Professeurs documentalistes et formateurs aux CAPES de documentation, Élodie Royer et Bernard Heizmann sont les auteurs de plusieurs ouvrages consacrés à la préparation de ces concours. Ils sont également les co-auteurs d’un manuel sur le métier intitulé Le Professeur-documentaliste paru aux éditons Canopé en 2019. Ils y développaient une approche par gestes professionnels qu’ils reprennent dans leur nouvelle publication : Guide du professeur documentaliste : 40 fiches pour (re)découvrir le métier. Ce guide est organisé en 5 parties : connaître les fondamentaux du métier, enseigner, piloter, gérer, ouvrir/communiquer. L’ouvrage s’adresse aussi bien aux candidats aux concours qu’aux professeurs documentalistes en exercice. Les premiers y trouveront des informations synthétiques grâce aux rubriques « En quelques mots », « L’essentiel » et « Mémento » ainsi qu’un pas-à-pas proposé dans la rubrique « Étapes » des différentes fiches. Les seconds y trouveront un nouveau point de vue pour nourrir leur réflexion, voire « modifier positivement [leur] pratique » (p. 9). Découvrons tout d’abord les éléments de cette nouvelle publication qui nous ont paru les plus significatifs, avant d’exprimer notre point de vue personnel sur l’ouvrage.
La première partie, intitulée « Connaître les fondamentaux du métier », regroupe les fiches 1 à 5.
Elle s’adresse principalement aux candidats aux concours, et vise à cadrer le champ d’intervention du professeur documentaliste à travers des fiches consacrées à la circulaire de missions, au métier, à l’établissement scolaire et à la formation continue. Les auteurs soulignent la principale nouveauté de la dernière circulaire de missions : la reconnaissance d’une mission de pilotage confiée au professeur documentaliste, à l’échelle du CDI, mais également de l’établissement scolaire. Élodie Royer et Bernard Heizmann rappellent que tous les gestes professionnels du professeur documentaliste sont pédagogiques, dans la mesure où ils répondent aux besoins des élèves, y compris les gestes purement documentaires qui conditionnent notamment la qualité des séances pédagogiques mobilisant les ressources du CDI.
La deuxième partie, intitulée « Enseigner », regroupe les fiches 6 à 14.
Les candidats aux concours y (re)trouveront tous les éléments nécessaires à la conception et à la mise en œuvre d’une séquence pédagogique : les compétences travaillées en Éducation aux Médias et à l’Information (EMI), les différentes étapes d’une séance ainsi que les modalités d’évaluation des élèves. La dernière fiche de cette partie, consacrée à l’intelligence artificielle (IA), s’adresse quant à elle aussi bien aux candidats aux concours qu’aux personnels en exercice.
Partant du principe que l’EMI est « l’affaire de tous » (p. 33), les auteurs conçoivent la mission du professeur documentaliste comme celle d’un référent EMI. À l’instar d’un référent culture, il informe, initie et participe, lorsque cela est possible, à des projets d’EMI, mais surtout il en assure la coordination et l’évaluation. En d’autres termes, le professeur documentaliste pilote un « projet EMI » (p. 33), inscrit autant dans les programmes scolaires des différentes disciplines que dans les différents parcours éducatifs. Il est intéressant de noter que cette conception rejoint celle du projet de programmes d’EMI de juin 2025 du Conseil supérieur des programmes, dans lequel l’EMI s’organise « autour du professeur documentaliste » (p. 4)[1].
Enfin, Élodie Royer et Bernard Heizmann insistent sur une dimension plus quotidienne de cet enseignement : l’accompagnement. Ce geste professionnel dont l’importance est, selon eux, largement sous-estimée est pourtant explicitement mentionné dans les textes officiels. Il recouvre aussi bien des actions ponctuelles, comme la réponse à une demande immédiate, qu’un travail de long terme portant sur les espaces documentaires, physiques et numériques, du CDI.
La troisième partie, intitulée « Piloter », regroupe les fiches 15 à 24.
