Je suis entrée dans l’Éducation nationale en tant qu’accompagnante d’élèves en situation de handicap (AESH) avec pour objectif de guider ces derniers dans leur projet de scolarisation. En exerçant cette profession dans laquelle le rapport à l’élève est exclusif, j’ai compris que le CDI était pour eux un lieu d’expression et un refuge. Après plusieurs années d’accompagnement, j’ai donc opéré un changement de carrière en me dirigeant vers les métiers de l’enseignement. J’ai découvert la variété des missions du professeur documentaliste en observant le travail de professionnels en poste et j’ai alors pris la décision d’entreprendre une reconversion professionnelle. J’ai commencé par des immersions dans deux CDI : l’un au collège, l’autre au lycée. J’ai constaté tout d’abord que les élèves venaient librement y partager leurs envies de lecture et n’hésitaient pas, par exemple, à formuler des demandes pour des livres auxquels ils n’ont pas toujours accès dans les rayons jeunesse des librairies ou des médiathèques. Au cours de mes immersions, j’ai également noté que certains professeurs documentalistes répondaient aux demandes de lecture formulées par les élèves davantage en fonction de leurs ressentis personnels qu’en s’appuyant sur un cadre déontologique formalisé et que, bien souvent, les refus d’acquisition n’étaient pas formulés clairement aux élèves, peut-être parce qu’ils sont difficiles à justifier. Ces constats sont centrés sur mes observations et ne sauraient être généralisés à l’ensemble des CDI des établissements scolaires. Il semblerait donc qu’il y ait un malaise avec certains types de « livres qui dérangent », particulièrement la New romance dont la présence n’est pas toujours considérée comme légitime par certains professeurs documentalistes dans les centres de documentation et d’information des établissements scolaires. J’ai fait l’hypothèse que certains professeurs agissaient de manière subjective en fonction de leur posture personnelle de lecteur et que certains utilisaient des stratégies d’évitement et d’autocensure.
J’ai fait de ces observations le point de départ de mon mémoire de master mené à l’INSPE de Limoges. Ma réflexion a été enrichie par les séances d’enseignement diachronique à la littérature de jeunesse que j’ai suivies pendant mes deux années de formation et par des échanges réguliers dans le cadre d’analyse de pratiques. Ce texte s’inspire donc de mon travail de mémoire réalisé entre 2022 et 2024 dans deux établissements de l’académie de Limoges. Cette expérience croisée auprès d’élèves du secondaire a fortement orienté mon entrée dans le métier et m’a permis d’adopter une posture réflexive tant dans mon rapport aux élèves que dans ma réflexion sur les politiques d’acquisition à mener.
On peut se demander tout d’abord si censurer l’acquisition des livres qui dérangent est un geste professionnel bienveillant ou s’il relève avant tout d’une stratégie personnelle de protection, dans une profession où l’exercice d’une forme de censure me paraît inévitable. Dans cette perspective, les fondements de la censure excluant la New romance de mes lieux de stage seront ensuite confrontés aux pratiques de lecture des adolescents. Je tenterai enfin de procéder à un retour réflexif sur ma posture actuelle en réfléchissant à ce que ce travail sur les « livres qui dérangent » a changé dans ma façon de concevoir le métier et dans mon rapport aux élèves.
Une cohérence éducative
Des fonds documentaires consensuels
J’ai tout d’abord pris le temps d’analyser les fonds documentaires des CDI où j’ai exercé en tant que stagiaire. Mon tout premier stage s’est déroulé dans un lycée en zone urbaine de la commune de Limoges. Alors que je commençais à peine ma réflexion, la professeure documentaliste de l’établissement se trouvait déjà confrontée à des questionnements sur l’acquisition d’ouvrages New romance, certaines lectrices de l’établissement en faisant la demande depuis quelque temps. Parce qu’elle n’avait pas ce type de livres dans le fonds, nous nous sommes interrogées sur les possibilités de satisfaire ces envies de lecture.
