Si l’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI1) est au cœur des missions des professeurs documentalistes depuis leur circulaire de mission de 2017 , elle est pour les enseignants de discipline du second degré une éducation transversale qui ne doit pas être appréhendée comme « une affaire de spécialiste » (MENJS, 2022) mais « dans le temps et par l’écho que les différents enseignements, disciplines, situations éducatives peuvent lui donner » (MENJS, op. cit.).
L’EMI, entre invisibilité et investissement
Notre recherche de doctorat (Michaux-Colin, 2024) menée entre 2018 et 2023 auprès d’enseignants de collège et de lycée avait pour objectif de comprendre, à travers le récit de leurs pratiques professionnelles, ce qui motivait un investissement volontaire dans l’EMI chez certains d’entre eux, en nous interrogeant sur les enjeux professionnels voire identitaires qui y sont liés. L’EMI sera ici abordée dans sa mise en œuvre et son cadre défini à partir des quatre domaines de compétences visés dans le référentiel de compétences de l’éducation aux médias du cycle 4 de 2015 (p. 111-112)2 : celui d’une éducation aux médias (« Utiliser les médias et l’information de manière autonome »), d’une éducation à l’information (« Utiliser l’information de manière raisonnée »), d’une maîtrise du numérique (« Utiliser les médias de manière responsable ») et celui de l’acquisition de compétences transversales (« Produire, communiquer et partager des informations »).
Pour mieux appréhender la perception de l’EMI chez ses acteurs, nous avons mené vingt-quatre entretiens semi-directifs auprès d’enseignants de différentes disciplines. Deux groupes ont été constitués : dix-huit enseignants qui déclaraient faire de l’EMI (groupe 1 dit des « enseignants praticiens », voir figure 1, supra), et six qui déclaraient ne pas en faire (groupe 2 dit des « enseignants non-praticiens », voir figure 3, supra). Tous ces enseignants exerçaient à cette période dans les académies de Créteil ou d’Amiens, et ont été contactés individuellement en s’appuyant sur notre réseau professionnel. Nous voulions pouvoir rencontrer des enseignants de différents champs disciplinaires, et avec différents temps d’années de carrière (colonne « Anc. » dans le tableau de la figure 1), aussi bien en collège qu’en lycée.

Afin de poser la question de l’investissement volontaire des enseignants pour dégager leurs motivations, nous avons dans un premier temps choisi de ne pas rencontrer de professeurs documentalistes, puisque la prise en charge de l’EMI est pour eux une obligation institutionnelle explicite, inscrite dans leur circulaire de mission (MENESR, op. cit.) à la différence de leurs collègues de discipline. Nous avons pourtant retrouvé les professeurs documentalistes dans la grande majorité des discours des enseignants rencontrés, où ils apparaissent de manière récurrente, comme initiateurs, partenaires et/ou référents de l’EMI dans l’établissement. Il nous a paru pertinent de les intégrer dans un deuxième temps à la recherche sous la forme d’un focus groupe. Cette méthode qualitative permet en effet de confronter différents points de vue dans l’objectif, non pas d’arriver à un consensus, mais de recueillir et discuter un éventail d’idées divergentes au regard de pratiques de terrain diversifiées grâce à un temps d’entretien collectif. Nous nous sommes adressée à un groupe de professeurs documentalistes déjà constitué à l’occasion d’un regroupement professionnel de district académique.

Il ressort de l’ensemble de ces entretiens que si I’EMI traverse aujourd’hui l’ensemble des disciplines scolaires, elle demeure cependant une pratique discrète, voire invisible, y compris pour ceux qui la mettent en œuvre, portée par l’initiative individuelle et l’expérimentation, plus que par des prescriptions institutionnelles. À travers la présentation par ses acteurs de différentes approches de l’EMI (voir figure 1, colonne « Production », infra), de la place qu’y occupe le professeur documentaliste et des motivations de ses acteurs, nous nous interrogeons ici sur les conséquences de cette discrétion.
Une préoccupation partagée : protéger les élèves
Face à une inquiétude quant à une surexposition supposée des élèves à l’environnement numérique et aux multiples risques potentiels qui en découlent, la question de leur protection s’impose comme une urgence éducative pour les enseignants praticiens.
