Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’Université Paris-Diderot et membre de l’Institut Universitaire de France, est régulièrement invité dans les médias et collabore à des revues scientifiques comme Pour la Science. Il a signé entre autres L’Empire des croyances (PUF, 2003), L’Empire de l’erreur (PUF, 2007) ou encore La Pensée extrême (PUF, 2009). Le présent essai, couronné par de nombreux prix délivrés par les instances scientifiques et universitaires, s’inscrit dans le courant d’analyse de la sociologie cognitive et prolonge la réflexion déjà entamée dans les précédents ouvrages de l’auteur. Il s’agit ici de décortiquer les différents mécanismes à l’œuvre dans l’esprit humain qui conduisent à des erreurs de jugement et par là même à la crédulité. Au-delà de ces biais de raisonnement, Gérald Bronner s’attache également à mettre en lumière les facteurs socio-économiques qui transforment l’of
fre médiatique et informationnelle depuis l’avènement du web avec ce qu’il nomme la libéralisation du marché cognitif. Les trois premières parties du livre, passionnantes, sont consacrées à cette analyse des nouvelles conditions médiatiques qui renforcent les biais et favorisent la diffusion des rumeurs et des théories du complot. On est plus circonspect à la lecture de la quatrième partie, très pessimiste et plus contestable, qui est une démonstration statistique sur la prudence à adopter avec les formes de démocratie participative lorsqu’elles se mêlent de sciences. Enfin, la cinquième et dernière partie de l’ouvrage, d’un optimisme plus éclairant, propose des solutions et méthodes pour tenter de passer d’une démocratie des crédules à une démocratie de la connaissance. Une lecture à la fois captivante pour étayer notre besoin d’analyse du phénomène des théories du complot et de la croyance en général, mais aussi déstabilisante, car c’est souvent nos propres erreurs qui sont ici pointées. Un essai stimulant pour l’esprit critique dans tous les cas !
Omniprésence du droit au doute et avarice mentale
Gérald Bronner pose en introduction les bases de sa critique du « droit au doute » contemporain. Si le doute est fondamental dans un raisonnement, car vecteur d’interrogation et de remise en question permettant, comme c’est le cas en philosophie, de penser par soi-même et de tendre vers la vérité, la forme de doute permanent qui s’apparente davantage à de la suspicion, mise en avant notamment par les conspirationnistes de tout bord, revient à mettre en cause systématiquement tout discours médiatique, politique, scientifique, en bref « officiel ». Ce nihilisme mental aboutit à une négation de tout discours rationnel et à une impasse. En effet, si l’on peut relativement facilement prouver que quelque chose existe, il est en revanche impossible de prouver que quelque chose n’existe pas. Comme le souligne à juste titre Gérald Bronner, on est ici face à l’argument de l’ignorance à l’exemple de la licorne. Comment prouver qu’une licorne n’existe pas ? Les sceptiques pourront toujours arguer qu’il existe peut-être des contrées lointaines inexplorées où se cachent des licornes, ou encore que les preuves biologiques avancées font partie d’un vaste complot visant à cacher au reste du monde l’existence des licornes. Ainsi, il convient toujours d’avoir à l’esprit que la charge de la preuve incombe à celui qui affirme un énoncé.
Cette méfiance exacerbée envers médias, monde politique et parole des experts scientifiques qui se retrouve dans de nombreuses enquêtes d’opinion peut ébranler l’ordre social basé sur la confiance en autrui. L’autre nouveauté contemporaine est que les cibles des théories du complot actuelles sont moins des groupes minoritaires précis, comme cela fut historiquement le cas contre les Juifs ou les Francs-maçons, que des thèmes d’inquiétude sociétale ou environnementale, impliquant des élites médiatiques, politiques et services d’agents secrets, assimilés à un magma de puissants tirant les ficelles du monde. Ces formes de crédulité prennent le plus souvent l’apparence de l’intelligence et d’un doute légitime qui a des raisons de croire, ce qui est bien différent d’avoir raison de croire.
