L’adolescence, période de la vie où l’on expérimente, où l’on vit intensément et où rien ne compte plus que l’instant présent ! C’est la période des premières fois mais aussi l’âge d’une quête identitaire. La romance, très en vogue en littérature, et particulièrement la new romance en lycée, témoigne d’une volonté des adolescents de se projeter dans des histoires sentimentales leur permettant de rêver, de vivre l’amour par procuration et parfois même de découvrir leur sexualité. La romance, classée longtemps comme sous-genre, amalgamée à une littérature « de ménagère » et autrefois dénigrée par la critique littéraire et les maisons d’édition, fait pourtant aujourd’hui partie des plus grosses ventes de livres, entre autres avec l’engouement de la sous-branche qu’est la new romance (7 % du marché du livre en 2023), notamment parce que les histoires et l’écriture ont gagné en qualité. En effet, en 2023, Jamais plus a été le livre le plus acheté avec le pass culture et Morgane Moncomble s’est hissée à la dixième position des auteurs les plus vendus en France. Ce thèmalire propose un tour d’horizon de ce genre en pleine expansion.
Les tropes de la romance
Si la romance nous fait vibrer et nous fait pleurer, c’est parce qu’elle intègre de nombreux tropes1 qui permettent d’alimenter des histoires d’amour développant des thématiques porteuses.
Un trope est un sujet en filigrane qui donne une coloration thématique, c’est un schéma narratif commun à plusieurs œuvres de fiction, et qui a été popularisé dans le cadre des romances. Les tropes identifiés permettent notamment aux lecteurs d’affiner leur sélection dans le foisonnement des titres parus ces dernières années (44 352 titres référencés sur Babelio sous l’étiquette romance au moment où nous écrivons ces lignes). Les écueils de ces tropes sont les clichés générés par des scénarios stéréotypés et convenus. Les tropes les plus développés sont : enemies to lovers, campus romances, office romances, romantasy, romances homosexuelles (MM ou FF) ou encore dark romance.
Certains romans mêlent parfois plusieurs tropes. C’est le cas de Long Short Story avec les tropes campus, boss et enemies to lovers. Tillie est une jeune étudiante qui n’a qu’un seul objectif : devenir écrivaine. Son professeur de littérature se trouve être un auteur de romance, genre qui, pour Tillie, n’est pas à la hauteur de ses ambitions. Afin de financer ses études, elle se retrouve assistante de son professeur d’écriture créative dont les méthodes et les exigences sont loin de lui plaire. Cependant, rapidement, l’attirance et la séduction vont venir pimenter la relation et la faire évoluer. La double mise en abyme permet à l’auteur de dénoncer habilement le discrédit jeté sur le genre. Les quelques scènes de sexe explicites imposent d’acquérir cet ouvrage uniquement en lycée.
Par ailleurs, dans le best-seller Jamais plus, Lily, qui toute son enfance a vu sa mère se faire violenter par son père, a du mal à faire confiance aux hommes. Pourtant sa première histoire d’amour lui permettra de découvrir la connivence et la sécurité auprès d’Atlas, un jeune SDF qui squatte la maison en face de chez elle. Quelques années plus tard, au moment où son rêve d’ouvrir une boutique de fleurs devient réalité, le bonheur se confirme quand elle rencontre Ryle, un neurochirurgien. Un triangle amoureux qui permet d’analyser avec subtilité les mécanismes de la violence conjugale et de la difficulté d’échapper à l’emprise croissante d’une relation toxique malgré l’amour.

L’amour sublimé par la fragilité de la vie
La vie n’a-t-elle pas plus de saveur quand on prend conscience de sa fragilité ? L’amour n’a-t-il pas plus de profondeur quand il est sublimé par les épreuves ?
De nombreuses romances sont transcendées par la maladie d’un de ses héros. Émotions au rendez-vous avec Hazel, atteinte d’un cancer dans Nos étoiles contraires. À l’occasion d’un groupe de soutien, elle va rencontrer Augustus, qui, lui, est en rémission. Malgré l’irrémédiable douleur et tristesse de l’issue fatale, ils s’autorisent une belle et émouvante histoire d’amour.
Madeline, l’enfant bulle (déficit immunitaire combiné sévère) dans Everything is Everything, relate dans son journal intime depuis sa fenêtre son amour naissant pour son nouveau voisin Olly. Malgré le risque élevé pour sa santé, la protection et les recommandations de sa mère médecin, Maddie n’a d’autre choix que de vivre pleinement ce premier amour.
Poppy qui découvre sa leucémie dans Mille baisers pour un garçon (friends to lovers), préfère quant à elle s’éloigner de Rune pour le protéger. Pour autant, leur relation depuis leur 5 ans avait grandi sur des bases solides d’optimisme et de réparations mutuelles. Arriveront-ils à poursuivre leur relation authentique et à remplir jusqu’à mille leur bocal de souvenirs de baisers ?