Accompagner vers des usages informationnels numériques sûrs
Comme pour les autres éducations transversales (Barthes et Alpe, 2018), l’objectif attribué à l’EMI par ses acteurs est de transformer les pratiques et usages des élèves en leur proposant différentes situations pédagogiques basées sur une démarche active. Deux grandes formes d’expériences sont mobilisées : la production médiatique (publication) via différents médias d’informations (webradio, webTV, Unes, articles d’encyclopédie en ligne…)3 ou la confrontation des élèves à des situations-problèmes nécessitant une évaluation de l’information issue de différents supports médiatique (investigation).
Une motivation commune ressort ainsi de l’ensemble des entretiens des enseignants praticiens, celle de protéger de leur environnement numérique des élèves vus comme des victimes de surexpositions médiatiques diverses : aux écrans, à un flot continu d’information, aux images violentes. Alors que beaucoup de recherches récentes attribuent aux adolescents des compétences informationnelles réelles (Aillerie, 2019 ; Cordier, 2023 ; Jehel et Meunier, 2024) ou expliquent leur peu de connaissance de l’actualité par un désintérêt pour les « hard news » (Berriche, 2023), les enseignants praticiens expliquent leur volonté d’agir en réponse à un constat empirique. C’est un problème imprévu (Lantheaume, 2007) rencontré en classe ou observé pendant des moments plus informels avec les élèves qui est évoqué comme élément déclencheur de l’investissement de ces enseignants dans l’EMI, aussi bien des difficultés à s’informer et à comprendre l’actualité, une adhésion à des propos complotistes qu’un usage intensif de leurs téléphones portables (« Ils sont mangés par leurs écrans » s’inquiète ainsi Caroline4).
L’EMI apparaît comme une réponse concrète efficace à ces différentes préoccupations. Tous les enseignants praticiens organisent leurs actions à partir de cette nécessité ressentie de protection des élèves (voir figure 3, supra). Comme l’exprime Sonia en début d’entretien : « On peut pas les laisser tout seuls avec tout ça ».
L’importance de la protection des élèves face à leur environnement informationnel numérique est ici figuré sous la forme d’un « Protectiomètre », représentant de manière graduée le niveau d’inquiétude des enseignants praticiens, du rouge (le plus élevé) vers le vert. Quatre objectifs spécifiques se dessinent à travers les définitions de l’EMI données par les enseignants praticiens, assortis d’une compétence spécifique à faire travailler par les élèves en priorité et une nécessité de protection plus ou moins élevée.

les élèves (Michaux-Colin).
Quand les dangers supposément encourus par les élèves sont définis comme très élevés par l’enseignant, le degré de protection nécessaire des élèves est déterminé comme maximal (niveau « Protectionniste », d’après Loïcq (2011)), l’objectif principal étant « de leur apprendre à faire bien attention », en faisant évoluer leurs pratiques comme le dit Sophie qui a lancé son projet Twitter pour répondre à une situation de cyberharcèlement dans sa classe.
Si, à la suite des interactions vécues en classe, les pratiques informationnelles des élèves sont perçues comme un moyen d’assurer une première protection de leur vie privée et une première régulation de leur temps de connexion, l’EMI aura alors plutôt pour objectif d’aider les élèves à mettre à distance l’information relayée par les médias sociaux et à diversifier leurs sources d’informations par l’exercice d’un esprit critique. À ce niveau « Utilitaire » de protection, ce sont des situations d’évaluation de l’information qui sont principalement mises en place, soit par une expérience de publication pour les aider à mieux comprendre les conditions de circulation et de production de l’information, soit par l’utilisation d’une grille de lecture critique d’informations médiatiques. L’objectif est alors de faire des élèves des praticiens des médias, capables de s’informer.
