Vous n’avez pas le droit de lire cet article.
Et pourtant, vous voilà, bravant l’interdiction arbitrairement imposée : vous lisez.
Vous lisez car vous le pouvez. Même si l’interdiction subsiste, le texte, lui, est sous vos yeux. Pour que vous ne puissiez réellement pas le lire, il faudrait le censurer, l’interdire, le retirer.
Vous n’avez pas le droit de lire cet article, c’est tout d’abord une variante de ce que subissent les élèves aux États-Unis où se multiplient depuis quelques années les interdictions de livres dans les bibliothèques scolaires. Les bibliothécaires sous pression retirent des milliers de livres de leur rayonnage là où l’accès au savoir constitue un principe fondamental.
Vous n’avez pas le droit de lire cet article, c’est le paradoxe vécu par les élèves du lycée professionnel quand ils ont visité leur CDI, le lieu où on veut voir des élèves lire : « Vous n’avez pas le droit de lire ces livres ». Ils y ont découvert une centaine de livres interdits, sortis des rayons, illustrant ce qui est vécu par leurs camarades états-uniens, mais qui est aussi une réalité dans certains de nos établissements scolaires.
Vous n’avez pas le droit de lire cet article, c’est enfin un questionnement sur les mécaniques de la censure et sur ce que l’auteur de Matin brun, Franck Pavloff, appelle les « petites compromissions » : le conformisme.
À travers cet article, je propose un retour d’expérience sur l’exposition « Ces livres qui dérangent » réalisée et mise en place au lycée professionnel Pierre Mendès France de Saint-Pol-Sur-Ternoise de septembre à octobre 2025.
Je reviendrai d’abord sur l’ampleur et les logiques des interdictions de livres aux États-Unis, avant de présenter l’exposition mise en place autour de ces interdictions et d’interroger ensuite les effets de ce dispositif sur les élèves, en particulier au regard des mécanismes de censure et de leur appropriation critique.
Les élèves américains n’ont plus le droit de lire
Pour comprendre les enjeux actuels, il convient d’abord d’examiner l’ampleur du phénomène dans le contexte états-unien, où les interdictions de livres connaissent une progression sans précédent.
PEN America est une organisation à but non lucratif fondée en 1922 dont l’objectif est de sensibiliser à la protection de la libre expression aux États-Unis et dans le monde. Elle organise depuis 1982 un événement annuel, la Banned Books Week, Semaine des livres interdits, qui célèbre la liberté de lire et met en avant des livres interdits ainsi que leurs auteurs, souvent persécutés.
Le 1er novembre 2024, Pen America publie sur son site internet (www.pen.org) un rapport intitulé Interdits aux États-Unis : Au-delà des rayons (Banned in the USA : Beyond the Shelves) qui fait état de plus de 10 000 cas d’interdiction de livres au cours de l’année scolaire 2023-2024 (Meeham et al., 2024). Cette augmentation spectaculaire triple presque les interdictions de l’année scolaire précédente.
Point définitoire : l’association cadre l’interdiction d’un livre comme une mesure prise à l’encontre d’un livre en raison de son contenu et à la suite de contestations d’un ou plusieurs membres de la communauté éducative, de parents, de décisions administratives ou en réponse à une demande directe, voire de menaces de représentants gouvernementaux. En conséquence, l’accès à ces livres est restreint, de manière temporaire (le temps qu’un comité se penche sur une interdiction définitive ou un retour dans les rayons) ou retiré de manière permanente de la bibliothèque. Le livre devient de facto indisponible à l’emprunt et ne peut donc plus être lu par les usagers. Les interdictions sont très certainement bien plus nombreuses car toutes ne sont pas déclarées par les établissements scolaires.
Pen America rappelle que, comme c’est le cas dans les CDI, les livres des bibliothèques scolaires états-uniennes sont sélectionnés par des bibliothécaires et des enseignants dans un cadre pédagogique via une politique d’acquisition réfléchie. Les livres interdits ne sont pas des livres qui semblent au premier abord déconseillés à un jeune public : 60 % des livres bannis, selon l’association, sont des ouvrages catégorisés Young Adult.