J’ai pu ensuite observer en détail le fonds documentaire d’un collège de Limoges, puisque j’y ai effectué un stage d’un an. Le CDI de ce collège étant très fréquenté et les usagers fidèles, j’ai pu approfondir mes réflexions avec l’aide de ma tutrice, professeure documentaliste de l’établissement depuis plusieurs années. C’est à partir du diagnostic du fonds et en me basant sur des entretiens avec des membres de l’équipe éducative que j’ai pu constater que ce fonds documentaire faisait l’objet d’un consensus. En effet, la politique d’acquisition, pensée et mise en place par la professeure documentaliste, est partagée par les membres de la communauté éducative avec lesquels j’ai pu échanger. Les usagers y sont régulièrement associés et leurs demandes sont prises en compte. Une analyse du fonds m’a permis d’affirmer qu’aucun livre ne pouvait poser question ni susciter le débat, chaque ouvrage trouvant sa place et répondant aux besoins et aux envies des usagers. Ainsi, les acquisitions sont faites en fonction des prix littéraires menés dans l’établissement ou des projets en cours. De même, les achats d’ouvrages font suite aux demandes spécifiques des enseignants ou des personnels de santé. Quant aux ouvrages de New romance, absents du CDI, leur présence n’est pas envisagée, puisqu’ils sont destinés à un public de plus de 15 ans (selon les recommandations des éditeurs). Pour répondre aux envies des lecteurs, un cahier de suggestions est mis à disposition sur la banque de prêt et on peut y lire, en ce début d’année 2024, une demande d’ouvrage de New romance. La jeune lectrice de 3e qui l’a formulée souhaite l’acquisition de deux ouvrages de Colleen Hoover, Jamais plus et À tout jamais et sa demande n’a pas été validée. Les raisons invoquées par la professeure documentaliste pour expliquer son refus sont variées. Tout d’abord, elle refuse de mettre des limites d’âge sur les ouvrages et si ce livre est présent au CDI, il peut être accessible aussi bien à des élèves de sixième que de troisième. Ensuite, selon elle, le risque est que les élèves de troisième puissent manquer de recul face à certaines idées véhiculées par la New romance. Elle pense notamment à la toxicité de la relation entre les filles et les garçons. Enfin, la professeure documentaliste a des « a priori » sur ce genre narratif qu’elle trouve plutôt pauvre en comparaison avec la richesse des romances jeunesse. Cette constatation fait écho aux polémiques autour de la littérature jeunesse et aux contradictions qu’elle engendre dans les discours que les adultes adressent aux jeunes. En effet, en tant que médiateurs de la lecture, les adultes semblent convaincus de la nécessité de fournir aux élèves une littérature sans concession tout en leur présentant, en prescripteurs bienveillants, des œuvres qu’ils jugent bénéfiques pour leur développement ; il leur semble difficile de leur donner à lire des ouvrages dont ils estiment qu’ils n’ont pas été pensés pour eux (Barnabé, 2012). Mes observations renvoient à une forme de subjectivité protectrice repérable à travers ce que les professeurs documentalistes donnent à lire aux élèves en collège.
Stratégies d’évitement et d’autocensure
La politique documentaire du collège est pensée en équipe et, à l’époque de la rédaction de mon mémoire, le refus des membres de l’équipe pédagogique d’acquérir de la New romance est unanime bien que les raisons qu’ils invoquent puissent différer.