Après un rapide balayage historique sur l’évolution des médias, Gérald Bronner analyse, dans la première partie de l’essai, l’impact du web sur la libéralisation du marché de l’information, appelé ici « marché cognitif ». Il rappelle à toutes fins utiles, en citant Dominique Cardon, qu’Internet « représente une double révolution : d’une part, le droit de prendre la parole en public s’élargit à la société entière ; d’autre part, une partie des conversations privées s’incorpore dans l’espace public ». La fin du monopole des médias dits traditionnels sur la diffusion des informations s’accompagne d’une absence de tri dans ce qui est publié et communiqué, et d’un contrôle, non plus a priori, mais a posteriori des publications. Cet ensemble de caractéristiques bien connues du web crée un appauvrissement général de la qualité informationnelle au profit de la quantité d’informations. Un nombre parlant : entre les années 2000 et 2005 ont été produites 5 fois plus d’informations sur la planète que l’ensemble de celles imprimées depuis Gutenberg !
Le sociologue démontre avec pertinence que la tendance de l’internaute à aller confirmer son opinion préalable en cherchant uniquement des informations qui le confortent dans son point de vue, est forcément accentuée par cette énorme quantité d’informations. C’est ce que l’on appelle le biais de confirmation qui est corrélé à une certaine forme de paresse intellectuelle ou d’avarice cognitive. On va vers la facilité et vers le confort mental en choisissant de lire des sites qui ne heurtent pas nos croyances. Gérald Bronner en conclut donc que ce biais de confirmation, favorisé par le web, assure la pérennité de nos croyances. Pour exercer à plein son esprit critique, il faudrait systématiquement tenter d’infirmer nos croyances plutôt que de vouloir les confirmer, méthode qui demande beaucoup plus de temps et d’efforts intellectuels. Il faut également garder à l’esprit comme le présente l’auteur, que la vérité est parfois contre-intuitive, et que le hasard représente souvent une explication moins attrayante que les causalités magiques inventées par les rumeurs ou théories du complot. Le biais de confirmation est encore accentué sur les réseaux sociaux par les bulles de filtrage et les centres d’intérêt dans lesquels nous enferment relativement vite les algorithmes prédictifs utilisés pour devancer nos besoins de recherche.
De l’amplification des différents biais de raisonnement sur le web
L’auteur nuance dès le début de la deuxième partie de l’ouvrage la vision utopiste de certains penseurs d’un réseau internet comme « société du savoir ». Selon lui, le web est surtout vecteur de diffusion de croyances et d’erreurs. En effet, Gérald Bronner a testé cinq recherches sur Google avec des mots-clés neutres, en se plaçant dans la position d’un internaute cherchant à se faire une idée sur des thèmes comme le monstre du Loch Ness ou l’astrologie. Sans surprise, sur les trente premiers sites qui apparaissent en résultats sur le moteur de recherche, 81 % d’entre eux confirment la croyance. Cela paraît logique puisque les personnes motivées par une croyance vont publier davantage que celles qui n’y croient pas. La motivation, voire l’obsession de certains pour complots, rumeurs ou pseudosciences crée un rapport de force plus que favorable aux croyances dans l’offre informationnelle en ligne. Les contradicteurs rationalistes qui devraient occuper le terrain pour contrer ces fausses informations ne sont pas suffisamment motivés et restent le plus souvent indifférents à des informations auxquelles ils ne croient pas et qu’ils trouvent ridicules. Gérald Bronner explique que ce principe du « laisser-faire les autres » pour obtenir un minimum de bénéfices en un minimum d’efforts est appelé « paradoxe d’Olson » et constitue un phénomène bien connu des sociologues.
Un autre effet joue de tout son poids dans les rumeurs véhiculées sur le web. C’est ce que Gérald Bronner nomme l’effet Fort, en référence à Charles Fort (1874-1932), auteur pseudoscientifique du Livre des Damnés, qui créait des mille-feuilles argumentatifs tirés de domaines très divers pour donner une impression de vérité. Les théories du complot reprennent ces procédés : un ensemble d’informations plausibles, vraisemblables, développées dans une argumentation fleuve, pour déstabiliser les esprits rationnels, qui s’épuisent à tenter de démonter point par point tous les éléments ainsi empilés. Les conspirationnistes lient des pseudo-preuves disparates (photos détournées ou truquées, témoignages concordants, anomalies ou coïncidences, documents falsifiés) et recréent du sens grâce à un récit imaginaire qui leur donne une cohérence. Ce sens procure un effet de dévoilement sur le cerveau humain qui, tout comme lorsque l’on trouve la solution à une énigme, éprouve une grande sensation de satisfaction.