À titre d’exemple, voici les dix titres les plus interdits dans ces bibliothèques scolaires pour l’année 2023-2024. Six sont traduits et édités en France et au moins deux d’entre eux se trouvent facilement dans les CDI, au minimum dans celui où j’exerce.
– Nineteen Minutes de Jodi Picoult, 98 interdictions.
– Looking for Alaska de John Green, VF : Qui es-tu Alaska ?, 97 interdictions.
– The Perks of Being a Wallflower de Stephen Chbosky, VF : Le monde de Charlie, 85 interdictions.
– Sold de Patricia McCormick, 85 interdictions.
– Thirteen Reasons Why de Jay Asher, VF : Treize Raisons, 76 interdictions.
– Crank de Ellen Hopkins, 76 interdictions.
– Identical de Ellen Hopkins, 74 interdictions.
– The Kite Runner de Khaled Hosseini, VF : Les Cerfs-volants de Kaboul, 73 interdictions.
– The Handmaid’s Tale de Margaret Atwood, VF : La Servante écarlate, 67 interdictions.
– Water for Elephants de Sara Gruen, VF : De l’eau pour les éléphants, 66 interdictions.

Ces livres ont plusieurs points communs : ce sont des fictions, majoritairement à destination d’un public adolescent et qui contiennent, entre autres, des scènes à caractère sexuel, des personnages de couleurs et/ou LGBTQ+. Ils abordent des thèmes comme le deuil et la mort, la sexualité, le racisme, les addictions, les troubles de la santé mentale, l’acceptation de soi, la confiance en soi ou encore les questions d’identité. Ces thèmes forts sont communs dans la littérature jeunesse et adolescente car inhérents à la construction identitaire des lecteurs.
Détentrice du record d’interdictions, Jodi Picoult déclare qu’
Avoir écrit le livre le plus interdit du pays n’est pas un honneur, mais un signal d’alarme. « Nineteen minutes » est interdit non pas parce qu’il parle d’une fusillade dans une école, mais à cause d’une seule page qui décrit un viol lors d’un rendez-vous et utilise des termes anatomiquement corrects pour le corps humain. Ce n’est ni gratuit ni salace, et ce n’est pas – comme le prétendent les censeurs – de la pornographie. D’ailleurs, des centaines d’enfants m’ont confié que la lecture de « Nineteen minutes » les avait empêchés de commettre une fusillade dans une école, ou leur avait montré qu’ils n’étaient pas les seuls à se sentir isolés. Mon livre, et les dix mille autres qui ont été retirés des bibliothèques scolaires cette année, donnent aux enfants un outil pour affronter un monde de plus en plus divisé et difficile. Ces censures n’aident pas les enfants. Elles leur nuisent.
Pour l’année scolaire 2023-2024, l’association recense des interdictions dans 29 États et 220 zones scolaires (school district). Huit mille deux cent trente-deux sont concentrées dans deux États : la Floride et l’Iowa. Ces deux États possèdent depuis juillet 2023 une législation qui instaure une procédure légale d’interdiction de livres. Tout livre contesté pour « contenu sexuel » en Floride est retiré des rayons pendant que la procédure décide de son retour ou non. En Iowa, la loi exige que tous les documents soient adaptés à l’âge (age-appropriate). En résumé, toute description d’un acte sexuel est considérée inadaptée et soumise à une procédure visant la censure de l’œuvre. Cet arsenal juridique permet notamment à des parents, des associations de parents, voire des membres extérieurs à la communauté éducative d’exiger le retrait d’ouvrages.