Pour comprendre cette politique d’acquisition, j’ai fait le choix de m’entretenir avec une professeure de SVT, l’assistante sociale et l’infirmière du collège. Ces trois membres de la communauté éducative s’accordent pour dire que les ouvrages de New romance n’ont pas leur place en collège. Si toutes semblent avoir un avis tranché sur la question, seul le professeur documentaliste a l’expertise nécessaire pour juger de la pertinence d’un fonds de New romance au CDI. Les retours des acteurs interrogés donnent toutefois matière à réflexion sur la légitimité accordée à ce genre littéraire. L’assistante sociale estime qu’il est du devoir de l’enseignant de ne pas proposer de New romance. Selon elle, d’une part, les adolescents y ont recours d’eux-mêmes en ayant souvent pleinement conscience que ces lectures sont mal perçues par les enseignants, c’est pourquoi ils semblent parfois s’en cacher. D’autre part, les adolescents cherchent, à travers ce genre New romance, à comprendre comment fonctionnent les adultes. La médiation consiste alors à les accompagner et à les aider « à faire le tri » car l’important, toujours d’après l’assistante sociale, « c’est qu’au final ils sachent où aller quand ils auront besoin ». Selon Bigey (2017), c’est un public à la recherche de livres sur les relations amoureuses, la découverte de leur identité sexuelle et d’initiation à la sexualité et les adolescents vont chercher ces lectures dans des ouvrages qui ne leur sont pas directement adressés. Pour l’assistante sociale, lire des textes ou regarder des images violentes est une sorte de rite de passage de l’enfance à l’adolescence pour les élèves. D’après Bazin (2019), le recours à la fiction pourrait ainsi combler l’absence de rites de passage qui caractérisaient nos sociétés traditionnelles. Une majorité d’adolescents va être attirée par des contenus violents et passera ensuite à autre chose. À ce sujet, le professeur documentaliste assume la fonction de passeur en proposant des passerelles d’une lecture à une autre, d’un genre à l’autre et en soumettant des propositions de lectures variées. D’autres « vont y rester », ajoute l’assistante sociale, car la fiction est un refuge. Ils diront ne pas croire à ce qu’ils lisent, qu’ils ont conscience que ce n’est pas la réalité. Bazin explique que face au changement de leur corps, le roman offre aux adolescents un espace où le malaise et le mal-être peuvent être formalisés et ainsi atténués. L’enseignante de SVT, habituée à aborder la sexualité dès le niveau 4e, a un avis précis sur la question : ce genre de lecture qui présente de manière « toxique » les relations femmes-hommes n’est pas non plus adapté à un public de collégiens. Parce qu’elle travaille chaque année sur le chapitre consacré à la contraception et à la reproduction, elle considère que le manque de consentement des jeunes femmes dans les ouvrages de New romance est un réel problème. De plus, certains élèves sont consommateurs de films pornographiques, tandis que « d’autres n’en sont pas là ». Alors « pour protéger tous les élèves », il faut proscrire les romances dites toxiques et les ouvrages trop violents. Cette enseignante craint les sous-entendus qui peuvent être incompris. Elle pense particulièrement au consentement et elle a déjà remarqué, en classe, que de nombreux élèves de 4e ne comprennent pas qu’une femme ne puisse pas être consentante dans une relation amoureuse. Selon l’infirmière, dont les arguments diffèrent, mettre à disposition des ouvrages trop explicites banalise la violence dans un établissement scolaire où cette dernière est déjà trop présente. De même, elle pense que mettre à disposition des romances où les prémices de la relation amoureuse commencent par une soumission de la femme ne ferait que légitimer la toxicité dans les rapports femmes-hommes, avec la crainte que les élèves prennent ces lectures pour la réalité. D’après l’infirmière, la New romance légitime certaines violences que les jeunes filles peuvent vivre dans leur quotidien. Annie Rolland (2008), psychologue clinicienne, répond sans détour qu’il faut faire une distinction entre censurer et protéger et qu’il ne faut pas réduire les polémiques à leur dangerosité supposée ou à leur influence morbide sur les lecteurs. Protéger un enfant c’est le rassurer quand il a peur et non pas lui éviter le danger. Les choix opérés par le professeur documentaliste en matière de politique d’acquisition sont des actes professionnels fondés, parfois controversés par des collègues qui vont préférer censurer les œuvres plutôt que d’en débattre.