Outre cet « effet Fort », c’est par ailleurs la forme même de la rumeur qui est figée grâce au support écrit du web. Alors que la transmission orale des croyances favorise leur déformation et leur délitement progressif, le vecteur écrit, mémorisable et compilable d’Internet augmente encore la mutualisation des arguments et prétendues preuves sur le complot ou la rumeur si bien que l’espace d’expression occupé par ces discours s’accroît sans cesse en étant toujours disproportionné par rapport aux minorités qu’il représente. L’auteur liste également plusieurs autres biais qui contribuent au succès des rumeurs et des fausses informations sur le web : la négligence de la taille de l’échantillon qui nous fait occulter le nombre d’essais infructueux pour aboutir à un résultat ; les paréidolies qui sont des illusions d’optique (reconnaître des formes identifiables dans les nuages ou le marc de café) ; notre représentation du hasard et de l’aléatoire auxquels nous cherchons sans cesse à donner sens ; ou encore le biais de proportionnalité qui donne l’impression de l’augmentation d’un phénomène alors que c’est seulement dû à l’amélioration de l’outil d’observation ou à une plus forte médiatisation.
L’analyse des conséquences de la concurrence entre médias et de la course à l’information révèle de façon très nette les effets dévastateurs de la non-vérification des informations. Gérald Bronner précise bien ici qu’il ne cherche pas à faire le procès des journalistes, mais bien à expliquer quelles sont les conditions actuelles du marché informationnel et dans quelle mesure celles-ci mettent systématiquement les médias dans une position dite du dilemme du prisonnier. Il s’agit d’une situation modélisée dans la théorie des jeux qui démontre que le calcul risque/gain peut aboutir à une forme d’irrationalité collective. Ainsi, pris par les enjeux et la pression de la trop forte concurrence, les journalistes ont plusieurs choix lorsqu’une information douteuse apparaît : soit ils ne la publient pas, mais si elle se révèle vraie, le risque de paraître dépassé et peu compétitif est fort ; soit ils la publient : le gain est très fort si elle est vraie et que personne d’autre ne le fait, en revanche, si elle est fausse, le média démontre son incompétence ; si tout le monde publie, il y a un gain global faible et un fort risque de discrédit si l’information est fausse ; si personne ne la publie, il y a à la fois peu de gain et peu de risques, l’information demeure invisible. La course au scoop pousse donc le plus souvent les médias à publier des informations douteuses sans prendre le temps nécessaire de la vérification pour obtenir le plus possible debénéfices sur les concurrents.
L’auteur nous livre ensuite quelques-uns des ingrédients indispensables à l’élaboration d’une rumeur efficace : elle est dans la plupart des cas « noire », pessimiste voire catastrophiste en jouant sur l’inquiétude et la peur des populations, émotions beaucoup plus vendeuses que l’optimisme ; la rumeur doit avoir un sujet qui implique et concerne le public destinataire ; elle doit être inédite et un brin spectaculaire pour bien fonctionner et marquer les esprits. Tous ces facteurs (effet Fort, biais de confirmation, dilemme du prisonnier, vitesse de diffusion, jeu de la peur et du spectaculaire) sont autant de vecteurs qui vont rendre l’information erronée plus visible sur le web qu’une information vérifiée et fiable.