Dans la dernière partie de son rapport, Pen America fait un point sur la censure discrète ou douce (quiet or soft), c’est-à-dire la peur qui pousse les personnels des bibliothèques à s’autocensurer au-delà du cadre fixé par la loi. L’une des censures douces les plus remarquées par l’association est le désherbage ciblé (targeting weding). Ce n’est pas un désherbage classique dans le sens où les livres retirés sont récemment acquis et ont pour thèmes ceux pris pour cibles par les censeurs : les diversités et la sexualité en tête de liste. Nos collègues outre-Atlantique retirent eux-mêmes de leurs rayons des livres qu’ils ont achetés pour leurs élèves, de peur des répercussions qui pourraient exister au cas où quelqu’un ne verrait pas d’un bon œil leurs acquisitions. Dans le reportage d’Alexis Magnaval Une libraire conserve les livres censurés dans l’Amérique de Trump, Lauren Groff, auteure et fondatrice en Floride d’une librairie regroupant les livre retirés des bibliothèques scolaires souligne qu’
Une amie [à elle] enseigne en CM2. Pendant des années, elle a enseigné l’Holocauste en montrant “Maus” d’Art Spiegelman à ses élèves. Mais parce qu’il est apparu sur des listes de livres bannis, elle a eu peur que des parents lui fassent perdre son travail. Elle a fini par retirer le livre de ses étagères. Ce qu’on inculque, c’est un climat de peur. (Magnaval, 2025)
Dans le même registre, les fermetures temporaires des bibliothèques scolaires, les annulations de salons du livre, les invitations d’auteurs qui se font de plus en plus rares dans les établissements scolaires sont d’autres signes tangibles d’autocensure.
Au lycée professionnel, on s’interdit tout seul de lire
Ces phénomènes de censure et plus particulièrement d’autocensure qui prennent de l’ampleur aux États-Unis sont un prétexte intéressant pour questionner nos pratiques documentaires et éducatives ici, en France. C’est dans une démarche d’information et de lutte contre la censure qu’a été conçue une exposition au sein du CDI, visant à rendre ces injustices perceptibles.
Point de contexte : tout d’abord collège d’enseignement technique créé dans les années 1960, renommé lycée professionnel en 1983 et rénové en 1998, le lycée professionnel Mendès France de Saint-Pol-Sur-Ternoise forme des techniciens et apprentis depuis plus de 60 ans dans les filières de l’électricité, la maintenance, l’aide à la personne, le commerce et l’animation enfance et personnes âgées. Son offre de formation regroupe des CAP et baccalauréat professionnel sur deux ou trois ans.
Le lycée propose également une classe de troisième prépa-métiers, avant l’entrée en seconde professionnelle, des mentions complémentaires comme celle de technicien en réseaux électriques, l’IFAS (Institut de formation d’aides-soignantes) et des filières d’apprentissage.
Le lycée professionnel est au milieu d’une région rurale distante d’une trentaine de kilomètres des centres urbains comme Arras ou Béthune. Les élèves viennent de nombreux villages alentour. Ville de 5000 habitants, Saint-Pol-Sur-Ternoise accueille un collège, un lycée général et le lycée professionnel Mendès France avec ses quasi 600 élèves. De par cet ancrage au cœur du Ternois, les mobilités et mixités sociales et professionnelles sont limitées et peuvent freiner l’ouverture des élèves sur leur environnement culturel et artistique.
L’étude réalisée en 2024 par le Centre National du Livre et Ipsos Les jeunes Français et la lecture relève que les adolescents sont globalement moins nombreux à lire, avec plus d’un jeune sur trois qui ne lit pas du tout. Les lycéens professionnels de Saint-Pol-Sur-Ternoise ne font pas figure d’exception et peu d’élèves entretiennent une passion pour la lecture ou pour le CDI : « le CDI, c’est pas pour nous » est une expression, souvent accompagnée de rires, entendue tous les ans lors de la visite de l’établissement. Pourtant, tous les élèves avec qui j’ai pu discuter ont reconnu un jour avoir lu et apprécié un moment de lecture. Pour certains ces souvenirs remontent à la petite enfance. La lecture n’est pas dans le quotidien des familles des élèves de cet établissement et le rapport au livre y est souvent douloureux, comme plus largement l’est le rapport à l’école et aux institutions. Émilie Brouze illustre ce rapport tendu entre milieu social et milieu scolaire dans son article Conflit de loyauté : si je travaille bien à l’école, vais-je trahir mes parents ? (Brouze, 2018). Pour les élèves, la formulation serait légèrement différente : si je lis au CDI, vais-je trahir mes camarades ? Et finalement, même les lecteurs et lectrices assidus abordent la lecture et la fréquentation du CDI comme un moyen de se différencier.