Si l’on revient sur les différents types de censure abordés, de manière non exhaustive et en prenant le modèle du collège de Limoges, on retrouve différentes motivations qu’Annie Rolland a distinguées : il y a la censure fondée sur la négation de l’adolescent comme sujet pensant (par exemple, l’idée que les jeunes prennent les lectures de New romance pour la réalité) et celle dictée par la peur qu’un enfant puisse subir des dommages irréversibles (qui conduiraient à légitimer les violences du quotidien). Les histoires racontées dans les ouvrages de New romance se situent très souvent dans une réalité sociale actuelle et c’est souvent ce qui effraie les adultes (et qui plait aux adolescents !), comme si l’on voulait nier que les enfants des romans existent aussi dans la vraie vie. Le véritable danger réside dans le regard des adultes qui s’improvisent censeurs et projettent leurs fantasmes inconscients refoulés (Op. cit., Rolland, 2008).
Des pratiques de lecture singulières
Sortir de la censure implicite
En tant que professeur documentaliste, on ne peut ignorer les pratiques de lecture de New romance. Le lectorat est de plus en plus jeune : les adolescents (principalement les jeunes filles), en commencent la lecture vers 12/13 ans et le pass Culture, un dispositif soutenu par le ministère de la Culture, a fortement contribué à augmenter les ventes de ces romans (France info, 2024). Prenant en compte cette actualité, j’ai proposé des séances pédagogiques dans mes établissements de stage.
La première fut à destination des lycéens de Limoges. Le lycée accueillait cette année-là le dispositif « La piscine » de l’ALCA (Agence Livre Cinéma et Audiovisuel en Nouvelle Aquitaine), un dispositif de médiation culturelle mobile portant sur le thème de l’amour et de l’amour de soi. Ce projet, qui demeurait en phase d’expérimentation dans l’établissement, m’a permis d’entrer dans le vif du sujet en m’associant à l’infirmière lors d’une séance d’éducation à la vie affective et à la sexualité. Dans le dispositif, j’ai trouvé des livres de la collection L’Ardeur de Thierry Magnier comme Le goût du baiser de Camille Emmanuelle dont j’ai sélectionné certains passages très explicites et détaillant des scènes érotiques. Après en avoir fait la lecture à voix haute, l’infirmière a engagé un débat avec les élèves sur le consentement, débat auquel j’ai participé. Les lycéens de niveau CAP n’étaient absolument pas choqués de parler librement de sexualité. La plupart ont confirmé lire de la New romance (10 élèves sur les 15 présents), certain(e)s ont assumé de regarder des films pornographiques.
Au collège, j’ai réalisé un questionnaire à l’attention des classes de troisième afin de disposer d’un diagnostic des pratiques de lecture des élèves et pour répondre aux besoins de mon mémoire (Cf. document 1). Sur un panel de 73 élèves, 36 sont curieux de lire de la New romance et de la Dark romance et 12 en lisent régulièrement, encouragés par leurs pairs sur des réseaux sociaux ou influencés par des frères et sœurs plus âgés. Sur les 12 lecteurs de New romance, il y en a autant qui appartiennent aux catégories socioprofessionnelles favorisées que défavorisées. Parce que les questionnaires ont été remplis de manière anonyme, j’ai cherché un moyen de retrouver ces lecteurs afin de leur proposer un support de discussion. Je voulais savoir ce qui leur plaisait dans ce genre littéraire et j’avais envie d’aborder avec eux la question de l’égalité filles-garçons, puisque c’était la principale crainte exprimée par les membres de la communauté éducative, crainte que je partageais avec eux. Je suis passée dans les classes et j’ai invité les lecteurs et lectrices qui le souhaitaient à se présenter au CDI pour prolonger la réflexion sous la forme d’un club de lecture ou de manière individuelle. Sans surprise, j’ai eu peu de retour, puisque je savais que les pratiques de lecture Young adult se faisaient volontairement en dehors du regard des adultes. Je me questionnais également sur ma place dans ce genre de médiation : jusqu’à quel point pouvais-je intervenir sans être trop intrusive ?