La troisième partie de l’essai est par ailleurs consacrée au décryptage du traitement médiatique de la vague de suicides chez France Télécom en 2009-2010. Gérald Bronner montre que 90 % des articles publiés dans les médias durant cette période adoptent la thèse du « management meurtrier » qui est d’ailleurs passée dans l’imaginaire collectif alors que l’analyse objective des statistiques du taux de suicide révèle que ce taux n’est en réalité pas plus élevé que la normale. On peut souligner qu’il ne s’agit en aucune manière pour l’auteur de cautionner ce type de management, son propos n’est pas de porter un jugement sur les causes ou d’avoir un point de vue politique, mais bien d’analyser la méthode à définir pour aboutir à une analyse objective. On peut se dire ici que, quelles que soient les raisons de ces suicides, en profiter pour dénoncer une forme de management sauvage est un bon prétexte pour mettre sur le tapis un problème de société inquiétant. Cette objection étant faite, il reste intéressant de suivre les arguments du sociologue qui montre, là encore, les biais de raisonnement à l’œuvre dans l’analyse des statistiques. Ainsi, l’esprit humain a tendance à ne rechercher qu’une seule et unique cause à un phénomène, alors que la réalité mêle souvent une multitude de facteurs. À cela s’allie notre représentation erronée du hasard qui passe par la croyance en la loi des séries : on croit voir des liens entre des événements aléatoires répétés dans un laps de temps bref, car on imagine toujours que le hasard répartit les occurrences d’un même phénomène de façon régulière dans le temps. C’est l’effet râteau. Le propre de l’aléatoire est pourtant bien d’être tout sauf régulier dans ses manifestations temporelles, à l’image d’une série de pile ou face que l’on imagine plus aisément répartie équitablement et en alternance plutôt qu’une série de pile successive puis une série de face, alors que la probabilité est la même dans tous les cas. Gérald Bronner assimile la vague de suicides chez France Télécom à cette représentation en expliquant qu’il faut regarder le phénomène sur un laps de temps plus large pour lisser les résultats et voir s’il y a vraiment eu une hausse ou non.
Enfin, les sites de critiques des médias en prennent eux aussi pour leur grade puisqu’ils sont soumis à des erreurs de raisonnement similaires. L’auteur nous rappelle que n’importe quelle catégorie socioprofessionnelle, soumise aux mêmes contraintes que celles vécues par les journalistes, réagirait de façon identique. La pression de l’urgence à publier et une trop forte concurrence diminuent la probabilité d’obtenir au final des informations fiables car le temps long de la vérification et de l’analyse est raccourci, voire supprimé. Ce sont les intuitions trompeuses qui remplacent la distance critique en une mutualisation généralisée de l’erreur.
Sagesse des foules ou irrationalité collective ?
La lecture de la quatrième partie de l’ouvrage laisse plus mal à l’aise car, au-delà des arguments statistiques et des démonstrations basées sur les mécanismes cognitifs qui sont ici avancés, elle semble développer davantage un point de vue sur la démocratie participative et aboutir à un constat trop pessimiste pour être constructif, ce qui sera nuancé par la dernière partie du livre. Gérald Bronner montre tout d’abord que l’effet Othello, c’est-à-dire l’usage de la narration ou du story telling pour faire adhérer le public à des histoires improbables, s’amplifie avec l’exigence contemporaine de transparence. Les effets de la scénarisation sont très prégnants dans toutes les rumeurs et théories du complot et sont renforcés par la massification des données issues de la volonté de transparence. L’auteur parle ainsi d’un triumvirat démocratique basé sur les trois affirmations suivantes : « J’ai le droit de savoir (transparence), j’ai le droit de dire (liberté d’expression), j’ai le droit de décider (démocratie participative et citoyenne). » Le sociologue critique vertement les fervents « précautionnistes », ces citoyens qui n’ont aucune compétence dans les domaines scientifiques et techniques, mais qui s’arrogent le droit de contester les données scientifiques, voire de faire suspendre les progrès technologiques au nom du tout puissant principe de précaution. Je ne suis personnellement pas d’accord avec ce point de vue qui semble ne laisser aucune place à la remise en cause de la parole scientifique et oublier la célèbre phrase de Rabelais : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». S’il paraît effectivement difficile de remettre en question les résultats d’une étude scientifique lorsqu’elle a été validée par les pairs, réalisée par des scientifiques indépendants, dénuée de tout conflit d’intérêt et effectuée avec toute la rigueur des protocoles expérimentaux (double aveugle, taille de l’échantillon suffisante…), il ne faut pas oublier la dimension éthique et forcément politique liée à l’utilisation de ces résultats. C’est sans doute cette dernière dimension qui est totalement évacuée par l’auteur, trop centré sur le seul domaine statistique. Mais écoutons les arguments qu’il avance concernant la sagesse présumée des foules.