Depuis la dernière circulaire de missions, en 2017, le professeur documentaliste agit explicitement à l’échelle de l’établissement en pilotant la politique documentaire. Celle-ci s’articule autour de plusieurs axes : l’EMI, le développement des collections documentaires, la communication et l’animation culturelle. Toutefois, ne relevant pas d’une obligation réglementaire pour un établissement public local d’enseignement (EPLE), sa mise en oeuvre « peut générer des difficultés lorsque l’équipe […] est peu active ou peu convaincue de l’intérêt de la chose » (p. 80). Un travail de plaidoyer est alors à mener, parfois même auprès de la direction, afin que la politique documentaire devienne un élément constitutif du projet d’établissement – le renouvellement de ce dernier pouvant d’ailleurs constituer une occasion idéale pour engager cette démarche. Dans cette perspective de pilotage, Élodie Royer et Bernard Heizmann conseillent de formaliser dans un document dédié – le plan de développement des collections – les différents critères d’acquisition des ressources documentaires. Ils rappellent, à juste titre, que cette explicitation facilite la défense, voire l’augmentation, du budget d’acquisition, dans la mesure où elle permet de montrer que les achats répondent à des besoins pédagogiques clairement identifiés : ceux des élèves.
Enfin les auteurs rappellent que le professeur documentaliste est responsable du Centre de documentation et d’information, dont le fonctionnement doit être pensé à l’échelle de l’établissement et en articulation avec les autres services. Une amplitude d’ouverture maximale peut être ainsi envisagée en collaboration avec la vie scolaire, mais également avec d’autres acteurs de l’établissement, afin de permettre au professeur documentaliste de répondre au mieux à ses nombreuses missions. L’enjeu central est alors de faire du CDI un lieu véritablement « habité » par les élèves. La réflexion comme l’action du professeur documentaliste doivent, dès lors, être résolument orientées vers les usagers, notamment en ce qui concerne l’aménagement des espaces, les modalités d’ouverture, les activités qui s’y déroulent et les ressources mises à disposition.
La quatrième partie, « Gérer », regroupe les fiches 25 à 34.
Elle est consacrée à une responsabilité première du professeur documentaliste, la gestion quotidienne du CDI : accès, accueil, usages, collections, services physiques et numériques, animations et communication visant à faire connaître l’offre proposée. Cette diversité de missions est à l’origine d’une charge de travail souvent importante. Par conséquent, Élodie Royer et Bernard Heizmann conseillent de prendre du temps, d’analyser les différentes tâches et de les hiérarchiser en fonction de leur urgence, tout en veillant à préserver leur diversité afin de répondre aux nombreuses missions confiées au professeur documentaliste.
Geste professionnel certainement le plus fréquemment mobilisé et intrinsèquement lié la gestion quotidienne d’un centre de centre de documentation scolaire, l’accueil – un impensé professionnel selon les auteurs – fait l’objet d’une fiche dédiée. Ils appellent à dès-essentialiser ce geste complexe : il n’est lié ni à la personnalité, ni à l’humeur du professeur documentaliste. Il suppose au contraire une interrogation de la pratique : comment accueillir chaque élève afin qu’il se sente chez lui au CDI ? Quelle posture adopter afin de se rendre disponible ? Comment réagir face aux (mé)usages et pratiques des élèves ? Comment gérer les conflits ?
Autre geste parfois sous-estimé par la profession, mais pourtant central, le traitement documentaire des collections est également interrogé. Catalogage, indexation et cotation doivent être pensés en fonction de leur destinataire final : l’élève-usager. Les auteurs suggèrent que ce dernier puisse, dans certaines conditions, trouver une place dans ces opérations, renforçant ainsi leur dimension pédagogique.
Fidèles à une approche résolument orientée vers les usagers, Élodie Royer et Bernard Heizmann plaident également pour l’intégration du jeu – de société, vidéo ou de rôle – parmi les ressources proposées. Et pour lever les réticences présentes, ils rappellent que la bande dessinée a longtemps suscité une méfiance comparable avant de voir sa légitimité pleinement reconnue dans les collections des CDI. Aujourd’hui largement intégrée, elle constitue un précédent éclairant pour penser la place du jeu comme ressource culturelle à part entière.
Enfin, les auteurs insistent sur l’importance de valoriser le travail accompli, tant auprès de la direction que de l’ensemble de la communauté éducative. L’évaluation du fonctionnement du CDI – étroitement dépendante des moyens alloués et ne pouvant reposer sur la seule volonté du professeur documentaliste – constitue à cet égard un levier essentiel. En mettant en avant les besoins des élèves, elle permet au professeur documentaliste d’adopter une posture plus « offensive » dans la défense du budget.
« Ouvrir/communiquer » constitue la cinquième et dernière partie de l’ouvrage.