Pour un dernier groupe d’enseignants, l’EMI est au service d’un objectif à plus long terme (niveau « Citoyen »), celui de l’acquisition d’une citoyenneté éclairée par un jeune adulte en devenir, qu’il faut aider à devenir autonome et proactif dans son désir d’information. Le rôle de l’enseignant est ici de nourrir une curiosité, tout en lui donnant un premier cadre de lecture. Le présupposé partagé est alors que les élèves sauront seuls, plus tard, remobiliser les savoirs et savoir-faire acquis à travers l’activité proposée en classe, alors même que les compétences informationnelles et médiatiques travaillées en situation sont très rarement explicitées auprès des élèves ou reportées sur un bulletin scolaire.
« Faire » de l’EMI se concrétise par des productions variées et ne semble pas dépendre du nombre d’années d’expériences des acteurs rencontrés ni de leur discipline d’enseignement ou du type d’établissement d’affectation. Sa signification étant construite par des définitions et des intentions diverses, sans recours au cadre institutionnel existant, l’EMI est l’objet d’un investissement personnel non conceptualisé par des enseignants. Cette absence de conceptualisation peut également s’expliquer par une méconnaissance généralisée du terme « EMI » sous sa forme d’acronyme.
Construire des réponses concrètes et situées mais informelles
C’est en débutant les entretiens avec le groupe d’enseignants non-praticiens (groupe 2, voir figure 4, supra) que nous avons réalisé que le sens de l’acronyme est peu connu.

dits non-praticiens (groupe 2)
Parmi les six enseignants du groupe 2, deux d’entre eux (Soizic et Diana) ignorent simplement sa signification. Ainsi, Soizic participe tous les ans à la semaine de la presse et des médias à l’École (SPME) et a créé l’année précédente une longue séquence sur l’analyse de la photo de presse avec la professeure documentaliste de son établissement. Elle n’inscrivait toutefois pas son action dans le cadre de l’EMI, déclarant ne pas connaître l’acronyme. Un rapide sondage auprès de son équipe disciplinaire la rassurera sur son ignorance : le terme n’était familier à aucun autre enseignant d’histoire-géographie du lycée.
Les autres enseignants du groupe 2 ignoraient également le sens de l’acronyme, mais confirment ne pas investir dans l’EMI une fois le sigle décliné. Ils reconnaissent l’importance de l’EMI pour faire évoluer les pratiques informationnelles des élèves (également perçues comme défaillantes), mais l’estiment en dehors de leur sphère de compétences ou alors trop chronophage.
Réinterrogés quant à leur connaissance du terme, les enseignants praticiens du groupe 1 ont répondu avoir compris faire de l’EMI après une première expérience. Une nouvelle différenciation doit alors être effectuée, non plus seulement entre praticiens et non praticiens de l’EMI, mais également entre praticiens « éclairés », qui connaissent la signification de l’acronyme, et praticiens « non éclairés », qui font de l’EMI sans le savoir. Certains professeurs documentalistes l’ont par ailleurs très bien intégré et font le choix de développer des collaborations avec leurs collègues de disciplines sans les rattacher explicitement au cadre de l’EMI : « Est-ce que c’est important de dire au prof que c’est de l’EMI ? On n’est pas obligé de mettre une étiquette sur tout non plus. » (H1).
S’investir dans l’EMI, c’est ainsi construire des situations pédagogiques mettant au travail chez les élèves aussi bien des compétences civiques autour d’une maîtrise de son environnement médiatique numérique que, nous allons le voir, des compétences scolaires qui, remobilisées en classe, vont en retour faciliter l’enseignement, voire donner du sens au métier.
L’expression d’une manière d’être au métier (Barrère, 2003)
L’EMI est intégrée comme une pratique professionnelle utile et efficace, apprise par la pratique et qui n’a pas forcément à être nommée. L’investissement des enseignants dans l’EMI mérite d’être interrogé au vu de leurs attentes vis-à-vis de l’EMI, en termes de réussite scolaire et d’insertion sociale pour les élèves, mais également en termes de sentiment de reconnaissance professionnelle que la pratique de l’EMI peut générer chez ses acteurs.
