L’expérience transatlantique

Jeudi 15 mai 2024 – Montpellier, France

« Tu sais qu’aux États-Unis ils bannissent des livres ?

– Ils bannissent des livres ?

– Oui, des livres sont retirés des bibliothèques car ils choquent les lecteurs.

– Genre… quoi ?

– Genre… le dictionnaire.

– Ils ont banni le dictionnaire ? Pourquoi ? Les lettres n’étaient pas dans le bon ordre ?

– Si si. Mais le contenu n’était apparemment pas approprié à un jeune public.

– Ah bon ? Quel contenu ?

– La définition du mot ‘sexe’ par exemple. »

Je suis en Master 2 MEEF Documentation. À un mois des oraux du CAPES, je viens d’apprendre que je vais enseigner un an à l’université aux États-Unis à partir du mois d’août prochain. Je partage la bonne nouvelle avec ma meilleure amie, libraire en Angleterre, qui me révèle l’existence des banned books. Ce nom sonne comme une trend. Une tendance. Une mode. Un phénomène. Quelque chose qui vient juste d’arriver. Pourtant, il n’en est rien.

 

Mardi 18 juin 2024 – Reims, France

Je viens de sortir des épreuves orales du CAPES et j’échange avec mes camarades. L’un d’eux a eu à analyser le cas suivant devant le jury :

Lors de la journée portes ouvertes du collège, un parent d’élève visite le CDI et constate la présence d’ouvrages abordant l’homosexualité. Il refuse que son enfant y ait accès et vous demande de les retirer des rayons.

Quels sont les valeurs et principes de la République et, le cas échéant, les principes juridiques régissant l’organisation et le fonctionnement des établissements publics locaux d’enseignement qui sont en jeu dans cette situation ?

Comment analysez-vous cette situation et quelles pistes de solutions envisagez-vous ?

Mon ami rit, ironise, et affirme qu’aucun parent n’a le droit de contester les programmes d’enseignement. Notre rôle est de mettre à disposition de nos élèves un maximum de ressources, adaptées à leur niveau certes, mais qui couvrent tous les sujets. L’école est le lieu où l’on apprend ce qui est différent. Je soupire en pensant à ce qu’il se passe aux États-Unis…

 

Jeudi 27 juin 2024 – Paris, France

Je suis au consulat américain, entourée de Français tous désireux d’obtenir leur visa pour the land of the free[1]. Plongée dans la lecture du dernier ouvrage de Nicolas Mathieu, j’attends mon tour. Je me demande malgré moi si le livre que je tiens sera un jour interdit de séjour aux États-Unis…

 

Mardi 24 septembre 2024 – Staten Island, New York, États-Unis

Ça y est, j’y suis ! J’enseigne maintenant le français au College of Staten Island (CSI), dans la ville de New York. En ce moment, c’est la Banned Books Week aux États-Unis : une campagne de prévention qui se tient tous les ans à travers le pays… depuis 1982 ! Son but : promouvoir la lecture, mieux, le droit, la liberté de lire. Est-ce qu’on entend plus parler des livres bannis ces derniers temps ? Ou est-ce que j’ai ce sentiment car je suis enfin face à face avec ce phénomène ?

Cet après-midi, j’ai rendez-vous avec Katy[2], la bibliothécaire de CSI, pour en apprendre plus sur la façon dont elle exerce son métier. L’université n’a encore jamais eu à bannir de livres mais elle lutte quand même contre cette pratique. Tout à l’heure, une conférence est prévue dans l’amphithéâtre. Pour le moment, Katy m’explique comment cela fonctionne : dès que quelqu’un souhaite qu’un livre soit retiré d’une bibliothèque, il doit remplir un formulaire. Dès réception de ce formulaire, la bibliothèque doit retirer le livre des rayons et le sortir momentanément du fonds. Le livre est ensuite passé en revue par une commission interne qui décide ou non de le garder. Et c’est là où le bât blesse ! Car les militants pro-ban ont une stratégie bien rodée : ils envoient aux bibliothèques des quantités de demandes, bien trop nombreuses pour être traitées. Surchargés, les bibliothécaires n’ont plus le temps de se consacrer à leurs autres tâches, ni au bon fonctionnement de la bibliothèque. Vous imaginez ? Des centaines de formulaires à trier, des centaines de livres à aller chercher, des centaines de commissions à tenir… Et le pire dans tout ça : n’importe qui peut faire une demande de retrait de livres ! Des gens comme vous et moi.