Dans ce cadre, j’ai réalisé de septembre 2025 jusqu’à la Banned Books Week aux États-Unis, qui s’est déroulée du 05 au 11 octobre 2025, une exposition sur les livres interdits dans les bibliothèques scolaires aux États-Unis lors de l’année 2023-2024.
Pour l’adapter aux élèves, j’ai traduit et résumé le rapport. Ensuite, j’ai attentivement comparé l’Index of School Book Bans établi par Pen America, soit un fichier Excel qui référencie les 10 046 interdictions de l’année 2023-2024 avec ma base documentaire : 90 livres du CDI sont dans l’index. Sur le podium des livres de l’établissement les plus interdits se trouvent évidemment Qui es-tu Alaska de John Green et Treize Raisons de Jay Ashner. Ce duo est rejoint par La haine qu’on donne (The Hate You Give) d’Angie Thomas (40 interdictions). La censure ne s’arrête pas là, car je sors – entre autres – des rayons la collection complète des oeuvres de John Green, la saga Quatre filles et un jean de Meg Cabot, Les Hunger Games de Suzanne Collins, La Sélection de Kiera Cass, les romans de Collen Hoover, ceux de Stephen King, les Twilight de Stephenie Meyer, les Heartstopper d’Alice Oseman et les Divergente de Veronica Roth. Les classiques ne sont pas en reste, car 1984 de George Orwell est banni, rejoint par Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, Dracula de Bram Stocker, L’Étranger d’Albert Camus et L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera, tous deux évincés une fois.

Les lecteurs du CDI empruntent plutôt des mangas, ils seront servis : je retire des étagères A Silent Voice, Assassination Classroom, L’Attaque des Titans, Death Note, Demon Slayer, Fairy Tail, Magus of the Library, My Hero Academia, Naruto, One-Punch Man, The Promised Neverland, Sailor Moon et Tokyo Ghoul. Ainsi, les élèves se sentiront un peu Texans.
J’ai ensuite mis en évidence ces livres sur une longue table en les équipant d’un bandeau indiquant qu’ils étaient interdits et que les élèves ne pouvaient pas les lire. J’ai affiché les graphiques traduits du rapport de Pen America sur des pancartes et réparti quelques phrases interpellant les élèves « Ces livres ne sont pas pour vous » et « Ils ne veulent pas vous voir lire ».

L’objectif étant que les adolescents cherchent à comprendre pourquoi ils sont interdits à la lecture et, évidemment, qu’ils bravent cet interdit.
J’ai donc dans un premier temps exposé la censure existante aux États-Unis. La seconde censure est celle imposée aux élèves, soit l’interdiction de lire ces livres. En prenant conscience qu’ils peuvent, eux, braver cet interdit et emprunter ces livres bannis aux États-Unis, leur réflexion se développe : en France, il est possible de lire et c’est une chance d’avoir une bibliothèque dans chaque établissement scolaire.
Toutefois, même en France, cette liberté est mise en péril, comme présenté dans un troisième temps de l’exposition : « Et en France ? ». On y voit les pressions opérées par des collectifs comme Parents vigilants sur les établissements scolaires. Parents vigilants est un réseau de parents d’élèves créé par le parti Reconquête d’Éric Zemmour en 2022, dans le but de lutter contre le « grand endoctrinement » et la propagation des « idéologies woke et islamiste ». Parents vigilants est directement inspiré du mouvement Moms for Liberty dont le rôle dans les interdictions de livres dans les établissements scolaires outre-Atlantique est étudié dans l’article de la journaliste Kelly Weill Far-Right Group Wants to Ban Kids From Reading Books on Male Seahorses, Galileo and MLK paru dans le Daily Beast en 2021 (Weill, 2021).