Que ce soient les expériences menées par le Pr. Gordon en 1924, ou encore le « théorème de Condorcet », base idéologique du suffrage universel, il apparaît que d’une part, l’intelligence collective peut être plus efficace que ne le seraient des individus devant effectuer seuls les mêmes choix, car elle permet une mutualisation des ressources. Elle abolit les limites spatiales de la recherche grâce à la mise en commun des données et démultiplie le nombre d’essais/erreurs possibles avant d’obtenir un résultat. D’autre part, la diversité des points de vue et des raisonnements d’individus variés assure des décisions plus optimales que celles qui seraient prises par le plus compétent des individus. C’est justement grâce à la diversité que les erreurs des uns compensent ou annulent les erreurs des autres pour aboutir à une juste prise de position. Mais tout cela est sans compter les fameux biais de raisonnement auxquels est soumis en permanence le cerveau humain, qui, en groupe, crée une convergence prédictible de l’erreur.
Ainsi, Gérald Bronner décline tous ces penchants de l’esprit à suivre l’opinion, non la plus raisonnable, mais la plus simple et la moins coûteuse socialement. On va adopter spontanément le point de vue de la masse pour ne pas se sentir exclu (cascade de réputation) et nous allons nous accrocher aux personnes qui semblent le plus à l’aise ou qui s’expriment le mieux (biais d’ancrage). Enfin, la délibération du groupe a toutes les chances de subir un effet de polarisation qui la pousse non vers la modération mais vers les extrêmes. Par ailleurs, un autre biais courant est celui de la représentation subjective des probabilités : selon des études menées en psychologie cognitive, l’esprit humain a tendance à surévaluer le risque ou la chance d’obtenir des probabilités très faibles, voire infimes, et à sous-évaluer les probabilités fortes, ce qui induit des prises de décision basées sur du ressenti et non sur une vision objective des différents éléments. Le biais de division est également à l’œuvre dans le cas d’un problème complexe, que nous allons avoir envie de segmenter et de découper pour en résoudre chaque partie séparément, le vidant ainsi de son sens global. Enfin, l’effet Esope crée un climat anxiogène en renforçant la peur et l’imagination du pire : la majorité des publicateurs sur le web, par exemple dans le domaine de la santé, est constituée de personnes qui ont eu des problèmes médicaux et en font part. Le réseau leur assure une surreprésentation qui ne correspond pas aux risques réels encourus. Selon Gérald Bronner, si la sagesse des foules prend tout son sens lors des votes politiques en se centrant le plus souvent autour d’une position médiane, il ne convient pas de généraliser cette vision idéale du collectif en donnant aux citoyens un rôle de contre-pouvoir et d’expertise de la parole scientifique, car c’est justement dans les domaines scientifiques et techniques que fleurissent le plus les erreurs de jugement.
De la démocratie des crédules à la démocratie de la connaissance
Cette dernière partie de l’ouvrage est selon moi plus convaincante que la précédente. L’auteur y avance des solutions notamment dans le domaine de l’éducation et ne tombe plus dans une forme de grandiloquence pessimiste, comme c’était le cas au cours de son argumentaire sur la démocratie participative. Il y réfute dans un premier temps la thèse selon laquelle la part de croyance et d’irrationalité de l’esprit humain pourrait reculer grâce à la hausse du niveau d’éducation. Les études sociologiques sur le profil des personnes qui adhèrent aux théories du complot ou aux para-sciences sont éloquentes et donnent des résultats complètement contre-intuitifs. En effet, ce sont les cadres supérieurs et les professions intermédiaires qui croient le plus au Monstre du Loch Ness pour ne citer que cet exemple, bien plus que les ouvriers ou les agriculteurs. Le niveau d’études ne va donc pas de pair avec un meilleur esprit critique face aux mythes et aux rumeurs, et il en est de même avec les phénomènes d’emprise sectaire ou de radicalisation. Ces résultats étonnants peuvent s’expliquer par le fait qu’un certain niveau d’éducation donne une plus grande ouverture mentale et une disponibilité intellectuelle qui ouvre le champ des possibles de la croyance. La métaphore de Pascal citée ici est parlante : quand la connaissance, modélisée en sphère, s’accroît, la surface de la sphère en contact avec ce qui lui est extérieur, c’est-à-dire l’ignorance, s’accroît également. La conscience de l’ignorance croît avec l’augmentation de la connaissance et donne ainsi davantage accès à des théories plus ou moins farfelues qu’un esprit finalement moins instruit ne peut pas même envisager.