Ce qu’il.elle.s ont à nous dire
De mon expérience en lycée, grâce à la séance d’éducation à la vie affective, j’ai retenu que la fiction permet aux élèves de trouver des solutions aux problèmes qu’ils rencontrent et qu’ils sont capables d’exercer leur esprit critique. Les romans qui traitent de l’absence de consentement vont avoir un effet cathartique chez les adolescents et les œuvres dans lesquelles le héros porte les problématiques du lecteur contribuent alors à la construction de soi, les jeunes cherchant des réponses aux questions qui les hantent, particulièrement dans la fiction (Petit, 2002). Dans l’extrait qui a été lu aux élèves et où l’amour se mêle à la violence, où le désir et le non consentement se répondent, j’ai compris que les adolescents étaient attirés par la romance surtout lorsqu’elle joue sur l’agressivité des personnages. Ces ouvrages abordent « avec crudité les questions de genre et les ambivalences du désir » (Peltier, 2023). C’est le cas précisément de la New romance, une romance décomplexée, qui met en scène les jeux du désir et de la domination de manière parfois très crue. Aux romances à l’eau de rose, les adolescents préfèrent des histoires qui mettent en scène les difficultés à se situer au sein d’une communauté de pairs.
Au collège, c’est finalement la jeune Ariah[1], une collégienne de 3e avec laquelle je n’avais échangé qu’une seule fois, qui est venue me trouver pour discuter de ses lectures. Symboliquement, elle n’a jamais franchi le seuil du CDI, les trois fois où elle est venue échanger avec moi : nos discussions ont eu lieu dans le couloir devant le CDI et non à l’intérieur. Elle me remercie tout d’abord de lui avoir fait découvrir Captive de Sarah Givens, dont elle a interprété l’évocation, dans mon questionnaire, comme une invitation à la lecture. Sortant précieusement le livre de son sac, elle me fait part de ses impressions de lectrice. Ce livre parle de la naissance d’une histoire d’amour sur fond de violence, d’une jeune femme qui est tout d’abord captive de son possesseur qui la maltraite physiquement et mentalement jusqu’à ce que naisse une histoire d’amour soumise aux humeurs du garçon. Ariah, elle, aime le style d’écriture, c’est pour elle facile et rapide à lire. Face à la relation qui lie les deux personnages, elle est parfois enjouée, parfois agacée : « en vrai j’aime pas tout parce que lui (le possesseur) il m’énerve. Des fois je ferme le livre parce que comment il lui parle et il la traite ! Ça m’énerve tellement, je ferme le livre ! Là j’en suis au chapitre 13. J’ai arrêté mais après je vais le finir parce que c’est trop bien et je veux savoir la fin […] Mais je viendrai vous voir quand je l’aurai fini […] ». Ariah perçoit et désapprouve la toxicité amoureuse entre les personnages, celle qui inquiète tant les adultes. Issue d’un milieu très populaire, elle a un niveau scolaire très fragile et de faibles capacités analytiques. Elle lit beaucoup sur Wattpad, une plateforme d’écriture et de publication d’œuvres en tout genre, et fréquente peu le CDI. Elle décèle pourtant la toxicité du rapport amoureux avec le recul. Dans les quartiers populaires de villes moyennes, la consommation de chroniques sentimentales sur la plateforme mobile Wattpad est une pratique fréquente chez les jeunes lectrices (Dahan, Détrez [et al], 2020). Ce qu’elles aiment, c’est que ces histoires soient inspirées de faits réels, d’une vie qui pourrait être la leur, que le langage soit simple et proche de celui employé dans leur quotidien. La découverte de l’application se fait à l’adolescence, les jeunes s’initient à cet objet culturel et se partagent des chroniques sentimentales, préférant aux prescriptions verticales des adultes, les prescriptions horizontales entre pairs, signe de leur appartenance à une communauté de lecteurs (Op. cit., Bazin, 2019). À la fin de mon stage au collège, ma tutrice et moi-même avons convenu de mettre en avant les romances jeunesse du CDI qui présentent le rapport amoureux sous un angle bienveillant, grâce à un bookflix (affiche présentant des ouvrages avec les codes de la plateforme Netflix pour susciter l’intérêt des adolescents). Nous y avons aussi intégré des nouveautés et notamment Mille baisers pour un garçon de Tillie Cole. Cet ouvrage a connu un véritable succès. Popularisé sur BookTok, il est devenu depuis une référence dans le monde de la romance. Des lectrices de tous niveaux et de toutes catégories sociales se sont succédé pour l’emprunter. Nous avons alors réfléchi à un outil d’acquisition distancié et raisonné qui puisse permettre de dépasser l’évaluation personnelle de chaque professeur documentaliste. L’idée était d’établir une grille avec des critères universels et spécifiques à l’établissement qui permettraient de se poser les questions adaptées à chaque acquisition de livres, notamment pour les livres qui dérangent (Cf. Document 2). L’idée était aussi de parler de la censure pour pouvoir la justifier et en débattre afin de donner du sens à la politique d’acquisition. Les choix opérés par le professeur documentaliste ne sont plus alors des censures mais un acte professionnel fondé qui peut être à son tour controversé par les « censurés » en les invitant à en débattre (Melot, 2008).