Le professeur documentaliste, au cœur de l’EMI
Que l’EMI soit nommée ou non, les échanges avec un ou une professeur documentaliste sont un événement récurrent lors de l’entrée des enseignants de discipline dans l’EMI. Plusieurs professeurs documentalistes du focus groupe annoncent ne jamais utiliser l’acronyme avec leurs collègues. S’appuyer sur les programmes disciplinaires pour cadrer une proposition pédagogique semble être une entrée plus efficace : elle est basée sur des références communes connues et répond aux préoccupations des enseignants. Aborder l’EMI par le prisme des programmes, c’est aussi donner aux enseignants l’assurance de « ne pas perdre de temps » (F2).
Cet aspect chronophage de l’EMI revient également dans les témoignages des enseignants praticiens éclairés, un inconvénient résolu au prix d’une réduction du temps alloué au projet. C’est le plus souvent le temps de la recherche documentaire qui est abandonné au profit de l’examen d’un corpus déjà constitué, ou déplacé sur les temps de travail personnel. Les élèves sont priés « de se débrouiller à la maison » pour effectuer seuls les recherches nécessaires préalablement au projet de publication. « Quand ils viennent au CDI, tout est déjà prêt, ils le font par téléphone avec les copains. Et donc en fait, je me rends compte qu’ils ont copié plein de choses, qu’ils ont mis des images n’importe comment. […] En fait ils [les enseignants] ont pas conscience de notre plus-value sur ce terrain-là. » (F10).
C’est par l’entrée de l’évaluation de l’information que se concrétise la collaboration entre professeur documentaliste et enseignant de discipline. Sourcer, croiser : qu’il lui soit proposé de construire l’information en vue d’une publication, d’un décryptage ou pour enrichir des connaissances scolaires. Les élèves vont être amenés à se confronter à des stratégies médiatiques afin de s’en émanciper, pour pouvoir « naviguer correctement dans le monde médiatique qu’ils consomment » (Thomas).
Si certains professeurs documentalistes se sentent quelquefois perçus comme des prestataires de service, sollicités en fin de projet pour leurs compétences techniques, et non pas comme un collègue à part entière qui va être force de proposition, ils sont, pour les enseignants rencontrés, des acteurs incontournables de l’EMI. À la question « Pourquoi est-ce que tu fais de l’EMI ? », Alan répond en souriant : « Pour être vizir à la place de la vizirette ? ». C’est en partageant ses inquiétudes autour de la surexposition de ses élèves aux médias sociaux avec la professeure documentaliste du collège que Jeanne, quant à elle, a découvert l’EMI : elles ont porté ensemble le projet d’atelier webradio. Jeanne explique : « peut-être que toute seule je n’y serais pas arrivée, j’aurais eu envie mais je l’aurais jamais fait ». Pour Nicolas également, faire de l’EMI, c’est monter un projet avec la professeure documentaliste du lycée : quand il s’engage seul dans le Concours de la Résistance, il considère qu’il ne fait pas d’EMI.
Investir l’EMI, investir dans l’EMI
Si les enseignants s’investissent dans l’EMI avec pour seule motivation exprimée la résolution d’une urgence éducative, l’activité pédagogique déployée dans ce cadre permet de mettre au travail d’autres compétences scolaires ou sociales autres que les apprentissages médiatiques explicitement visés (voir figure 3, supra). Le temps alloué à l’EMI n’est alors plus une dépense mais un investissement (Gonnin-Bollo, 2007).
Pour Anne, faire acquérir une démarche critique à ses élèves en début d’année est une condition nécessaire pour pouvoir ensuite aborder certains points du programme comme l’origine des espèces ou la sexualité. Franck observe qu’après un travail d’analyse d’articles de journaux à travers leurs lignes éditoriales, il devient plus facile pour ses élèves de contextualiser les textes historiques étudiés en cours. Investir l’EMI, c’est travailler dans plusieurs contextes des compétences scolairement utiles pour l’enseignement disciplinaire.