Conformément à la circulaire de missions de 2017, le professeur documentaliste y est présenté comme un acteur central de l’ouverture de l’établissement sur son environnement culturel. À ce titre, il contribue au parcours culturel des élèves en partageant sa connaissance des outils et mécanismes des appels à projets – voire en apportant un réel appui au montage de projets s’il est le référent culture de son établissement ; en partageant son carnet d’adresses des acteurs culturels ; en concourant à l’organisation d’interventions, de sorties et de voyages. En s’investissant dans cette mission, le professeur documentaliste veille à ce que les différentes actions engagées s’inscrivent dans une réelle politique, au sens programmatique, contribuant à la réduction des inégalités d’accès à la culture entre les élèves. Élodie Royer et Bernard Heizmann mettent toutefois en garde contre le caractère potentiellement très chronophage de cette mission, rappelant qu’elle n’est qu’une des missions confiées au professeur documentaliste, qui doit s’assurer qu’il répond aux autres axes de la politique documentaire.
Enfin, le professeur documentaliste contribue à la réflexion et à la mise en œuvre de la stratégie de communication, tant du CDI que de l’établissement. Celle-ci englobe la communication interne – la diffusion de la veille des différents agents de l’établissement – et la communication externe à destination des différents publics : élèves, parents, partenaires. Cette importante charge de travail ne peut être assumée qu’à l’échelle collective. Le professeur documentaliste est donc amené à participer aux réunions ou aux conseils dont l’ordre du jour porte sur cet axe de la politique documentaire, voire, comme le suggèrent les auteurs, à les organiser et à les animer.
Ainsi, pour Élodie Royer et Bernard Heizmann, l’action du professeur documentaliste s’inscrit avant tout à l’échelle de l’établissement scolaire, à travers le pilotage de la politique documentaire. Au demeurant, tous les axes de cette politique ont selon eux la même importance : chacun contribue à répondre aux besoins de la communauté éducative, en particulier à ceux des élèves. Il revient donc à chaque professeur documentaliste de mettre en œuvre de manière aussi équilibrée que possible les différents aspects de cette politique en tenant compte du contexte spécifique de son établissement. Mais le professeur documentaliste ne fait pas que concevoir des politiques publiques : il en assure également la mise en œuvre. Il lui revient donc de ne pas négliger certains gestes professionnels, parfois perçus comme anodins, tels que l’accueil ou le traitement documentaire.
Conscients des difficultés à mobiliser la communauté éducative au sujet de la politique documentaire, Élodie Royer et Bernard Heizmann font du professeur documentaliste un avocat qui plaide pour son intégration dans le projet d’établissement. Certes, le Guide du professeur documentaliste n’a pas vocation à apporter des « solutions pratico-pratiques » (p. 9), mais en le lisant, il nous prend l’envie de lire des retours d’expérience de collègues ayant plaidé avec succès la cause de leur politique documentaire.
Dans cette perspective, le professeur documentaliste pourrait, selon nous, s’appuyer sur une ou des personnes-ressources pour conduire la politique documentaire : un personnel de direction sensible à la question du pilotage de l’établissement par indicateurs ; un CPE intéressé par la question de l’offre de vie scolaire ; un enseignant convaincu de l’importance de l’EMI dans la scolarité des élèves.
En effet si certains outils issus des bibliothèques et médiathèques sont effectivement transposables dans le contexte de la documentation scolaire, le parallèle souvent établi par les auteurs a ses limites. Les conditions d’exercice et les moyens diffèrent sensiblement : le pilotage de la politique documentaire, par exemple, peut constituer la principale mission d’un bibliothécaire, tandis que d’autres prennent en charge l’EMI ou la communication. Dans les CDI, ces missions se cumulent fréquemment sur un seul poste.
Au final, cette situation interroge : si une politique documentaire doit être conduite, pourquoi celle-ci ne l’est-elle pas par les personnels de direction, avec l’appui des professeurs documentalistes ?[2] Pourquoi ne fait-elle pas l’objet d’une instance dédiée, comme cela est le cas dans l’enseignement supérieur avec le conseil documentaire, ce qui lui conférerait une réelle existence institutionnelle et donc une réelle importance ?
Royer et Bernard Heizmann font le pari que la lecture de leur ouvrage conduira le lecteur à s’interroger sur sa pratique professionnelle, tout en offrant une première vision du métier à toute personne curieuse de celui-ci[3]. Au regard des éléments présentés dans cette note de lecture, leur pari nous semble gagné.
Pour conclure, gageons pour notre part que le regard bienveillant et valorisant que les deux auteurs portent sur la profession rendra fiers, voire « heureux » (p. 179), nombre de professeurs documentalistes.
































