« Partout où il n’y aura rien, lisez que je vous aime »
Denis Diderot, Lettres à Sophie Volland, lettre du 10 juillet 1759
Tout est parti d’une boutade.
Les conditions d’exercice dans mon lycée (deux sites distants de dix bonnes minutes de marche, deux CDI distincts, journée continue) m’ayant amenée à développer la pédagogie de projet, je monte souvent des concours littéraires. En 2018-2019, j’en avais lancé un sur le thème Horizons, ouvert aux élèves du lycée, et en 2019-2020, un autre sur le thème Ruptures, qui, le confinement venu, a abandonné son caractère sélectif pour s’ouvrir à tout texte et aux contributions adultes. Nous avions besoin en cette période d’isolement forcé de maintenir un lien qui ne soit pas purement utilitariste et atténue l’angoisse.
Deux élèves, lauréats du premier concours, garçons passionnés de littérature et écrivains en herbe, avaient pris l’habitude de me rencontrer hebdomadairement au CDI pour que je corrige et améliore leur manuscrit en cours d’écriture. C’était un album illustré pour enfants. À des fins d’édition. Nous l’avons envoyé à plusieurs éditeurs, en vain, mais nous persévérions. Ce texte était sentimental, comme il convient au genre, fleur bleue parfois, tellement qu’un jour, en riant, je leur lance : « Vous devriez fonder les Éditions Je Vous aime ! » et nous voilà plaisantant, imaginant les noms de nos collections et nos futurs slogans publicitaires (trash).
Quelques mois plus tard, ils reviennent au CDI et me lancent : « Madame, on le fait ! » … Comme quoi le professeur documentaliste peut être un détonateur.
De deux élèves, nous sommes passés à quatre, puis cinq (trois filles et deux garçons). Une association loi 1901 a été créée pour les Éditions Je Vous aime, j’ai appris à cette occasion, grâce à eux, que des mineurs pouvaient le faire – car ils étaient tous mineurs – à condition d’avoir au moins 16 ans. Au bureau de l’association ne figurent que les élèves, les professeures documentalistes ne sont qu’adhérentes. Les statuts ont pour objet de promouvoir les jeunes talents artistiques, dans des domaines autres que la littérature, ce qui nous permettait d’ouvrir le champ des éditions. Sur le site de l’administration française (service-public.fr) on peut faire toutes les démarches en ligne et tout est gratuit, même la publication au Journal Officiel des associations1. Rien n’a posé de réelles difficultés, si ce n’est qu’en attendant d’avoir un compte bancaire, les Éditions Je Vous aime ont utilisé celui du père du président.
Puis nous avons préparé notre première publication : un livre issu d’un concours d’écriture libre sur le thème choisi par les élèves Adolescence.

Très vite, Nathalie Rousselle, professeure documentaliste sur l’autre site du lycée, nous a rejoints et nous avons fait connaître le concours à l’intérieur de l’établissement par les canaux de communication habituels (ENT, affichage, professeurs principaux, équipe de lettres…) pendant que les élèves créaient un compte Instagram pour les éditions et une adresse mail. Nous avons reçu 29 textes, de tout genre littéraire et de moins de cinq pages (en théorie !).
Nous avons donc dû choisir parmi ces 29 textes ; le jury, composé des élèves-éditeurs, de Nathalie Rousselle et de moi-même, s’est réuni un mercredi après-midi au CDI pour en juger. Il serait difficile de relater cette première séance, où la précision de l’argumentaire rivalisait avec le sens de la formule et de la pique qui fait mouche ! Agrémentés de carambars et de boissons sucrées, les débats étaient âpres : tous les textes (dont chacun avait préalablement pris connaissance) étaient lus à haute voix et commentés. On les éliminait au fur et à mesure en les jetant au centre de la table, bref une séance avec la fougue d’un tripot !
Toute forme étant acceptée, nous n’avions pas de critères préétablis, il nous a fallu les inventer ensemble, au-delà des traditionnels « premier, deuxième et troisième » prix ou « Prix coup de cœur ». Et cela a été l’occasion de définir notre ligne éditoriale : obligation d’avoir un destinataire, le lecteur (donc élimination des textes écrits « pour soi », même quand ils avaient des qualités littéraires), priorité à l’originalité et au style, notion « subjectivo-objective » ! Le jury a retenu huit textes, en prose, parfois poétiques, parfois théâtraux ou narratifs, tous personnels.