 

Lundi 30 septembre 2024 – Staten Island, New York, États-Unis

Les voilà. Ce matin, je rencontre mes premiers livres bannis. Une dizaine d’ouvrages, bien en évidence sur une grande table à l’entrée du St George Library Center, situé à deux pas de chez moi.

La bibliothèque lutte contre la décision d’une école primaire voisine de retirer une biographie illustrée de Nina Simone, un album mettant en scène des Amérindiens, un roman sur une enfant noire, une histoire d’amour homosexuelle… Que des livres évoquant de près ou de loin les minorités ethniques et les minorités de genre. Eddy[3], le bibliothécaire qui me connaît bien maintenant, s’approche et me dit : « That’s sad, right ?[4] ». Eddy est tout maigre, il a la peau noire et porte un appareil auditif. Je le regarde, je regarde les livres. Eddy fait partie de ces minorités qu’on essaye d’effacer. Si les minorités ne sont pas représentées, elles ne sont pas vues. Si elles ne sont pas vues, personne ne sait qu’elles existent. Si elles n’existent pas, pourquoi est-ce qu’on les considérerait ? Pour Eddy, bannir ces livres est une preuve du racisme montant dans le pays à l’approche des élections présidentielles. Nous sommes en effet en pleine période électorale. Les États-Unis s’apprêtent peut-être à élire, pour la première fois, une femme à la plus haute fonction de l’État. Et une femme qui n’est pas blanche par-dessus le marché. Or c’est bien une école primaire qui a enlevé ces livres. L’école, cet endroit où notre esprit est censé s’ouvrir aux autres. Car la décision de bannir un livre peut se prendre au niveau municipal ou local. Il n’existe pas de politique de gestion au niveau de l’État et encore moins au niveau fédéral. Un livre banni dans une école ne l’est pas nécessairement dans la bibliothèque voisine. Si Staten Island est majoritairement rouge[5] (en témoigne le grand drapeau à l’effigie de Donald Trump que je croise tous les jours), St George, où je réside, est un quartier bleu[6]. Ce jour-là, en parlant avec Eddy, je comprends que la bibliothèque est en campagne contre la censure.

 

Samedi 5 octobre 2024 – Chicago, Illinois, États-Unis

« Books are the treasured wealth of the world and the fit inheritance of generations and nations[7] »,

telle est la citation de Henry David Thoreau qui m’accueille à l’entrée du Harold Washington Library Center de Chicago. Le premier, poète et naturaliste américain du XIXe siècle, était ouvertement opposé à l’esclavage. Le second, maire de Chicago de 1983 à 1987, fut le premier Afro-Américain élu à ce poste. C’est dans la capitale de l’Illinois, unique état à avoir banni le bannissement, que j’ai décidé de passer le week-end. Je flâne dans la bibliothèque, regardant comment les ouvrages sont cotés (déformation professionnelle oblige) lorsque quelque chose attire mon regard.

 

Figure 1 : sélection de livres bannis au Harold Washington Library Center, Chicago, États-Unis (Photo : A. Dauffard)

 

Une immense table/étagère, faite à la fois pour lire et pour ranger, semble flotter de manière permanente au milieu du hall du 1er étage. L’installation restaure des livres bannis sous l’aura protectrice de grandes lettres lumineuses annonçant unbanned (non-bannis). Restaure… Oui, c’est exactement l’effet que cela me fait. Ici, les livres ne sont pas juste allowed (autorisés), ils sont unbanned (non-bannis). Comme rendus à leur état initial.

Faisant le tour, je découvre The Catcher in the Rye[8] et To Kill a Mockingbird, de grands classiques de la littérature que tous les jeunes Américains ont lu au moins une fois dans leur vie. Pourquoi ? Qu’est-ce que les livres ont fait de mal ? Où ont-ils été bannis ? Par qui ? Ce n’est pas précisé… Ah ! Lolita est banni. Remarque, il l’a été aussi en France, un an après sa sortie. Bon… 1984. Évidemment. Brave New World. Bien sûr… L’un ne va pas sans l’autre. Ah, un livre plus récent : Thirteen Reasons Why. Est-ce pour le sujet traité ? Ou la manière de l’aborder ? Attends… Flowers for Algernon ? The Walking Dead ?? Gossip Girl ???? James and the Giant Peach ?????? Plus je regarde, moins je comprends. Et lorsque je tombe sur Romeo and Juliet, je ne peux réprimer un rire en me disant « on ne va nulle part ». Si certains ouvrages sont de grands classiques, d’autres sont beaucoup plus récents. Par exemple, I am Jazz écrit par une jeune youtubeuse transgenre ou This day in June, un album très documenté proposant un guide de lecture pour aborder la Pride avec les enfants. Le bannissement n’est pas une réaction contre le wokisme mais bien une campagne contre le patrimoine littéraire mondial. Les livres sont de tous genres, de toutes époques et de tous pays (il y a même Le Malade Imaginaire !).

