entre science-fiction et dystopie, les mondes digitaux actuels ne peuvent que susciter de multiples interrogations. Ce qui nous paraissait invraisemblable devient au final banal, parfois au bout de quelques années à peine. Notre degré d’acceptation ne cesse de grandir vis-à-vis d’une intrusion de plus en plus intime dans notre quotidien, au point que la discrétisation des technologies et leur omniprésence deviennent le meilleur moyen pour elles de se faire oublier.
Étrange paradoxe qui fait de nous des êtres augmentés, mais peut-être aussi par moments diminués de notre capacité à exercer notre libre arbitre et appliquer nos propres choix. Norbert Wiener, le père de la cybernétique, avait envisagé un temps, après les tragédies des guerres mondiales, que l’humanité pourrait s’en remettre à une gouvernance des robots. Il a convenu plus tard que c’était vraisemblablement inconsidéré. Seulement, l’erreur a été de croire à un trop fort découplage homme-machine, car c’est bien la figure du cyborg qui est intéressante. Si on évoque actuellement des robots ou des intelligences artificielles, l’erreur est de croire que ce sont des entités indépendantes des activités humaines. Ce n’est pas le cas : les robots sont le plus souvent de simples machines ou automates qui font un travail de récupération d’informations, de données, tandis qu’une partie du travail est également assurée par de petites mains, le fameux digital labor, faiblement – voire rarement – rémunéré (cf. l’ouvrage de Cardon et de Casilli1). De nouveaux champs professionnels sont ainsi en train de s’ouvrir et de recomposer d’anciens métiers.
Qui sont les docteurs de nos données ?
Les multiples applications qui prennent en compte les performances sportives et l’état de santé proposent des solutions alternatives à la médecine traditionnelle pour établir un état de santé de l’individu et lui prodiguer des conseils, notamment pour améliorer ses performances. Mais on peut imaginer qu’une personne dédiée soit chargée d’un examen plus précis avec une interprétation qui puisse affiner les conclusions des modèles de données.
Nous aurions alors de nouveaux professionnels chargés autant de notre santé physique et mentale que digitale. En 1934, cette idée s’incarne déjà, dans la littérature, chez Agatha Christie, sous les traits de son détective d’un nouveau genre, Mister Parker Pyne, « professeur de bonheur » comme l’indiquait le titre original. L’annonce du détective parue dans The Times stipule : « Êtes-vous heureux ? Dans le cas contraire, consultez Mr. Parker Pyne, 17, Richmond Street » Il explique alors son modus operandi à sa cliente :
« Je sais que cela vous laisse indifférente ; il n’en est pas de même pour moi : voyez-vous, pendant trente-cinq années de mon existence j’ai établi des statistiques dans un bureau du gouvernement. Je suis maintenant à la retraite et j’ai eu l’idée de faire bon usage de mon expérience. La question est fort simple, car les chagrins ont cinq causes principales, pas davantage. Or, si l’on connaît la cause d’une maladie, il doit être facile d’y remédier. Je me mets à la place du médecin qui diagnostique ce qui fait souffrir son client et lui indique un traitement. Certes, il y a des cas incurables où j’avoue mon impuissance. Par contre, Madame, je puis vous affirmer que si j’entreprends un traitement, le succès est à peu près certain. »
Eh bien le temps des nouveaux Parker Pyne semble venu ! Mais qui sont-ils ? On sait que ce sont d’abord nos célèbres réseaux et entreprises du web, Google, Facebook, Amazon. En effet, ils sont ceux qui possèdent les données et qui ont développé des instruments pour les mesurer. Ils peuvent nous proposer à terme des outils de diagnostic performants. À l’instar du Google analytics pour les sites web, on peut envisager à l’avenir un tableau de bord qui analyse notre vie à partir des données transmises à ces acteurs.
Cette volonté d’enregistrement de ce que nous sommes par des moyens qu’il est possible de quantifier correspond pleinement au développement des méthodes statistiques et des logiques bureaucratiques de normalisation et de mise en calcul qui fondent également le pouvoir des États. Pour autant, peut-on imaginer que ces sociétés puissent exercer un pouvoir sur nos désirs et volontés, sur notre bien-être et donc sur notre bonheur ?
Peut-on évaluer le bonheur ?
La mise en relation de données chiffrées, statistiques, et du bonheur apparaît toutefois quelque peu étrange. Cela signifierait-il qu’il serait possible de le mesurer, de le quantifier ? Un des principes simples est celui du déclaratif, avec sondages par exemple. Mais, déclarer être malheureux est peu aisé, et évaluer son bonheur apparaît complexe.
Néanmoins, il semblerait possible d’envisager une pondération, un algorithme du bonheur qui prendrait en compte, à partir d’indices et de traces, votre vie amoureuse et sexuelle, votre niveau de vie, vos possessions, vos ressentis, votre culture, vos manifestations de frustration, etc. Ces traces sont évidemment celles des réseaux sociaux, où les photos partagées peuvent être considérées comme les manifestations d’un état d’esprit.
On pourrait même imaginer que les indices diffèrent selon les pays. Plus drôle, on pourrait imaginer qu’un individu avec un indice négatif en matière de bonheur soit en fait le plus heureux de tous, mais que ce soit impossible à évaluer avec les indicateurs proposés.
La mesure de l’impossible est-elle en marche ? Portée par de nouveaux acteurs supranationaux qui dépassent les anciennes logiques des pouvoirs étatiques pour asseoir un nouveau pouvoir sur la quête du bonheur ?
