« On n’en finit jamais avec la censure[1] », selon Jean-Yves Mollier. L’avis publié en mars 2026 par le Conseil économique, social et environnemental[2] (CESE) nous le rappelle avec force à travers son titre éloquent : « Contrer les entraves aux libertés de la création et de la diffusion artistiques[3] ». Ce document d’une centaine de pages dresse un constat inquiétant pour la démocratie : artistes, auteurs, médiateurs et programmateurs culturels sont aujourd’hui confrontés à une recrudescence de pressions, d’intimidations et d’actes de censure qui fragilisent les libertés fondamentales. Après avoir dressé un état des lieux des entraves aux libertés de création et de diffusion artistiques, le rapport met en lumière une remise en cause plus profonde : celle des conditions mêmes d’accès à la culture et de confrontation des points de vue. Bien qu’il s’adresse d’abord aux acteurs du monde culturel, ce texte ne saurait laisser les professeurs documentalistes indifférents. En effet, aucun lieu de savoir et de culture (musées, bibliothèques, librairies, centres d’art, salles de spectacle…) n’étant désormais épargné par ces tensions, comment les Centres de documentation et d’information (CDI) pourraient-ils échapper à ces évolutions ?
Derrière les nombreux exemples recensés par le CESE se dessine une remise en question plus large des libertés de création, d’expression et d’accès au savoir. Dégradations et vols d’ouvrages traitant de l’identité de genre ou des orientations sexuelles, blocage ou annulation d’événements culturels (spectacles, expositions…), agressions physiques, refus ou contestation d’acquisitions documentaires jugées « contraires à certaines valeurs », invisibilisation des minorités dans les politiques documentaires, campagnes de cyberharcèlement, dégradations de lieux culturels considérés comme « dérangeants » : autant de faits qui témoignent d’un climat de tension et de suspicion croissante à l’égard de la circulation des idées, de la pluralité culturelle et intellectuelle. Pourtant, la loi n° 2016-925 du 7 juillet 2016 relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine (dite loi « LCAP ») affirme que « la création artistique est libre » (p. 33). Celle-ci est également protégée par la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) et par la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Le rapport du CESE souligne combien ces garanties apparaissent fragilisées par des actes de violence souvent nourris par des logiques extrémistes et politiques.
Le monde scolaire n’échappe pas à ces évolutions. Les situations évoquées dans le rapport interrogent directement les missions des enseignants, et particulièrement celles des professeurs documentalistes, garants d’un accès pluraliste à l’information, à la culture et à la lecture au sein des établissements scolaires. Les difficultés rencontrées dans le cadre du dispositif d’éducation artistique et culturelle (EAC) « Ma classe au cinéma » en sont une illustration probante[4]. Ce programme, qui permet aux élèves de découvrir des œuvres cinématographiques en salle fait face à des actes de contestation et de censure autour de thématiques considérées comme « sensibles » (nudité, homosexualité, conflit israélo-palestinien, représentation du corps ou des identités). À cela s’ajoutent des formes d’autocensure de la part des enseignants par crainte de réactions hostiles des élèves, des parents, voire de l’institution elle-même.
Or, selon la circulaire de missions de 2017, le professeur documentaliste « contribue à l’éducation culturelle, sociale et citoyenne de l’élève ». Il participe pleinement au parcours citoyen comme au parcours d’éducation artistique et culturelle dont l’objectif est de développer la sensibilité, la créativité et l’esprit critique des élèves (Arrêté du 1-7-2015 – J.O. du 7-7-2015). Dès lors que certains sujets deviennent difficiles, voire impossibles, à aborder, comment le professeur documentaliste peut-il exercer pleinement sa mission ? Comment former des citoyens éclairés si l’accès à certaines ressources tend à être restreint, voire censuré ? Car c’est bien le rapport à la culture qui connaît une profonde mutation. Le CESE montre que celle-ci est désormais un « terrain de contestation » où chaque œuvre, chaque programmation, chaque acquisition peut être perçue comme une prise de position idéologique. La culture n’est plus seulement un espace d’émancipation ou de réflexion, elle se transforme en terrain d’affrontement des opinions et des oppositions où chacun cherche à imposer sa propre vision du monde. Dans un contexte de montée des discours extrémistes et clivants, certains arguments prétendant défendre « la protection de l’enfance » servent, par exemple, à disqualifier des œuvres, des livres ou des projets éducatifs et culturels. Les références à la sexualité ou au genre peuvent devenir des prétextes à des accusations graves, participant à un climat de suspicion et d’intimidation.
Les professeurs documentalistes ne sont pas à l’abri de ces tensions. Derrière les débats sur les acquisitions ou les projets culturels se jouent en réalité des questions démocratiques essentielles : quels savoirs sont jugés légitimes ? Quelles voix, quels récits de vie ou quelles expériences demeurent marginalisés, exclus ou réduits au silence ? Rien ne permet d’affirmer que les CDI seront épargnés par des injonctions touchant aux politiques d’acquisition, aux projets culturels ou aux actions d’éducation et de formation des élèves qui relèvent de choix politiques quant aux savoirs à transmettre. Certains professeurs documentalistes sont d’ailleurs déjà confrontés à ces pressions.
Le rapport du CESE propose quatre axes de réflexion afin de protéger les libertés de création et de diffusion artistiques, notamment la création d’une Autorité administrative indépendante (AAI) de régulation et de médiation, chargée de garantir à la fois le respect de la loi et une meilleure protection des acteurs culturels. Parmi les treize préconisations formulées, la sixième mérite une attention particulière dans le monde éducatif : intégrer explicitement dans les parcours d’éducation artistique et culturelle une sensibilisation aux libertés de création et de diffusion artistique. Les pouvoirs publics ont la responsabilité majeure de garantir l’existence d’une offre culturelle riche, diverse et accessible à tous en protégeant celles et ceux qui la font vivre et en soutenant les institutions qui permettent la circulation des idées.
Dans cette perspective, les professeurs documentalistes assument un rôle essentiel. Par le fonds qu’ils constituent, les projets culturels qu’ils portent et les actions d’éducation et de formation qu’ils mettent en œuvre, ils garantissent la pluralité des savoirs, la diversité culturelle et l’exercice de l’esprit critique. Défendre un CDI ouvert à toutes les cultures, à toutes les voix, à toutes les questions, c’est défendre l’idée d’une école démocratique et émancipatrice.