Un nouveau rapport aux lecteurs
La fin de l’étonnement
Je suis, depuis septembre 2025, professeure documentaliste à Charroux, dans un petit collège de la Vienne (86). Mon rapport avec les élèves est privilégié, puisque les petits effectifs me permettent de bien les connaître et de développer des médiations individuelles (conseils, prise en compte des envies de chacun…). Depuis la réalisation de mon mémoire, je ne suis plus étonnée de voir des élèves de tout niveau scolaire ou social, filles de cadres ou d’agriculteurs, excellentes élèves ou petites lectrices, venir emprunter de la romance au CDI. Le milieu rural ne change pas les statistiques et je ne me permets pas de faire des remarques aux jeunes filles qui, pour les lectures cursives obligatoires, empruntent de « maigres » romans parce qu’elles n’aiment pas lire mais qui sont capables, dans le même temps, de venir chercher une romance de 300 pages pour leur lecture-loisir. Au CDI, il y avait déjà de la New romance quand je suis arrivée (Mille baisers pour un garçon et Mille morceaux de cœur brisé de Tillie Cole, des ouvrages de Colleen Hoover, promus sur TikTok, Altitude de Ema Dinkel, découverte sur Wattpad), des livres qui s’échangent au CDI entre lectrices aguerries et volontiers prescriptives sans que j’aie besoin d’en faire la médiation. Je pense que ce genre littéraire n’a pas une mauvaise influence sur les lectrices et qu’elles seront sans doute en capacité de prendre du recul. Je le constate à chaque fois que l’une d’entre elles en emprunte : une camarade est toujours là pour donner son avis et la conseiller. Il y a des lectures que les élèves abordent seuls, parfois dans une dimension transgressive, surtout quand les adultes ne sont pas vraiment en mesure de les renseigner, ce qui est parfois le cas pour les mangas et la New romance (Van der Linden, 2023). Je pense aujourd’hui que la New romance amène une certaine catégorie de jeunes filles à la lecture car elle possède une puissance émotionnelle et une capacité narrative, aussi je ne voudrais pas que leurs lectures ne soient pas légitimes. De plus, l’année passée, j’étais en stage dans un collège de la Creuse classé REP et j’ai travaillé sur la thématique de l’égalité filles-garçons avec certains élèves. J’avais remarqué que les filles les plus féministes et sensibles à l’égalité entre les genres étaient aussi les plus consommatrices de New romance. Quant à la grille d’acquisition que j’avais établie pour m’aider à être plus objective (Cf. Document 3), j’ai constaté qu’elle ne suffisait pas. Elle formalise les choix d’acquisition sans répondre aux inquiétudes des adultes. En revanche, le choix que j’ai systématisé est le suivant : si je fais l’acquisition d’une New romance où l’absence de consentement entre les personnages est évidente, j’acquiers également un livre en parallèle qui aborde cette thématique et je m’assure que les élèves puissent avoir connaissance des deux. À travers l’évolution des pratiques de lecture, une nouvelle vision du monde se joue et un nouveau rapport à la lecture et au livre lui-même. Ces nouvelles œuvres plébiscitées révèlent la représentation que les jeunes ont du monde d’aujourd’hui mais également la manière dont ils perçoivent l’avenir. L’appétence des jeunes pour la New romance me semble importante à considérer, d’autant plus qu’en tant que professeure documentaliste, je souhaite conserver le contact avec les pratiques culturelles des élèves.