Après des années de complicité, c’est également Emma qui adopte une attitude froide et agressive pour protéger celui qui l’a toujours aimée. Nicolas fera tout pour redonner le sourire à Emma, frappée par la maladie, dans Un jour le soleil se lèvera sans moi (friends to lovers).
Kristen dans le roman graphique autobiographique In Waves se bat contre un cancer. C’est à travers leur passion commune autour du surf et l’accompagnement dans le parcours de soins que l’auteur rend hommage à sa petite amie, fauchée bien trop vite et bien trop tôt par le cancer.
L’éveil à la vie se fera pour Mateo lors de sa dernière journée avant de mourir, pourtant c’est une épreuve pour ce jeune homme timide de sortir de sa chambre. Dans l’univers futuriste de Et ils meurent tous les deux à la fin, chaque personne est informée de sa mort 24 h avant l’échéance fatale. Dans un ultime sursaut, Mateo rencontre Marcus, son « dernier ami ». De caractères opposés, ils vont apprendre à se connaître et même à s’aimer ; Marcus va guider Mateo pour qu’il puisse réaliser ce qu’il n’a jamais osé faire et vivre une vie en une journée.
C’est Takuya qui va pareillement tout faire pour que Mamizu, atteinte d’une maladie rare, la « luminite », puisse accomplir ses rêves dans le manga Rendez-vous au crépuscule (une adaptation du roman éponyme de Tetsuya Sano). Elle va lui faire la liste des choses qu’elle aimerait faire avant de mourir. On relève de nombreuses similitudes entre cet ouvrage et un autre diptyque intitulé Je veux manger ton pancréas, quand Haruki, un élève discret, va découvrir le secret (une infection mortelle du pancréas) de sa camarade de classe Sakura, personnalité rayonnante et populaire du lycée. Ils vont, ensemble, vivre une vie entière le temps d’un printemps.
La mort sous la forme du suicide frôle Violet et Finch dans Tous nos jours parfaits, mais leurs solitudes et leurs blessures respectives vont leur permettre de s’aimer et d’aimer la vie à nouveau.
Trent vient de perdre la vie brutalement dans un accident de voiture. Ses parents ont décidé de donner ses organes à des patients qui sont parfois en attente de greffe depuis des années. Dans son long parcours de deuil, sa petite amie Quinn se met en quête des personnes qui ont reçu ses organes et fait la rencontre de Colton dans Mémoires du cœur. Celui-ci ne se doute de rien, et plus leur relation prend de l’ampleur, plus il est difficile pour Quinn de lui révéler sa démarche initiale. Pourtant, c’est indéniable : l’attirance entre eux est immédiate et réciproque. Explorant la culpabilité de Quinn d’être à nouveau heureuse et d’aimer tout en sachant qu’elle va blesser Colton, ce roman permet de mettre à jour les nombreux enjeux du deuil précoce et de la résilience.
Un nouveau secteur éditorial
Chaque maison d’édition, flairant le public captif et les ventes associées, publie maintenant des titres de new romance. De prestigieuses maisons d’édition comme Editis ont développé leur maison romance, notamment Chatterley, en 2023 avec son premier titre de (dark) romance Flock, et une dizaine à paraître en 2024 privilégiant les genres de romantasy, dark romance et romances historiques : « elle explorera toute la palette de l’imaginaire romantique, du plus classique aux développements les plus novateurs2 ». Sur fond de traditions aristocratiques, Alec et Simon vont-ils parvenir à s’aimer dans Malgré les épines, romance historique et homosexuelle, Alec, héritier du duc d’Azard, fils aîné jalousé par son frère Louis, doit bientôt endosser les responsabilités qui lui sont échues. Pourtant il n’aspire qu’à une vie calme dans son domaine, entouré de sa famille et de ses amis. L’arrivée de Simon, un jeune jardinier séduisant et novateur dans l’entretien des parcs, va le bouleverser et lui ouvrir de nouveaux horizons, Alec va prendre conscience de son attirance pour les hommes. La conception de l’amour au XIXe siècle était bien plus souvent régie par les conventions que par l’authenticité des sentiments ; ce roman permet de découvrir les mœurs de l’époque ainsi que la difficulté d’assumer et de vivre son homosexualité.
Contrairement à Alec et Simon, Charlie et Nick forment un couple assumé dans la série Heartstopper. Les jeunes connaissent l’adaptation Netflix, pour autant la lecture des cinq tomes de ce roman graphique nous permet de nous immerger dans les préoccupations de lycéens de notre époque ainsi que dans une relation de couple homosexuelle (séduction, acceptation, relation de couple, première fois, projection…), le tout sur fond d’anorexie mentale. Un fort succès dans les CDI d’autant plus que l’auteure fait perdurer l’histoire de manière habile en la prolongeant sous forme de romans novella dans Nick et Charlie et Cet hiver.