Les classes sociales supérieures ont par ailleurs tendance à davantage remettre en question la parole établie : si le doute est constructif, il peut aboutir à des formes de paranoïa ou de conspirationnisme. Une forme de pensée relativiste place sur le même plan des sources de fiabilité différente, à l’instar des publications sur Wikipédia qui donnent la même importance à des rédacteurs n’ayant pas du tout les mêmes compétences. Cette « définition polyphonique de la vérité » gomme la notion de fiabilité des sources et renforce la crédulité. Gérald Bronner affirme que notre système éducatif basé sur le doute et la remise en question manque de méthodes pour structurer l’esprit critique. Or, la science propose des protocoles expérimentaux extrêmement méthodiques qui ont toujours visé, comme le montre l’histoire des sciences, à dépasser les limites de la rationalité humaine, qu’elles soient dimensionnelles (espace-temps), culturelles (représentations préalables) ou cognitives (limite du cerveau humain dans le traitement des données). Les progrès de la connaissance scientifique représentent donc autant de reculs de ces trois limites de la rationalité et créent un héritage universel de la pensée humaine.
L’auteur présente ensuite différents travaux des sciences cognitives qui permettent grâce à des méthodes de formation intellectuelle de réduire l’impact des biais de raisonnement sur les esprits. On regrette ici de ne pas avoir d’exemples vraiment concrets à mettre en œuvre avec les élèves, mais ce serait sans doute l’objet d’un ouvrage entier. Même si ces biais sont rémanents et nécessitent donc de nombreux exercices répétés et réguliers pour prendre du recul, il semble éminemment intéressant pour le système éducatif de s’emparer de ces méthodes visant à expurger l’esprit critique de ces penchants à l’erreur. Ainsi, mettre l’accent dès le plus jeune âge sur les erreurs liées à nos sens et sur les illusions de perception permet d’avoir conscience de la méfiance à accorder à nos cinq sens. La cartographie de nos erreurs systématiques est bien connue des chercheurs et devrait donc être proposée selon moi en formation initiale et continue pour les enseignants, eux-mêmes soumis aux mêmes biais de raisonnement que leurs élèves. Pour « dompter l’avare cognitif qui est en nous », la pensée critique méthodique est absolument nécessaire, que ce soit dans le domaine de l’éducation, mais aussi dans celui des médias dont la responsabilité est forte dans la diffusion de fake news.
Gérald Bronner termine l’ouvrage en appelant de ses vœux un renouveau de la communication scientifique qui devrait être plus pédagogique et lutter plus activement contre la défiance dont elle pâtit auprès du public. Recréer un réseau de sociétés savantes ou mettre en avant des figures de scientifiques charismatiques incarnées par exemple par Cédric Villani dans le domaine mathématique, seront autant de moyens d’améliorer l’image de la science et cheminer vers une véritable démocratie de la connaissance.
En conclusion, la lecture de cet essai entraîne une déstabilisation éclairante de nos certitudes et de nos jugements. Si les points de vue exprimés par l’auteur sur la participation citoyenne dans le domaine scientifique et technique et sur le principe de précaution peuvent être contestés, il est en revanche salutaire de mettre en lumière tous les travers et les penchants de l’esprit humain sur la pente de l’erreur. Ce que prône l’auteur avec sa pensée critique méthodique s’apparente beaucoup à ce que nombre de professeurs documentalistes font, à leur mesure, en séances pédagogiques avec leurs élèves, en les faisant s’interroger sur la fiabilité des sources, la légitimité et la compétence des auteurs de l’information, ou encore sur les mécanismes de la rumeur et l’illusion générée sur nos sens par des photographies détournées. Identifier les biais de raisonnement, garder à l’esprit les conditions contemporaines particulières qui régissent le marché médiatique actuel et utiliser les avancées des sciences cognitives pour mieux comprendre les mécanismes du cerveau humain, sont autant d’enjeux importants exposés dans cet ouvrage, qui peuvent être approfondis par les mises en œuvres pédagogiques concrètes proposés par le collectif CorteX entre autres. Même si l’étude cognitive des réactions humaines a, comme tous les domaines du savoir, ses limites et n’est pas une solution éducative miracle, elle représente un champ nouveau, relativement méconnu qui reste à explorer par les enseignants. En alliant sociologie et sciences cognitives, Gérald Bronner se pose donc comme un auteur à suivre tant son propos se fait l’écho des problématiques centrales à l’info-documentation.