En décembre 2023, le collectif français relayait via son compte Instagram la présence d’une sélection de livres sur la « théorie du genre et la sexualité » dans le CDI d’un collège privé d’Aix-en-Provence. Outrés que de tels ouvrages, pourtant adaptés aux élèves, existent dans un CDI, ils en ont référé au directeur interdiocésain qui a transmis l’information au chef de l’établissement. Dans une lettre publiée par le collectif sur son compte X, le directeur confirme « que ces ouvrages ont été retirés du CDI. Un dialogue a été par ailleurs engagé par le chef d’établissement avec les acteurs du CDI sur ce sujet. » (Parents vigilants, post 13 décembre 2023 sur X). Victoire pour les censeurs, voilà que les collégiens d’un établissement privé ne peuvent plus emprunter des livres sur la sexualité. Ce même collectif n’en était pas à son coup d’essai : en 2022, il a fait pression sur une enseignante du lycée Antoine Watteau de Valenciennes en faisant annuler une sortie scolaire à Calais aux abords d’un camp de migrants, comme le relate l’article de Libération, Ce que l’on sait sur la sortie pédagogique annulée à Calais sous la pression de l’extrême droite (La Rochebrochard, 2022).
Pour accompagner cette exposition, j’ai réalisé un questionnaire à destination des classes et j’ai proposé à mes collègues de faire découvrir aux élèves entrants – secondes professionnelles, secondes CAP et troisième prépa-métiers – le CDI et l’exposition en même temps lors de la première quinzaine de septembre. Les lycéens professionnels ne sont pas, pour la majorité d’entre eux, des emprunteurs assidus des CDI de leurs anciens établissements, alors voir un professeur documentaliste qui leur interdit d’emprunter des livres dans le CDI va à l’encontre de ce qu’ils connaissent et ne manque pas de les faire réagir.


Se taire, est-ce déjà être complice ?
Au-delà du dispositif d’exposition, cette démarche s’est prolongée par un travail pédagogique structuré, permettant aux élèves d’analyser plus finement les mécanismes de la censure et leurs implications.
Ainsi, les élèves de seconde professionnelle métiers de la relation clients (2MRC) et ceux de seconde métiers du pilotage et de la maintenance d’installations automatisées (2PMIA) ont travaillé dans le cadre d’une co-disciplinarité entre professeur de lettres-histoire et géographie et professeur documentaliste, sur les mécanismes de la censure.
Tout d’abord, les retours sur l’exposition sont plutôt positifs. Interpellés, les élèves veulent comprendre pourquoi tous ces livres sont interdits. Ils sont concernés par les interdictions des livres dont ils ont vu les adaptations cinématographiques ou les séries et ils ne comprennent pas pourquoi des œuvres comme Twilight, Naruto ou Demon Slayer sont interdites car ils n’y voient rien de choquant. Ce sont en effet de grands classiques de la littérature jeunesse et adolescente, déjà lus par plusieurs générations, voire par les parents de certains d’entre eux quand ils étaient eux-mêmes lycéens.
« Ce sont des livres qui parlent de sexe », « Il y a des livres choquants avec de la violence », «Les mangas c’est parce que les Américains sont racistes », ces remarques montrent que les élèves ont compris ce qui unissait ces livres et les raisons des interdictions. Une discussion d’abord informelle cède la place à un débat improvisé quand plusieurs élèves défendent les interdictions. Il est intéressant de constater que le point de vue des censeurs est pour certains l’avis par défaut : il faudrait interdire des livres parce qu’ils auraient un pouvoir trop dangereux. Treize raisons, un roman à propos du suicide d’un adolescent, peut « donner des idées » aux adolescents les plus fragiles, et Hearthstopper, une romance à succès entre deux adolescents adaptée en série sur une célèbre plateforme de streaming, « peut rendre homosexuel ».
Ces propos peuvent ici être mis en parallèle avec ceux du collectif Parents vigilants qui a rédigé Le petit guide des parents vigilants – Éducation à la sexualité : comment protéger mon enfant ? à propos du programme EVARS (éduquer à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité) mis en place dans les établissements scolaires à la rentrée 2025 et décrit comme de « l’endoctrinement idéologique ». La réponse des professeurs aux élèves favorables à la censure fut de rappeler que rien ne rend homosexuel, on ne choisit pas son orientation sexuelle. Les élèves ont alors fait valoir qu’ils ne voulaient pas le lire car les romances homosexuelles ne les intéressent pas. D’autres voix d’élèves, plus nombreuses, ont défendu l’idée qu’il reste nécessaire de pouvoir lire ces livres.