Les huit lauréats étaient en grande majorité des élèves du lycée, plus un texte sous pseudonyme dont le mystère n’a été dévoilé que bien plus tard.
La question financière s’est très vite posée, dès qu’un imprimeur a été trouvé (par les élèves) pour éditer le premier titre Adolescences. Que toutes les mamies soient ici publiquement remerciées pour le coup de pouce qu’elles ont donné, elles ont constitué en grande partie notre trésorerie initiale !
Nous avons ainsi édité une centaine d’exemplaires de ce premier titre, vrai livre avec un vrai ISBN, illustré par une élève-éditrice et vendu 15 euros. Tous les exemplaires sont partis très vite, sur l’un ou l’autre site du CDI, ou lors des séances de signatures et les lectures organisées au lycée. C’est au CDI également que nous avons fait la cérémonie de remise des prix, pendant laquelle chaque auteur a reçu un exemplaire du livre et une lithographie personnalisée par notre illustratrice en souvenir.

Nous avions pris un rythme de croisière, avec une réunion hebdomadaire au CDI : nous discutions avec les élèves de l’avancée des choses, des tâches à accomplir (correction des textes, relations avec l’imprimeur, avec les auteurs, mise en page, dates et organisation des lectures, publicité…) ainsi que de leurs projets littéraires personnels, car bien entendu cette aventure n’aurait jamais été possible si les élèves n’avaient pas été passionnés de littérature et d’art en général.
De mon côté, j’ai cherché à donner un maximum de rayonnement à nos éditions. Le journal Le Parisien qui avait été contacté a publié un bel article sur le projet, et un rendez-vous a été pris avec la maire de l’arrondissement qui nous a reçus, grandement encouragés et a versé une subvention annuelle de 3000 euros.
Cela nous a permis de sortir le second livre assez rapidement, Version infinie, un recueil de poésie illustré par l’autrice elle-même, Rosa Carrier, une élève membre fondatrice de l’association.
Il nous a été moins facile de le vendre, au prix de onze euros, car il n’avait qu’un auteur (donc moins de familles et mamies…) et aussi parce que la poésie est un genre plus difficile, même dans un lycée très versé dans les arts comme le nôtre, avec des classes à horaires aménagés en musique, en danse et la spécialité et l’option théâtre… il nous en reste encore quelques-uns. Avis aux amateurs ! Le journal municipal a interviewé l’autrice au sujet de sa passion de l’écriture et des Éditions Je Vous aime. Nous avons organisé à nouveau des lectures et des signatures, musicalisées par les élèves eux-mêmes, au lycée et à la petite librairie Le Guillemet avec laquelle nous travaillons.
Nathalie Rousselle a eu l’idée de nous mettre en contact avec le centre d’animation municipal Beaujon de notre secteur. De là est née une collaboration qui continue encore aujourd’hui, et l’idée de faire des Éditions Je Vous aime un laboratoire de création artistique pour la jeunesse. Le chargé de programmation du centre nous a aiguillés vers une autre subvention de la mairie de Paris qui soutient les projets des jeunes, Quartier libre, subvention que nous avons obtenue.
Parallèlement, nos jeunes éditeurs créaient le site internet des Éditions Je Vous aime et nous lancions le second concours d’écriture sur le thème Désir. Les élèves ont conçu affiches et flyers. Et cette fois les participations sont arrivées non seulement de Paris, mais de toute la France et même du Luxembourg.
Le nombre de textes reçu augmentant et le niveau littéraire également, il convenait d’envisager la réunion du jury sur un autre modèle que la première : une seule réunion ne permettait plus la lecture à haute voix in extenso de la quarantaine de textes reçus. Nous avons dû organiser deux réunions, une première « éliminatoire » et une seconde pendant laquelle nous avons imaginé le libellé des prix correspondants à chaque texte des treize auteurs retenus, avec humour et imagination, car nous commencions à nous sentir à l’étroit dans les formes habituelles du concours. Quelques exemples de libellés : Prix de la chute, Prix Chanel numéro 5, Prix Icare, Prix du mandat d’arrêt, Prix du casting, Prix de la chromo, etc. Les critères étaient les mêmes que pour la constitution du premier livre : hardiesse et originalité, sur le fond comme sur la forme, engagement personnel dans le texte, intentionnalité manifeste de s’adresser à un lecteur. Trois jeunes filles ont illustré le recueil de dessins en couleur.
La mairie du huitième arrondissement a mis à notre disposition la salle des mariages pour la remise des prix qui s’est donc déroulée dans la magnificence des ors de la République.