Faire de l’EMI en classe, c’est obtenir un retour sur investissement (Gonnin-Bolo, op. cit.) sous la forme d’une meilleure ambiance de classe et une remobilisation des élèves autour de leurs apprentissages scolaires. « J’ai adoré travailler la radio avec eux », témoigne Esther, « … en quelques semaines, tous ceux qui échouent souvent ont été valorisés et cela a même changé la dynamique de la classe, où au début il y avait des moqueries et là plus du tout. »
L’expertise didactique des enseignants leur permet de retrouver des traces des savoirs de leur discipline dans l’environnement médiatique et ainsi de construire des situations d’apprentissage basées sur des publications existantes récentes, plutôt que d’utiliser des documents didactisés issus des manuels. Dans ce contexte scolaire, les médias sont bien une « fenêtre sur le monde » (Piette, 1995), qui soulignent auprès des élèves l’actualité des savoirs scolaires et leur utilité pour comprendre le monde contemporain. Les contenus d’enseignements ne sont plus une spécificité de la sphère scolaire et démontrent l’importance de leur apprentissage.
Pour nombre d’enseignants praticiens, l’EMI est ainsi l’espace pédagogique du bricolage5 de de Certeau (1980), où sans programmes ni manuels ni bulletins de notes à renseigner, l’enseignant peut trouver une satisfaction professionnelle et une stimulation intellectuelle à créer son propre cours, à en être l’artisan (Barrère, 2017), valorisant alors la personnalisation de ses cadrages pédagogiques. Le projet pourra être renouvelé dans les mêmes lignes, l’enseignant devra en permanence créer de nouveaux supports, de nouveaux contextes, de nouvelles situations d’enseignement pour s’adapter à la situation unique de la nouvelle classe qu’il aura en face de lui (Douniès, 2019). Il peut également l’enrichir en suivant de nouveaux intérêts, démontrant encore ses capacités professionnelles. L’EMI est le lieu d’une reconnaissance professionnelle qui nourrit un sentiment d’efficacité personnelle, en dehors de toute reconnaissance institutionnelle ; celle des élèves suffit de par leur enthousiasme et leur implication dans le projet.
Pour les professeurs documentalistes, l’indicateur de collaboration réussie avec les collègues tient en deux mots : « ils reviennent au CDI » (F9).
Nommer pour expliciter l’EMI
Son investissement dans l’EMI permet à l’enseignant de s’extraire ponctuellement d’une routine scolaire (Barrère, 2017) : mettant de côté son rôle d’évaluateur, il favorise un projet en action qui reste informel. Donner un nom à sa pratique, expliciter ses objectifs, contextualiser ses actions permettrait une réflexion plus vaste sur les enjeux et les objets de l’EMI.
Un investissement discret
Aucun des enseignants praticiens rencontrés ne prétend être spécialiste de l’EMI, rôle attribué au professeur documentaliste. Ils revendiquent pourtant le droit de s’y investir. L’EMI est une nécessité urgente à laquelle il faut répondre. « Il vaut mieux avoir un Monsieur *** qui n’a jamais été formé mais qui a quand même des billes à transmettre aux élèves que personne » (Thomas). C’est bien alors la part éducative du métier d’enseignant qui est mobilisée. Intégrer l’EMI dans son enseignement ne nécessite pas d’acquérir des compétences ou connaissances spécifiques supplémentaires. Il suffit à l’enseignant de s’appuyer sur ses savoirs académiques, en définissant une proximité avec certains objets de sa discipline d’enseignement (Barthes et Alpe, 2018).
À travers ses motivations à s’investir dans l’EMI, l’enseignant dévoile alors sa manière d’être au métier, qui se cultive entre collègues choisis dans un entre soi discret. Le faible cadrage des missions des enseignants en matière d’EMI laisse à ces derniers une grande autonomie, autant dans le fond que dans la forme, et leur permet de s’extraire ponctuellement de leur routine scolaire (Barrère, 2017). Jeanne et Paul revendiquent même leur investissement dans l’EMI comme un moyen de montrer qu’ils peuvent également être enseignants en dehors de leur discipline.
La discrétion est un élément commun à tous les praticiens du groupe 1. L’investissement dans l’EMI est une « prérogative informelle » (Douniès, op. cit.) que les enseignants s’attribuent une fois son utilité reconnue par une première expérience pratique, précieuse et nécessaire à un exercice épanoui du métier, qu’il faut protéger en la taisant pour pouvoir continuer à en bénéficier en toute autonomie. Le fait que la pratique même de l’EMI affranchisse les enseignants d’un besoin de reconnaissance institutionnelle facilite sa pratique discrète, puisqu’elle se suffit à elle-même.