Il est difficile de quantifier les emprunts sur cette période, le lycée ayant été durablement impacté par la cyberattaque du 10 octobre 2025 contre la région Hauts-de-France, qui a entraîné la perte des statistiques de prêts. Mais je dirais qu’environ un tiers des ouvrages interdits ont été empruntés au CDI, parfois pour une journée, dans le cadre d’un cours ou le temps de compléter le questionnaire, soit une trentaine de livres. Dix classes sont venues voir l’exposition, d’abord réservée aux entrants ; les premières et terminales sont venues par la suite, parfois pendant deux heures pour débattre avec leurs professeurs de lettres. Au-delà des emprunts, cette exposition a permis aux élèves de comprendre ce qui était fait pour eux, ce qu’implique une politique d’acquisition et, dans une certaine mesure, les risques auxquels le professeur documentaliste peut être exposé lorsqu’il exerce son métier : proposer des livres adaptés à son public.
L’exposition dénonce les pratiques de censure. Pourtant, elle ne permet pas nécessairement aux élèves de saisir les tenants et les aboutissants de la censure : pourquoi censure-t-on ? Quels intérêts le pouvoir politique peut-il avoir à limiter l’accès à certaines œuvres ? Il s’agit alors de faire comprendre que les censures et les restrictions de libertés constituent l’un des leviers possibles des régimes totalitaires. Dans cette intention, nous avons choisi avec mon collègue de lettres histoire-géographie François Sartigny de faire travailler les élèves sur Matin brun de Franck Pavloff et sur sa portée morale : les ordres liberticides s’imposent progressivement, petit à petit, censure après censure.
Nous avons tout d’abord commencé par faire lire aux élèves à tour de rôle la nouvelle de Franck Pavloff Matin brun, avant de les questionner ensuite sur leur compréhension du texte et sur le lien entre ce dernier et l’exposition. Matin Brun est une nouvelle de 11 pages qui relate la vie quotidienne du héros du livre et de son meilleur ami, Charlie, face à la montée insidieuse d’un état totalitaire : l’État Brun. Cet État interdit la possession de chiens ou de chats qui ne sont pas bruns. Charlie et le héros, pour ne pas tomber dans l’illégalité, se débarrassent de leurs animaux de compagnie pour adopter des animaux bruns, considérés scientifiquement plus adaptés à la vie en société. Ils ont raison de se plier à cette règle arbitraire car ceux qui la transgressent sont arrêtés et disparaissent. Bon an, mal an, la vie continue et les personnages s’adaptent aux changements de leur société. Un jour, l’État Brun décrète l’arrestation de tous les individus qui possédaient un animal de compagnie non brun auparavant.
Nous avons pris un moment pour discuter de ce passage :
Après ça avait été au tour des livres de la bibliothèque, une histoire pas très claire, encore. Les maisons d’édition qui faisaient partie du même groupe financier que le Quotidien de la ville, étaient poursuivies en justice et leurs livres interdits de séjour sur les rayons des bibliothèques.
Notons que la version actualisée du texte diffère légèrement de l’original de 1998 avec des ajouts concernant les nouvelles technologies. Dans cet esprit, les élèves ont visionné le court métrage Matin brun de Carlo Vogele. Cette adaptation de 2025 se place du point de vue des animaux :
Charly vit heureux avec son vieux chien bleu et son petit chat rouge. Lorsqu’un chat brun tente de s’immiscer chez lui, il l’ignore. Lorsqu’un mignon petit pug brun fait ses cabrioles dans son jardin, il s’en amuse. Progressivement, les animaux bruns envahissent les foyers des gens autour de Charly et prennent le contrôle de leur vie…
Les élèves ont rapidement saisi le parallèle fait à la fois dans le livre et dans le film entre l’ascension d’un régime totalitaire et la restriction des libertés qui l’accompagnent. Le lien entre le titre Matin brun et les chemises brunes, surnom des miliciens nazis, est remarqué par les élèves et la morale du livre est comprise : ce sont nos compromissions quotidiennes qui permettent aux régimes totalitaires de prendre et de conserver le pouvoir.