Les observateurs : affilié au site de France24, la page web des observateurs (service de journalisme collaboratif basé sur l’appel à témoins du grand public pour mettre en avant sujets et infos) contient une rubrique intox, consacrée au fact-checking, au décryptage des rumeurs et à la dénonciation des fake news. ◊http://observers.france24.com/fr/
Le site Fake news Watch entend dresser une liste non exhaustive des sites douteux américains classés en trois catégories : les sites de rumeurs et d’infos falsifiées ; les sites satiriques ; les sites dits « clickbait », c’est-à-dire qui tirent leurs profits du nombre de clics en mettant en avant les infos douteuses qui génèrent davantage de clics que la vérité. Toutefois, attention aux mises à jour peu régulières de ce site : en avril 2017, la dernière datait de janvier 2016… ◊http://fakenewswatch.com/
journalistes passe au crible toutes les informations, déclarations des personnalités publiques mais aussi des experts convoqués dans les médias. On peut consulter les décryptages par zone géographique, par thèmes ou par degré de vérité. Après le Obameter, les auteurs du site ont mis en place le Trump-o-meter, mesure de l’effectivité des promesses de campagne pendant le mandat. Le baromètre, accompagné d’un code couleur, du vert au rouge, va jusqu’à la catégorie « Pants on fire ! », signifiant le summum du mensonge, avec toujours un petit commentaire humoristique en dessous. Bien utile pour travailler en anglais avec les lycéens sur les informations erronées ou trompeuses. 






rofesseur d’anglais. Ce professeur l’a ramené un soir de son entraînement de natation. A-t-il été trop prévenant ? Darren est bien incapable de le dire, mais face au groupe qui veut la peau de l’enseignant, il se tait. La carrière du prof est brisée, et Darren ne sort pas grandi de cette épreuve. On retrouve également cette thématique du professeur qui aurait eu un comportement déplacé envers un élève dans Rumeur… de Roger Judenne. Christophe Léon s’empare également de cette thématique dans Hoax : on retrouve la rumeur d’une « relation » entre un enseignant et son élève, sauf qu’ici il s’agit de femmes. Ascendant prof-élève, allusions sexuelles et homosexualité, tous les ingrédients pour une rumeur explosive et destructrice se mettent en place.
alors à l’opprobre lycéen. On retrouve aussi ce schéma de la jeune fille « pas assez féminine » et qui doit subir le harcèlement de l’amoureux éconduit à travers le personnage d’Ella, une des patientes du psychologue Sauveur Saint-Yves, héros de la trilogie de Marie-Aude Murail, Sauveur et fils.
Dans la plupart des romans cités, la rumeur est relayée par le bouche-à-oreille mais aussi par Internet et surtout sur les réseaux sociaux, nouveaux forums d’expressions pour une grande partie des adolescents. Les évolutions majeures de ce nouveau type de transmission sont : potentiel considérable de diffusion, rapidité de transmission et surtout conservation de l’information5. En effet, même plusieurs années après, l’information est telle quelle, prête à être rediffusée en l’état, le droit à l’oubli s’éloigne.
réalité qui peut provoquer bien des dégâts chez les adolescents. La sélection pouvait être élargie aux romans qui parlent de harcèlement à proprement parler, mais nous avons choisi de resserrer autour de la rumeur comme élément déclencheur du mécanisme de harcèlement.
Agnès Deyzieux : Quel rapport entretenez-vous avec le dessin ? Depuis quand dessinez-vous ? Quelles ont été vos influences graphiques ?

Cet ancrage dans l’Histoire crée-t-il des contraintes que vous n’aviez pas avec vos projets précédents, en matière de respect des lieux, des personnages historiques ? Le rôle de la documentation a-t-il été plus important ?