Trop communiquer, c’est prendre le risque de perdre la main sur son projet, le dénaturer, s’en faire déposséder. Enseigner ensemble est un attrait de l’EMI dans les discours recueillis, mais il est préférable parfois de travailler seul comme Sophie ou Franck plutôt que d’accepter des compromis. Chez ces enseignants discrets, la démarche n’est pas celle de l’autonomie de contrebande de Perrenoud (1996) où l’idée est d’agir en dehors du regard de l’institution pour pouvoir déployer une certaine latitude envers les règles, mais s’apparente plutôt aux formes souterraines d’autorégulation par contrainte (Périer, 2009) qui indiquent un engagement personnel pour permettre la réussite des élèves, quitte à s’éloigner des normes traditionnelles du métier. Elles ne doivent pas être appréhendées comme un braconnage (Certeau, op. cit.), une rébellion à l’autorité institutionnelle, mais plutôt comme l’expression d’une conscience professionnelle. À l’écart des normes institutionnelles, des programmes à tenir et de leur rôle d’évaluateur, l’EMI est un territoire pédagogique créatif, où l’enseignant peut trouver une satisfaction professionnelle à mener un projet pédagogique à l’écart du cadre scolaire habituel.
L’autonomie qui rend plus facilement supportable les conditions d’exercice du métier, s’affranchissant un temps des contraintes institutionnelles habituelles, en conservant toutefois dans la grande majorité des cas rencontrés, un lien avec le programme.
Faut-il rendre l’EMI explicite ?
Si faire plutôt que dire, ou comme le dit Pascale, « faire vivre en acte », est un des attraits de l’EMI, la discrétion de ses praticiens et la non-évaluation spécifique de l’ensemble des élèves rend sa pratique difficile à comptabiliser, surtout quand une partie des enseignants qui font de l’EMI ne savent pas qu’ils en font et que même chez les praticiens éclairés du groupe 1, le terme est rarement prononcé pour expliciter son enseignement auprès des élèves. Comme leurs enseignants, bon nombre d’élèves font certainement de l’EMI sans le savoir, sans faire de liens entre deux activités menées dans deux disciplines différentes ou à différents moments de leur scolarité. Comment alors reconnaître leurs acquis et ce qu’il leur resterait à apprendre, comment les remobiliser ?
Chez certains enseignants praticiens éclairés, donner un sens précis à l’acronyme est perçu comme un élément positif. Rebecca pense que la connaissance de l’acronyme lui a « permis de prendre conscience de sa pratique », même si elle ne l’utilise jamais avec ses élèves. Pour Leslie, nommer et identifier les moments consacrés à l’EMI dans ses cours lui a permis de se placer dans une perspective plus large d’éducation à la citoyenneté et de la « pointer du doigt » auprès de ses élèves.
Thomas était « conscient qu’il faisait de l’EMI, mais sans en avoir une définition claire » jusqu’à ce qu’il intègre un groupe de réflexion professionnelle et enrichisse ainsi sa méthode d’enseignement en classe, en construisant un cadre conceptuel qui coïncide avec sa méthodologie disciplinaire. Pourtant, quand il s’aperçoit que ses élèves ne s’approprient pas les réflexes critiques travaillés et validés en classe dans leur sphère privée (« Mais Monsieur », lui rétorque un élève à la fin d’un cours, vous croyez parce que vous me faites trois cours comme ça que je vais changer ? »), il se retrouve démuni, et il ne sait comment dépasser la situation rencontrée. La méthode précédemment adoptée n’est pas valide, mais il ne sait pas par quoi la remplacer, ni vers qui se tourner.