La suite de la séquence n’est pas la même selon la filière. Les élèves de 2MRC réaliseront un booktok, c’est-à-dire une courte vidéo (de 2 minutes environ) de promotion de la lecture en s’inspirant des trends sur les réseaux sociaux numériques. Les livres sur lesquels les élèves travaillent font partie d’une sélection autour de thèmes comme les questions LGBTQ+, la sexualité, la tolérance mais aussi les personnages féminins forts. Des thèmes que les extrêmes droites américaines catégoriseraient comme woke et ont tendance à censurer. Cet axe de travail, qui leur permet de découvrir une œuvre littéraire, met en avant l’oral, dans le but de les préparer au concours de lecture à voix haute inter-établissements organisé par les professeurs documentalistes du district de Saint-Pol-Sur-Ternoise.
Les élèves de 2PMIA ne souhaitant pas participer au concours de lecture à voix haute écriront un plaidoyer dans un exercice reprenant les dernières lignes de Matin brun : « On frappe à la porte. Si tôt le matin, ça n’arrive jamais. J’ai peur. Le jour n’est pas levé, il fait encore brun dehors. Mais, arrêtez de taper si fort, j’arrive. »
Les élèves prennent la place du personnage principal, arrêté par la milice brune. Comprenant qu’ils vont comparaître devant un tribunal brun, ils imaginent et rédigent un plaidoyer, sur l’une des positions suivantes :
– celle de l’innocent qui a toujours suivi les règles de l’État national ;
– celle du coupable qui remet en cause la légitimité et la justice des lois de l’État national ;
– une position intermédiaire, celle d’un individu qui a toujours respecté l’État national mais qui pense que ses lois sont absurdes.
La séquence qui s’inscrit dans l’axe d’EMC « Droits, Libertés et Responsabilité » se termine par une réponse libre à la problématique : Se taire, est-ce déjà être complice ?
Conclusion et perspectives
Retirer des livres des rayonnages, est-ce déjà être complice ?
L’exposition mise en place au Lycée Mendès France sur les méthodes de censure inquiétantes aux États-Unis permet une réflexion sur les pratiques professionnelles ici en France et sur les limites de nos libertés dans le quotidien, et celui des élèves. Il nous a semblé pertinent de nous saisir de cette actualité pour développer leur esprit critique et leur permettre de repérer les formes plus insidieuses de manipulation et de contrôle exercées par les censeurs.
De l’élève de lycée professionnel qui emprunte un livre sans nécessairement le lire au bibliothécaire états-unien qui refuse de retirer des livres de ses rayonnages il n’y a qu’un pas. Face aux « petites compromissions », toute action de promotion de la lecture est un acte de résistance. Comprendre les mécanismes de la censure permet de percevoir la force de la littérature face aux totalitarismes. Ray Bradbury dans Fahrenheit 451 écrivait : « Il n’y a pas besoin de brûler des livres pour détruire une culture. Juste de faire en sorte que les gens arrêtent de les lire. » (Bradbury, 1955). Ce n’est pas un hasard si les romans jeunesse et adolescents sont parmi les œuvres les plus ciblées outre-Atlantique et si c’est sous couvert de protection de l’enfance que certaines mouvances politiques, notamment d’extrême droite, tentent d’imposer ici leur vision de l’éducation.
Le 1er octobre 2025, l’association Pen America a édité son rapport annuel intitulé The Normalization of Book Banning (La Normalisation des Interdictions de Livres) (Baêta et al., 2025), titre évocateur qui me permet d’annoncer que dès la rentrée 2026, une exposition mise à jour intégrant de nouveaux titres bannis sera visible au CDI du Lycée professionnel Mendès France de Saint-Pol-Sur-Ternoise.
En espérant que, d’ici là, aucun courrier me demandant de retirer des livres des rayons n’arrive.