Morgane Moncomble, auteure française phare (un million de ventes) de la maison Hugo publishing et sacrée meilleure auteure de new romance 2023 au festival organisé par cette même maison, signe en 2023-2024 une série en quatre tomes, Seasons, avec, pour héroïne dans chaque tome, une des quatre amies et des tropes variés3. Le premier opus, Un automne pour te pardonner, met en scène Camélia, avocate junior qui fait face à son ancien harceleur Lou. Sous forme d’enquête plutôt bien menée, le livre aborde des thèmes comme le harcèlement, la revanche et l’homosexualité. Le trope enemies to lovers intègre quelques scènes de sexe légitimes et respectueuses (consentement, image de la femme) qui induit une acquisition en lycée avec accompagnement et dialogue avant et après les lectures. Le revirement de situation final, la complexité des personnages et une certaine qualité d’écriture font de ce roman une lecture prenante et agréable ; le quatrième tome était déjà en tête des ventes en juin 2024 (selon le réseau Edistat-TiteLive).
La collection L’ardeur chez Thierry Magnier, qui a fait récemment parler d’elle avec la censure (juillet 2023) de Bien trop petit de Manu Causse, continue de livrer des titres engagés et de qualité de romances adolescentes. La prouesse littéraire de La Chasse est d’ignorer le genre de Max, le personnage principal. Bien que l’auteure l’annonce dès le prologue, on ne peut s’empêcher de chercher des indices grammaticaux et narratifs sur Max. C’est un roman qui parle de nos préjugés et de nos représentations. Le temps d’un été à la campagne, trois lycéens (Max, Ellie et Cosme) expérimentent, séduisent, désirent. C’est une histoire de fidélité, de trahison et surtout d’amour. Entre culpabilité et désirs, de jeunes adultes assumés jalonnent le chemin de Max pour qu’iel construise son identité. Une écriture brute et épurée qui met en scène un jeune « invisible » qui cherche sa place au sein de sa famille et de ses amis.
Hugo publishing développe sa branche roman graphique avec des adaptations illustrées de succès de new romance. On retrouve donc Tessa et Hardin à l’université (trope campus) dans After et Teagan dans sa famille d’accueil (trope enemies to lovers et bad boy) en pleine évolution relationnelle avec Elena dans Adopted love.
Morgane Moncomble et Lyly blabla, auteures incontournables de romances à succès, se lancent dans la new romance illustrée avec True colors. Elliot et June forment une équipe complémentaire artistiquement et rapidement leur relation évolue vers des sentiments amoureux. Mais Elliot souffre de prosopagnosie (une difficulté ou une incapacité totale à identifier les visages) et son handicap s’exprime dans la création de portraits bien spécifiques.
Quand June entre dans sa galerie totalement par hasard et qu’il la peint, il a pourtant l’impression de déjà la connaître. Quel est le secret de June ? Va-t-il lui pardonner son passé ?
Paradoxalement, les romans graphiques sont beaucoup moins explicites dans la description des scènes de sexe : les allusions et les ellipses sont de mises, ces supports peuvent être une bonne alternative aux demandes récurrentes des collégiens.
Si ce genre peut heurter nos sensibilités et nos représentations, pour autant la qualité de l’écriture a évolué de manière positive et les CDI peuvent ainsi l’intégrer afin de favoriser la lecture des jeunes. Acculés par les demandes insistantes des élèves, les professeurs documentalistes peuvent évaluer la légitimité des acquisitions, évaluation qui ne peut se faire que dans le dialogue et la lecture. De plus, les scènes explicites de sexe s’intègrent généralement dans un schéma narratif et amoureux cohérent. Il faut néanmoins être vigilant au sous-genre de la dark romance qui n’a pas sa place en établissement scolaire et qui pose question sur les stéréotypes, les violences et l’image dégradée de la femme. Pour autant, les lecteurs adolescents ne sont pas dénués de recul et c’est aux professionnels du livre de les encadrer et de les accompagner.
Pour compléter cet article, il est possible de se référer à l’article sur la new romance d’InterCDI (n° 309, janvier-février 2025) ou au thèmalire sur les premières fois (InterCDI, n° 306, novembre 2023).














Quels sont les biais ou imprécisions de ce type d’enquête ? Tout d’abord, la diffusion aux seuls abonnés de e-docs, qui ne constituent pas la totalité des professeurs documentalistes, n’est pas forcément représentative de l’ensemble de la profession. La confiance, ensuite, dans la précision et la véracité des saisies, les motivations de saisies ou de non saisies, le nombre de réponses… 