Je comprends que certains livres puissent faire polémique auprès des Américains, je ne comprends pas pour d’autres. Mais, devrais-je comprendre ? Ou est-ce que chercher à comprendre c’est déjà valider le bannissement ? Est-ce que c’est déjà émettre un avis et exercer moi-même une forme de censure ?

 

Samedi 19 octobre 2024 – Manhattan, New York, États-Unis

« Freedom to read[9] », « rally against book ban[10] », « free societies don’t ban books[11] », « sign the pledge against banned books[12] »… Pas de doute, je suis au bon endroit. Ici, empêcher les gens de lire, c’est les priver de leur liberté. Je signe la pétition de la New York Public Library (NYPL). Elle organise aujourd’hui une action contre les banned books. En fait, la Banned Books Week, c’est un peu comme le Black Friday qui commence le lundi : les manifestations durent des semaines et s’étendent sur deux mois, au début de l’automne. En ce samedi ensoleillé, les visiteurs de la NYPL, sur la 5e avenue, sont invités à assister à des lectures et à des conférences sur la lutte contre le bannissement des livres.

Toute la journée, un stand en libre service tenu par le personnel de la bibliothèque offre livres et goodies aux visiteurs. Tout est gratuit ! Leur but ? Mettre ces livres bannis dans nos mains. À côté, un autre stand incite les Américains à voter le plus vite possible[13] aux présidentielles. Les prospectus des deux stands se mélangent d’ailleurs vite. Je ne sais plus si la jeune fille à casquette qui me parle milite pour Kamala Harris ou pour le maintien des livres sur les étagères…

 

Figure 2 : stand de la New York Public Library à l’occasion de la Banned Books Week le 19 octobre 2024 (Photo : A. Dauffard)

 

En tous cas, je rafle tout : badges, stickers, marque-pages, stylos, prospectus… Tout y passe ! Pas par avidité, mais par désir de garder une trace documentée du phénomène. Bien entendu, je prends un maximum de livres, de l’album jeunesse au roman, en passant par la bande dessinée. Il n’y a que des titres contemporains, je n’en connais aucun. Je sauve It feels good to be yourself de Theresa Thorn. La documentaliste en moi adore le glossaire et les ressources à l’intérieur qui permettent d’aborder facilement le genre avec les enfants, que ce soit en famille ou à l’école. Je repère aussi And Tango makes three, un classique de la littérature pour enfants, fondé sur la véritable histoire de deux pingouins mâles du zoo de Central Park ayant adopté et élevé un poussin. En somme, deux albums remplis d’amour et de tolérance. Flamer, le roman graphique de Mike Curato attire mon attention. Derrière le stand, un jeune homme porte un t-shirt clamant « I read banned books[14] » et représentant le personnage principal du roman qui brandit un livre en feu. Le jeune homme me glisse un exemplaire dans les mains et m’assure qu’il s’agit de l’un des livres les plus censurés. L’histoire ? Celle d’un jeune garçon victime de moqueries pour son apparence et ses manières prétendument efféminées. Un autre livre dénonce le harcèlement, les rumeurs et la propagation de fausses informations : The Truth about Alice de Jennifer Mathieu. Par sympathie pour quiconque portant mon prénom, je l’adopte. C’est rafraîchissant de voir dans la littérature une Alice autre que celle du Pays des Merveilles, avec sa robe bleue, son lapin blanc et son jeu de croquet. Peut-être que les Alice de ce monde ont envie de s’identifier à des héroïnes différentes ? Peut-être que c’est le cas de tout le monde ?

Me voyant photographier et filmer les stands, une journaliste s’approche de moi. Apprenant que je suis française, elle me tend son micro et me demande le point de vue de mon pays sur les banned books. Je lui explique qu’en tant que professeure-documentaliste il ne me viendrait jamais à l’esprit de retirer ces livres (je lui montre ma pile) des étagères. Au contraire, je les mettrais bien en évidence et en parlerais à mes élèves.

À la fin de la journée, je rentre chez moi avec huit livres (c’était deux par personne normalement mais les gens ont vraiment été gentils avec moi…). J’ai aussi un badge qui proclame « books unite, bans divide[15] ». J’ai envie de l’épingler sur mon sac de cours. Mais j’ai peur. J’ai peur de me le faire arracher, j’ai peur de me faire remarquer, j’ai peur que l’on me dise quelque chose. Alors je le laisse chez moi.