Le CDI : un lieu d’échanges
En tant que professeure documentaliste, j’essaie de mesurer l’écart entre mes conceptions de la lecture et celles des élèves. Je veille à ne pas plaquer mes présupposés sur les besoins des jeunes alors que les adolescents et les adultes n’ont pas les mêmes références culturelles (Vasta, 2015). Pour cela, je pense que le CDI doit être un espace d’échanges et de dialogue. Cette année, nous organisons avec l’infirmière, des séances « Questions ado » sur l’amour, la sexualité, la puberté etc. À tout moment de la journée, les élèves peuvent déposer des questions dans une urne dédiée et laissée au CDI. Ces moments d’échange sont un autre moyen pour eux d’accéder aux informations dont ils ont besoin. J’envisage de suivre la formation du programme d’Éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité (EVARS) pour développer des actions de médiation de la lecture auprès des jeunes sur cette thématique. Cela pourrait aussi enrichir ma politique d’acquisition. Dans d’autres moments informels, j’observe que les élèves partagent leurs impressions de lecture et s’échangent l’objet-livre, chose qu’ils ne peuvent pas faire avec le numérique. J’ai également surpris une élève en début d’année qui lisait un passage de New romance au CDI, sous l’œil attentif de ses copines et devant des garçons mi-gênés, mi-intéressés. Cela m’amène à penser que les lecteurs se sentent légitimes au CDI et que s’installe, entre nous, une relation de confiance. C’est ainsi que je pourrai leur faire découvrir des ouvrages de jeunesse tout aussi passionnants et vers lesquels certains d’entre eux n’osent pas encore aller.
Comme c’est le cas dans toutes les structures documentaires destinées à la jeunesse, la censure me paraît difficile à éviter au CDI et les acquisitions elles-mêmes, nous l’avons vu, relèvent parfois moins d’une « adhésion que d’un consentement stratégique » (Rabot, 2015). L’exercice de la médiation reste en partie tributaire de l’expérience personnelle et de la posture de lecteur du professeur documentaliste. Pour assumer ses choix, celui-ci doit se sentir légitime et cette posture va dépendre en partie de sa trajectoire antérieure. « Ceux qui sont moins dotés ou engagés choisissent l’évitement, ils préfèrent ne pas… » (Ibid.). Pour ma part, mon parcours antérieur et la réflexion que j’ai menée ces dernières années m’ont permis de conscientiser mes pratiques. C’est un premier pas vers une politique d’acquisition qui reste à conceptualiser et à formaliser.

C’est Takuya qui va pareillement tout faire pour que Mamizu, atteinte d’une maladie rare, la « luminite », puisse accomplir ses rêves dans le manga Rendez-vous au crépuscule (une adaptation du roman éponyme de Tetsuya Sano). Elle va lui faire la liste des choses qu’elle aimerait faire avant de mourir. On relève de nombreuses similitudes entre cet ouvrage et un autre diptyque intitulé Je veux manger ton pancréas, quand Haruki, un élève discret, va découvrir le secret (une infection mortelle du pancréas) de sa camarade de classe Sakura, personnalité rayonnante et populaire du lycée. Ils vont, ensemble, vivre une vie entière le temps d’un printemps.
Hugo publishing développe sa branche roman graphique avec des adaptations illustrées de succès de new romance. On retrouve donc Tessa et Hardin à l’université (trope campus) dans After et Teagan dans sa famille d’accueil (trope enemies to lovers et bad boy) en pleine évolution relationnelle avec Elena dans Adopted love.







livre à un lectorat averti, à partir de 15 ans ». Pour justifier cette censure le ministre s’appuie notamment sur la loi de 1949 (sur les publications destinées à la jeunesse) toujours en vigueur et qui est de toute évidence obsolète face à l’évolution de ces questions et les pratiques de lectures adolescentes. 