Le recueil Désir, sorti en avril 2022, est en vente sur le site des éditions2 et au lycée.
Cette année, notre troisième concours d’écriture a été lancé en septembre sur le thème Exploser le cadre ! Les textes pouvaient être envoyés, jusqu’à fin janvier, par mail à editionsjvm@gmail.com ou par lettre au lycée Racine en mentionnant le concours. Il fallait seulement avoir moins de 25 ans et écrire 5 pages maximum. Il donne lieu à notre quatrième livre.
Le jury s’est réuni fin janvier pour une après-midi de travail pendant laquelle nous avons sélectionné 8 textes sur les 33 reçus. C’est un bon cru, les textes étaient nombreux à être de qualité. Pour les départager, les débats ont porté, cette fois-ci, sur l’importance accordée à l’interprétation, plus ou moins serrée, du thème, sur l’originalité de la forme, et même sur les potentialités que le texte, même imparfait, laissait deviner de son auteur. Du vrai travail d’édition donc ! Trois des auteurs choisis ont été sollicités pour améliorer leur texte en fonction des propositions qui ont été faites. Le recueil est disponible au lycée et sur le site des éditions.

Sur le vif ! Paroles d’élèves
« Tout est parfaitement visible, comme au cinéma. Et quelle peinture économique et sociale. Il y a du Balzac ! On tient là un romancier, j’en suis sûr ! » (Balthazar à propos d’un texte qui ne faisait pas – encore – consensus.)
« Je ne sais pas si ce thème est rebattu, peut-être, mais le texte est intéressant du point de vue psychanalytique et la chute, moi, m’a surprise. Je ne m’y attendais pas du tout. » (Rosa, défendant un texte contre tous.)
« Les textes sont imparfaits, c’est normal. Mais il vaut mieux choisir un texte avec un rapport discret au thème qui demande moins de retravail, qu’un autre, en plein dans le thème, mais qui risque de ne rien donner après réécriture. » (Raphaël, sur le fait de savoir si être loin du thème est rédhibitoire ou pas.)
« Ce n’est pas grave si je suis éliminé ! Comme on peut envoyer des textes jusqu’à l’âge de 25 ans, j’ai encore quatre ans pour m’améliorer ! » (Lukas, qui n’a pas participé au jury car il a concouru.)

Les Éditions Je Vous aime ont fait également un appel à projet cette année, qui ne constitue pas un concours, pour une exposition collective sur le même thème, d’œuvres d’arts plastiques (photographie, dessin, peinture, collage…).
Les élèves à l’origine du projet éditorial ont toujours fait preuve d’un grand bouillonnement créatif. Et dès 2022, deux d’entre eux, Balthazar Pouilloux et Rosa Carrier, ont, pour le premier écrit, et pour la seconde co-mis en scène, un seul en scène, Fugue, joué à l’espace Beaujon par Balthazar, sur la question du viol dont sont victimes parfois… les hommes.
Depuis, la vocation d’incubateur artistique des Éditions Je Vous aime ne cesse de s’affirmer : le projet en cours est d’adapter Le Petit Prince de Saint-Exupéry en opéra. Deux élèves écrivent le livret et mettent en scène, des élèves ou anciens élèves du lycée, musiciens ou élèves au conservatoire régional de musique, composent, orchestrent, jouent ou chantent et un professeur de musique dirige le chœur. La représentation aura lieu à la salle Gaveau à Paris, le 11 juin à 16 h.
Les membres fondateurs des Éditions Je Vous aime qui ont vu le jour en 2020 sont maintenant étudiants et ont quitté le lycée. Le pari est désormais de faire vivre la maison d’édition en intégrant les nouveaux élèves qui ont rejoint l’aventure cette année, et de trouver un mode de fonctionnement démocratique permettant aux envies de chacun de s’exprimer et aux talents de tous de s’épanouir.
Souvent, les professeurs documentalistes pâtissent des nouvelles réformes au sens où les collègues de discipline, obsédés par l’idée de « tenir le rythme » et finir le programme, écrasés par les nouvelles tâches liées aux diverses procédures informatiques, n’ont plus le temps de collaborer avec eux : ce que les Éditions Je Vous aime démontrent, c’est qu’il suffit de réaliser à quel point nos élèves sont brillants, passionnés, entreprenants et ambitieux pour pouvoir, à leurs côtés, jouer notre rôle de catalyseur.