Historiquement, les premières entreprises de statistiques furent effectuées au niveau des États, notamment pour éclairer la prise de décision du prince. La logique accompagnait celle d’une logistique étatique. Mais la statistique s’est peu à peu affranchie de sa condition « politique » intrinsèque pour devenir plus autonome et établir des modèles d’analyse pour l’ensemble de la société. La sociologie a ainsi pu s’appuyer sur ces nouveaux modes d’analyse de données, et certaines théories de la physique sociale ont pu imaginer que le monde social était tout autant régulé par des lois mathématiques que le monde physique. Les travaux de Quetelet autour de l’homme moyen ont inspiré de nombreux travaux et théories autour de l’idée qu’il existe un homme idéal qui serait en fait celui qui se trouve dans la moyenne. Un homme sans existence réelle, mais qui permettrait d’établir des comparaisons. Cette logique de l’homme moyen se retrouve dans des travaux actuels qui inspirent les sociétés américaines, notamment les recherches autour d’une nouvelle physique sociale via Alex Pentland2. Ces travaux s’appuient sur le fait de pouvoir disposer d’un grand nombre de données avec des métadonnées intéressantes pour réaliser des analyses et des modèles prédictifs.
De là à imaginer que notre futur conseiller en bonheur soit un data scientist 2.0, il n’y a qu’un pas.
Comment trouver son data scientist du bonheur ?
Le data scientist analyse et interprète les données. L’expression est parfois galvaudée dans la mesure où le terme de « scientifique » des données devrait surtout exprimer le fait d’employer des méthodes issues de la recherche scientifique, alors que bien souvent les objectifs sont surtout de type marketing avec des procédures paramétrées. Ainsi, le data scientist du bonheur serait une sous-spécialité du champ, qui semble promise à un bel avenir… petit exercice d’anticipation :
Mai 20@8. Le métier est en vogue, mais exigeant. Non seulement il requiert de nombreuses années d’études, mais il impose un haut degré d’attente de la part des patients qui veulent se voir prodiguer les bons conseils pour améliorer leur vie, être heureux.
Les consultations de base sont prises en charge par la sécurité sociale, mais le mieux est de choisir un data scientist affilié à l’un ou plusieurs GAFA. Cela permet de sécuriser les accès aux données et d’avoir la garantie que votre docteur du bonheur a obtenu les bonnes certifications. Les tarifs peuvent être négociés par les sociétés qui conservent vos données afin que vous puissiez bénéficier des meilleurs services. Chaque professionnel doit afficher son taux de réussite et ses courbes de progression. Les meilleurs voient ainsi leurs tarifs s’envoler et ils se réservent le droit de choisir leur clientèle. Il existe toutefois des spécialistes pour toutes les bourses, et les plus jeunes dans le métier commencent souvent par prendre comme clients des patients envoyés par les écoles, les tribunaux, les prisons, car il s’agit de tout faire pour que les courbes du bonheur progressent chez tout le monde. Les parents choisissent leurs établissements en fonction de leur taux de bonheur, les principaux et proviseurs ne peuvent se permettre d’intégrer des dépressifs !
Des ministères du bonheur se mettent d’ailleurs en place partout dans le monde. Ils travaillent principalement avec les grands leaders de l’industrie des données. Le data scientist de votre bonheur a besoin d’accéder à un maximum de vos données personnelles sous peine de faire un mauvais diagnostic, il lui faut donc accéder à vos données les plus intimes. Un accès direct à votre historique web et aux applications que vous consultez fait partie des bases. Il faut certes avoir confiance et tous les professionnels doivent être certifiés CNIL. L’association professionnelle a d’ailleurs signé un accord avec les principales agences de renseignements : elles ne peuvent transmettre des données personnelles de leurs clients qu’à la demande d’un juge, dans les affaires de terrorisme uniquement. Il se murmure toutefois que certains confrères laisseraient des backdoors (portes qui permettent aux services d’accéder aux données confidentielles) ou pire, qu’ils travailleraient directement pour les agences. Un data scientist du bonheur en a fait les frais récemment lorsqu’un narco trafiquant a compris qu’il avait transmis des données à la CIA. Enfin, ça, c’est la raison officielle. La plus officieuse serait qu’il avait trouvé la fille du narco trafiquant à son goût. Les rumeurs vont bon train quand on ne dispose pas des bonnes données.
Il est de bon ton de savoir qu’un bon professionnel ne peut avoir trop de clients sous peine de mélanger les profils et les données. Des désastres sont ainsi arrivés… sans compter les erreurs du fait d’homonymie et de mauvaises métadonnées. Des applications permettent de truquer les données pour convaincre son data scientist de son bonheur. Un individu suicidaire a mis fin ainsi à ses jours alors qu’il affichait des courbes de bonheur exponentielles depuis des mois et qu’il en faisait part sur les réseaux !
Le métier est donc difficile et à risque, mais il peut rapporter gros. Le véritable talent du data scientist est de parvenir à faire croire à son client qu’il est heureux, ou du moins plus heureux qu’avant. La croissance du bonheur, voilà le nouveau business ou la nouvelle croisade de l’homme moderne.




Le sort des garçons n’est pas meilleur : Broken Glass, c’est le verre cassé que doivent ramasser Sandeep et Suresh pour survivre dans la grande ville, dans une atmosphère à la fois misérable et pleine de vie, façon Slumdog Millionnaire. À ces garçons des villes jetés là par la misère, Kashmira Sheth ne donne même pas de noms. Courbés toute la journée dans un atelier de tissage de perles, les enfants ne parlent plus, deviennent des Garçons sans noms, jusqu’à ce que Gopal se rebiffe. Dans Les Cerfs-volants, Agnès de Lestrade nous parle des gamins fouilleurs de décharges dont l’un d’eux a l’idée de fabriquer des cerfs-volants à partir de sacs plastiques pour financer l’opération qui pourrait empêcher sa sœur de devenir aveugle.






