Il y a quarante ans, Alain Minc était un jeune Inspecteur Général des Finances encore inconnu. C’est pourquoi le Président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, s’est adressé par lettre datée du 20 décembre 1976, publiée en avant-propos dans cet ouvrage, à Simon Nora, « grand commis de l’État », Inspecteur Général des Finances ayant conduit de nombreuses missions à la tête de directions administratives ou de grandes sociétés privées donnant lieu à l’édition de plusieurs rapports remarqués. Cet Inspecteur Général des Finances, issu d’une famille de lettrés très connue (Pierre Nora, l’historien, Dominique Nora, journaliste), est chargé « de faire progresser la réflexion sur les moyens de conduire l’informatisation de la société. » La réponse de Simon Nora, lettre du 20 janvier 1978 introduisant l’ouvrage, donne des explications à la présence d’Alain Minc, jeune énarque, comme co-signataire de ce texte : « Alain Minc, Inspecteur des Finances, co-signe ce rapport, à la conception et à la rédaction duquel il a été pleinement associé. Nous en assumons en commun la responsabilité. » Cet éclaircissement permet de comprendre l’ordre des auteurs, Simon Nora en premier et Alain Minc en second en dépit de l’ordre alphabétique qui aurait pu être retenu.
Après ce premier succès éditorial, la jeunesse et les talents tant d’écriture que médiatiques d’Alain Minc en feront un auteur à succès et un homme dont les conseils furent recherchés par les hommes politiques. Le lecteur peut apprécier ou, au contraire, rejeter les idées de cet écrivain ayant eu le courage de s’appliquer ses propres recommandations en renonçant au statut de la fonction publique et au pouvoir de l’Inspection Générale des Finances3.
La période d’écriture de ce rapport, 1976-1978, se révèle propice à une réflexion sur l’informatisation de la société française avec ses espoirs, « le plan calcul » devant permettre à la France de rattraper son retard et de rejoindre les USA4 et ses craintes pour les libertés individuelles avec la parution d’un article percutant de Philippe Boucher, « SAFARI5 ou la chasse aux Français6 » mettant en évidence les contradictions et oppositions existantes au plus haut niveau quant à la nécessité de croiser et de recouper les données nominatives détenues par les administrations.
L’ouvrage comprend une introduction présentant la crise française et le rôle probable de l’informatique dans sa résolution, suivie d’un constat technique menant de l’informatique à la télématique. L’ouvrage s’articule autour de trois axes : les défis7, les points d’appui et les questions d’avenir. Cet ensemble est complété par le résumé des annexes, la liste des contributeurs et un glossaire très utile à l’époque où le vocabulaire informatique n’avait pas encore envahi les espaces publics et privés.
Si l’informatisation de la société est largement évoquée tout au long de ce rapport, l’éducation et l’enseignement font l’objet de nombreuses réflexions de la part de Simon Nora et Alain Minc, d’où la structure de cette recension en deux parties, l’une consacrée à l’ensemble de la société et l’autre revenant plus particulièrement sur l’informatique et la pédagogie.
Le constat posé par les deux rédacteurs revient sur la persistance de la crise depuis le premier choc pétrolier de 1973-1974. Selon eux, l’emploi judicieux de l’informatique par la société française serait en partie une solution à cette crise, comme une informatisation non préparée par l’État risquerait au contraire d’aggraver la situation, voire de mener le pays au pire. Les auteurs tablent sur un développement informatique continu et harmonieux où chacun aurait sa place avec des tensions atténuées par la mutation des structures économiques tout en maintenant l’indépendance nationale. Les aspirations contradictoires du peuple sont rappelées, un désir d’émancipation qui se heurte à l’appétit d’égalité. C’est ici qu’intervient la « révolution informatique » qui amène à une crise en même temps qu’elle offre les moyens de la résoudre, comme toutes les révolutions technologiques précédentes, telles l’imprimerie, la machine à vapeur ou encore l’électricité.
Visionnaires et perspicaces, Simon Nora et Alain Minc prévoient le développement exponentiel de la « télématique », qui est aujourd’hui la connectique véhiculant des informations, donc du pouvoir. L’informatisation devrait apporter un gain de productivité, donc de compétitivité sur le long terme, diminuant ainsi le chômage et ouvrant de nouveaux débouchés. Toujours, selon nos auteurs, l’informatique offre des solutions diversifiées par la décentralisation des grandes entités centralisées et l’autonomisation des secteurs locaux comme les collectivités territoriales. Ce schéma se retrouverait dans le secteur privé par le renforcement des petites et moyennes entreprises aux dépens des grandes. L’informatisation permettrait l’amélioration des rapports entre l’administration et les citoyens. En fait, elle devrait accroître la transparence et transformer les rapports de pouvoir au sein de notre société.