C’est le chemin qu’a aussi emprunté Anita Conti (1899-1997), première océanographe dont l’incroyable destin est raconté dans un roman-doc science aux éditions Bayard Jeunesse. Cette photographe a voué toute sa vie à raconter la vie des pêcheurs tout en s’inquiétant du gaspillage à bord des bateaux. En 1930, âgée de 31 ans, journaliste, photographe et relieuse d’art, Anita Conti est une exception car les femmes n’ont pas alors les mêmes droits que les hommes. Jusqu’à 88 ans, elle prendra des photos sur les chalutiers avant de continuer à témoigner en écrivant dans des livres ou en élevant sa voix dans des conférences. À travers la photographie, elle témoigne des dommages causés par la pêche industrielle et n’aura de cesse de défendre et de protéger les ressources marines.
Vincent Burgeon retrace la grande histoire de la photographie en bande dessinée dans son ouvrage Photographix. Le professeur Photyx nous propose d’être notre guide à travers ces deux siècles qui ont préparé cette révolution par l’image. Le professeur est un photon, une énergie constitutive de la lumière qui prend le pari de nous expliquer comment fonctionne notre œil puis documente l’invention de la photographie. Née en 1839, la photographie est le fruit de siècles de recherches, d’inventions, d’expérimentations par de nombreux scientifiques tel Isaac Newton qui fait l’expérience de la décomposition de la lumière naturelle en couleur distincte et de sa recomposition ; d’artistes comme le peintre Vermeer de Delft qui a utilisé un montage de type camera obscura ; de chimistes, citons Elizabeth Fulhame qui étudie l’action de la lumière sur différents sels d’argent au XVIIIe siècle ; d’intellectuels… A-t-elle été finalement inventée par Daguerre ? L’essor de la photographie entre 1851 et 1900 hisse cette invention au rang d’art. C’est plus qu’une science et plus qu’une technique. Les années suivantes le confirment, la photographie vient documenter le réel, le matériel est plus facile à déplacer, la photographie devient « l’équipement standard des expéditions ». Après 75 ans de noir et blanc, la couleur apparait et donne à mieux voir le monde. « Chaque nouvelle technique offre des avancées sociétales : la photographie, à l’instar de la peinture et de la littérature, […], en se féminisant ouvre la voie à l’émancipation des femmes (Frances Benjamin Johnston, Lucia Moholy, Tina Modotti, Germaine Krull, Anne Brigman, Imogen Cunningham, Margaret Bourkhe-White) ». Elle fait également apparaître des limites éthiques. Ainsi, l’image photographique peut également servir à tromper les hommes quand son message est manipulé. Ce cinquième chapitre est une ressource pertinente pour travailler la Seconde Guerre mondiale avec nos élèves. Aujourd’hui art majeur, la photographie est à la portée de tous. L’auteur tient à relever qu’une infinité de choses reste à photographier et à voir. En effet, aujourd’hui des photos sont créées par une intelligence artificielle, sans appareil photo ni intervention humaine, mais à partir de l’analyse de photographies existantes. À ce sujet, nous ne vous conseillons que trop de regarder la vidéo intitulée : « L’œuvre et l’intelligence artificielle », dans l’émission Le dessous des images, diffusée sur Arte, le 21 novembre 2022.
Enfin, Hélène Kérillis et Laurent Simon, dans Tic ! Tac ! nous permettent de nous intéresser au « pêcheur d’images », comme se nommait lui-même Robert Doisneau, photographe populaire français (1912-1994) et à l’une de ses plus célèbres photographies le Cadran scolaire qui date de 19563.
Un autre bon usage de la photographie peut être mis en avant : la proposition à un auteur, faite par les éditions Thierry Magnier, d’écrire une fiction à partir d’une série d’images prises par un photographe qu’il ne connait pas. Née en 2007, la collection Photoroman compte aujourd’hui 17 titres et offre un regard nouveau sur des clichés revisités comme La porte rouge coécrit par Valentine Goby pour les textes et Hortense Vinet pour les photographies. Cette fiction à lire par les collégiens et les lycéens conte l’histoire d’une adolescente qui prend la décision de ne plus sortir de chez elle, puisqu’elle ne peut pas se promener en mini-jupe sans se faire insulter et qui ne sortira donc que pour voir si une canette continue de tomber au pied de son immeuble jour après jour, au coucher du soleil.






