Anne s’interroge également sur sa pratique. Elle la présente comme une expérience réussie en début d’entretien, puis revient plusieurs fois sur son initiative de fausse conférence scientifique auprès de ses élèves, créée de toutes pièces avec un enseignant de philosophie. Par l’exemple, leur objectif était d’apprendre aux élèves à adopter une distance critique envers tous les discours. L’idée lui a été soumise par un collègue expérimenté, et le sujet de la conférence, les Rhinogrades, est une réplique d’une initiative menée par des scientifiques reconnus6. L’objectif en fin de conférence est considéré comme atteint : les élèves déploieront par la suite un esprit critique en cours, appliquant ainsi les conseils donnés une fois la supercherie dévoilée, mais au prix d’une méfiance généralisée envers les médias, voire envers le contenu disciplinaire transmis, le contrat de confiance didactique ayant été rompu. Anne déclare ne pas avoir renouvelé l’expérience, sans pouvoir exprimer concrètement ce qui l’a poussée à prendre cette décision. N’inscrire son action que dans la pratique éloigne l’enseignant des réflexions scientifiques en cours, aussi bien en ce qui concerne les pratiques informationnelles existantes des élèves, comme vu en début de l’article, que pour ce qui a trait aux pratiques pédagogiques qui paraissent attractives mais qui ont déjà été exposées comme contre-productives (Cordier, 2023).
Même si l’autonomie permise par la discrétion fait partie des attraits de l’investissement dans l’EMI, le fait de ne pas nommer et de ne pas analyser sa pratique en limite les effets. Sans nécessité d’évaluation institutionnelle formelle, la démarche de questionnement du travail mené dépasse rarement le sentiment de réussite du projet. Évaluer leur action permettrait pourtant aux enseignants de mieux définir l’efficacité de leurs dispositifs éducatifs mais en abandonnant peut-être une partie de leur motivation à s’investir. Pourtant, le rôle d’accompagnateur est difficilement compatible avec celui d’évaluateur. Les rapports enseignant-élèves développés à travers le projet seraient transformés si y sont introduits des outils d’évaluation portant sur les connaissances acquises et les progrès médiatiques effectués, transformant l’EMI en un « enseignement supplémentaire et exsangue » (Gonnet et Féroc-Dumez, 2022). Standardiser l’EMI, c’est prendre le risque de la perte de l’expérience partagée dans un groupe choisi, de l’expression d’une créativité et d’une singularité qui font « tenir » dans le métier (Barrère, op. cit.).
Conclusion
Tous les enseignants rencontrés sont unanimes. Leur investissement dans l’EMI répond à une urgence éducative, celle de faire évoluer les pratiques médiatiques des élèves. Ils estiment nécessaire de s’impliquer pour ce faire, s’appuyant sur les compétences scolaires et sociales de leurs élèves travaillées en EMI pour faire cours dans de meilleures conditions.
Nos résultats montrent une représentation commune de l’EMI comme une éducation aux médias et à l’information médiatique (Fastrez et Tilleul, 2022), envisagée sous le prisme du projet. Elle est investie sans réel recul réflexif, restant même invisible à certains de ses acteurs. Son institutionnalisation, en favorisant une progressivité des apprentissages chez les élèves, pourrait être dommageable au dynamisme de son enseignement.
Si faire sans dire montre ses limites, le fait d’apprendre par un partage d’expériences est un dénominateur commun pour tous les acteurs rencontrés. Montrer comment faire, faire avec ses collègues, semble une piste plus prometteuse que « dire quoi faire ». L’enseignant pourrait ainsi constater par lui-même et par l’exemple que l’EMI peut être un outil au service de la réussite scolaire et sociale de ses élèves. Le professeur documentaliste peut être dans l’établissement celui qui ouvre cette porte d’entrée vers l’EMI, initiateur d’un compagnonnage pédagogique, acteur conscient du champ scientifique investi et de ses enjeux, capable de le contextualiser et d’enrichir les représentations de ses collègues.
Inscrire l’EMI dans son champ scientifique permettrait aux enseignants de se référer aux recherches en cours, de faire évoluer leurs pratiques et leurs représentations : les enseignants restent sur des représentations d’usages médiatiques numériques des jeunes défaillants, alors que la réalité est plus complexe. S’intéresser aux travaux scientifiques actuels dans le champ des sciences de l’information et de la communication permettrait également d’ouvrir les pratiques pédagogiques actuelles à un champ des possibles plus large, qui ne se concentrerait plus uniquement sur une évaluation discriminante des sources par le critère de leur autorité.


















Emi et valeurs républicaines : quelles articulations ?