Se pose aussi la question des interactions et rapports de force entre les grands groupes informatiques, comme IBM et l’État. Sans nier que l’informatisation risque en ses débuts d’accroître le chômage, les auteurs indiquent qu’il faut développer les effets positifs de cette révolution pour réorganiser les administrations, renforcer les petites et moyennes entreprises et informer les citoyens en évitant une domination de la société par l’industrie informatique. L’exemple donné est IBM ; aujourd’hui, il est question des GAFA ou GAFAM – Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft8. Pour préparer l’avenir, Simon Nora et Alain Minc indiquent formellement que le développement informatique impose l’abandon des anciennes méthodes et que l’État assume sa puissance régalienne tout en acceptant de ne plus être l’acteur exclusif du jeu social.
Cette deuxième partie de l’introduction des termes « informatique » et « télématique » revient sur les développements technologiques de l’époque avec l’arrivée de « petites machines » efficaces, peu coûteuses et synonymes de liberté. C’est une anticipation osée, car le micro-ordinateur et le minitel sont encore en période d’expérimentation et n’ont pas pénétré dans les sphères des petites et moyennes entreprises, de l’artisanat, et encore moins des familles.
La notion de télématique inventée par Simon Nora et Alain Minc est extraordinaire. Le mot est tombé en désuétude en France depuis l’arrivée d’Internet et du vocabulaire anglo-saxon l’accompagnant. Selon nos deux auteurs, la télématique correspond à l’association de deux réseaux, celui de la télévision et celui du téléphone qui entrent en synergie pour équiper dans un futur proche les familles avec un système permettant d’obtenir rapidement des informations de tous types et des échanges interpersonnels avec textes, sons et images filmées. Ce lien, cette osmose croissante entre le téléviseur, le téléphone et la constitution d’un immense réseau télématique doit beaucoup à la connaissance, par les deux Inspecteurs Généraux, des plans français « Câble9 » et « Transpac.10 » ainsi que de « l’ARPANET » des universitaires et militaires américains. Ce dernier donnera naissance au réseau Internet11. Les deux rédacteurs estimaient que ce réseau télématique ne serait pas un réseau supplémentaire parmi d’autres, mais l’unique réseau du futur.
Les défis
Trois chapitres divisent cette première partie : « Télématique et nouvelle croissance » ; « Télématique et nouveaux jeux de pouvoirs » et « Télématique et Indépendance nationale ».
Selon les auteurs, l’informatisation massive aurait un effet négatif immédiat sur l’emploi de la main-d’œuvre et dans les services comme les banques, les assurances ou encore la Sécurité sociale. Toutefois, les gains de productivité, l’accroissement des débouchés entraîneraient une meilleure compétitivité qui à son tour enclencherait le maintien de l’emploi dans la production industrielle. La rationalisation introduite par l’informatisation devrait permettre de produire mieux et plus, en particulier à l’exportation.
Cependant, les deux auteurs estiment que l’informatique ne sera pas suffisante pour résoudre la crise française. Ils pensent que l’informatique suscitera des demandes nouvelles et ils donnent en exemple les deux pays, alors les plus avancés dans ce domaine : les États-Unis et le Japon. Ces références et le titre de la première partie ne doivent rien au hasard, d’autant que Jean-Jacques Servan Schreiber a publié en octobre 1967 Le Défi Américain12, vendu à plus de deux millions d’exemplaires, et dans la foulée, en 1980, Le Défi Mondial13, dont le Japon est l’acteur principal.
Les jeux de pouvoir sont incontestablement modelés et modifiés par les innovations techniques. Les inventions successives de l’écriture, de l’imprimerie, du téléphone, de la radio et de la télévision en sont des exemples. Il en sera de même avec l’arrivée de la micro-informatique connectée en réseau. L’informatique décentralisée permet de déléguer certains pouvoirs des grandes administrations et des grandes entreprises centralisées parisiennes à des entités provinciales plus petites devenues autonomes. Les pouvoirs se fractionnent autorisant dans notre pays hypercentralisé autonomie et décentralisation des pouvoirs provinciaux et périphériques. Des exemples pratiques, aujourd’hui ordinaires, sont imaginés par les deux auteurs, comme la réservation des places, la monnaie électronique, la décentralisation et la déconcentration administratives, ainsi que la facilité d’accès aux soins médicaux.