 

Mercredi 12 mars 2025 – Staten Island, New York, États-Unis

Les jours sont durs. Le gouvernement américain, qui finance mon programme d’échange, a momentanément suspendu ses versements. Beaucoup se retrouvent sans salaire pour ce mois-ci. La nouvelle administration fait des dégâts dans les universités. Certaines sont obligées d’effacer les mots diversity[16], equity[17] et inclusion, forçant le changement de nom et la fermeture de départements entiers. Heureusement, l’université qui m’emploie et la ville de New York résistent. Moi aussi d’ailleurs. Enfin… À mon niveau. Alors que Donald Trump vient en plus de supprimer des milliers de photos des archives du Pentagone (toutes représentant les minorités ayant fait l’Histoire des États-Unis), je sors mes livres bannis de chez moi et m’épanche sur la situation auprès de tous mes amis en France. Je commence par lire Flamer sur le ferry. Puis, The 57 Bus dans le bus. Ce roman de Dashka Slater relate l’histoire vraie de deux jeunes, Sacha et Richard : un ado avec une jupe, un ado qui a mis le feu à cette jupe. Alors que le président des États-Unis bannit les mots et les images, moi, je les affiche au maximum dans l’espace public. J’aime particulièrement la bande dessinée Juliet takes a breath de Gabby Rivera et Celia Moscote. Pourquoi ? Parce qu’elle débute ainsi : « Hi, my name is Juliet Palante. I’ve been reading your book Raging Flower : Empowering your pussy by empowering your mind. No lie, I started reading it so that I could make people uncomfortable on the subway[18]. » Et moi aussi je lis dans le métro des livres qui peuvent mettre mal à l’aise. Parce que je suis toujours libre de le faire.

 

Dimanche 22 juin – Queens, New York, États-Unis

Je suis à l’aéroport JFK, c’est bientôt l’heure de dire au revoir aux États-Unis. J’ai passé une année formidable, passionnante, tellement riche. Et parmi les petits trésors que je rapporte : sept livres (j’ai offert And Tango makes three au tout jeune fils d’un ami avant de partir, il en avait plus besoin que moi). Sept livres estampillés « gift from the New York Public Library[19] » sur la deuxième de couverture. Je les appelle désormais mes « livres sauvés », car « bannis » me semble trop péjoratif. En enregistrant ma valise, j’ai l’impression d’être une contrebandière, quittant le territoire américain avec un produit illicite…

 

Vendredi 6 février 2026 – Paris, France

Je suis professeure-documentaliste dans un lycée parisien depuis la rentrée de septembre. En reclassant les bandes dessinées, je tombe sur l’adaptation du Journal d’Anne Frank. Ce livre est banni aux États-Unis. Non, je reformule. Ce livre a été banni aux États-Unis. Quand on dit qu’un livre est banni, cela ne veut pas dire qu’on ne peut le trouver nulle part, mais qu’il y a quelque part où il est introuvable. Je place l’ouvrage en tête de gondole. Plus tard, je vois une de mes élèves s’en saisir et le feuilleter. Je me demande si elle sait que de l’autre côté de l’Atlantique une jeune fille de son âge n’a peut-être pas la même chance…

 

Mardi 24 mars 2026 – Paris, France

C’est la Semaine de la Presse et des Médias dans l’École. Je reçois un journaliste scientifique dont l’ouvrage, dédié aux plus belles images de science, vient de paraître. L’une d’elle représente un glacier retourné en Antarctique. Elle a été prise par Ethan Norris de la National Science Foundation, une agence gouvernementale américaine. Cette photo, témoin du changement climatique, n’est à présent plus disponible sur le site de la NSF où elle avait été initialement postée. Nous décidons de la mettre en lumière lors de la rencontre avec les élèves pour aborder le thème « censure et science ». C’est fou. Même si les États-Unis peuvent paraître loin de chez nous, ce qu’il s’y passe trouve toujours le moyen de venir nous titiller, même dans nos pratiques professionnelles.

 

Lundi 30 Mars 2026 – Paris, France

Aujourd’hui, j’arbore fièrement mon badge « books unite, bans divide » sur mon sac à dos. J’ai de la chance, personne ne va me demander de retirer des livres, des images, des mots, des mains, de la tête, et de la bouche de mes élèves. Mieux encore, c’est à moi de les leur donner.