Simon Nora et Alain Minc envisagent une véritable remise en cause des modes d’enseignement et de qualification professionnelle. L’un des problèmes majeurs évoqué reste bien celui de la conjugaison entre les libertés, l’efficacité et la transparence14.
Le dernier point de cette première partie, si riche, reprend le thème gaullien de la consolidation de l’indépendance nationale grâce à la mise en œuvre d’un réseau informatique puissant s’appuyant sur des avancées technologiques importantes comme la création d’un réseau national de communication par satellites spatiaux.
Les points d’appui
Trois chapitres composent également cette partie : « Le pôle des télécommunications » ; « L’État et les nouveaux acteurs » et « L’informatisation de l’administration ». Les auteurs regrettent l’absence d’une stratégie unifiée en raison de multiples centres de décision qui ralentissent la progression de la filière électronique française. Cette multiplication des centres décisionnaires et leur dispersion résultaient d’un exercice défaillant des tutelles de l’État. Pour remédier à cette situation, nos deux auteurs souhaitaient la création d’un ministère de la Communication15.
Pour réussir ce passage à la télématique, l’État doit soutenir une politique volontariste tout en favorisant l’émergence de nouveaux acteurs de la société civile et industrielle tant dans le domaine de la production des outils informatiques que dans le renforcement des sociétés de services par la diffusion de la micro-informatique. Plusieurs grandes sociétés françaises, comme Bull et la CII-HB, aujourd’hui disparues dans l’effondrement de la filière nationale de production de minitels et d’ordinateurs16, sont citées en exemple.
L’État doit aussi donner l’exemple en matière d’administration en acceptant le développement décentralisé de l’informatique, c’est-à-dire en déléguant ses pouvoirs. Cette redondance de la première partie est un rappel nécessaire tant la force centralisatrice de l’État tire ses racines et sa puissance d’une histoire propre à notre pays. « L’informatique traditionnelle était hiérarchisée, isolée, centralisée… Désormais, l’informatique peut être déconcentrée, décentralisée ou autonome : c’est affaire de choix ».
Questions pour l’avenir
Cette troisième partie propose deux hypothèses d’avenir : « Société informatisée, société de conflits culturels ? » et « Le projet en avenir aléatoire : socialiser l’information ». Sans le dire, mais en le suggérant, Simon Nora et Alain Minc donnent à penser que la lutte entre deux classes, les possédants et le prolétariat, va disparaître : « La scène sociale traditionnelle tendra à se désarticuler… [car] la valeur “travail” se dissoudra ». Cette hypothèse séduisante sera reprise seize ans plus tard par Jean Baudrillard17. Le travail ne sera plus la source principale des conflits qui migreront vers d’autres thèmes, comme la santé, l’éducation, la ville… L’écologie est très rapidement citée.
Ce qui est très bien vu, c’est que la télématique et ses réseaux seront des lieux de savoirs, de prolongement des mémoires collectives et de création d’outils d’égalisation ou de discrimination. La simplification obligée du vocabulaire par la normalisation informatique risque de créer une communication à moindres frais aux dépens du contenu et de la culture.
En conclusion, les deux auteurs lancent un appel à l’élaboration d’un projet de régulation autorisant la socialisation de l’information. Toutefois, il faut remarquer une part de rêve et d’espérance déçue par le maintien non prévu de pouvoirs forts. Simon Nora et Alain Minc ont cru, comme Marshall McLuhan18, que la circulation de l’information numérique et la société de l’information en construction permettraient l’émergence d’une véritable société de transparence. Or les pouvoirs établis ont su créer des filtres puissants et imparables comme les plateformes et les automates de redirection téléphoniques19.




Le sort des garçons n’est pas meilleur : Broken Glass, c’est le verre cassé que doivent ramasser Sandeep et Suresh pour survivre dans la grande ville, dans une atmosphère à la fois misérable et pleine de vie, façon Slumdog Millionnaire. À ces garçons des villes jetés là par la misère, Kashmira Sheth ne donne même pas de noms. Courbés toute la journée dans un atelier de tissage de perles, les enfants ne parlent plus, deviennent des Garçons sans noms, jusqu’à ce que Gopal se rebiffe. Dans Les Cerfs-volants, Agnès de Lestrade nous parle des gamins fouilleurs de décharges dont l’un d’eux a l’idée de fabriquer des cerfs-volants à partir de sacs plastiques pour financer l’opération qui pourrait empêcher sa sœur de devenir aveugle.











