L’information au prisme du théâtre

Le théâtre n’a pas toujours eu bonne presse en éducation. Mais les atouts pédagogiques de l’étude et de la pratique théâtrale sont aujourd’hui reconnus sans ambages par l’Éducation nationale. Il est essentiellement étudié tout au long de la scolarité dans la discipline du français, en tant que genre littéraire, mais aussi à travers sa pratique artistique, que ce soit dans les nombreuses expérimentations à l’école élémentaire, dans certaines classes à Projet artistique et culturel (PAC)[1] à l’école ou au collège, dans les classes à horaires aménagés théâtre (CHAT)[2] au collège, jusqu’à l’option et spécialité théâtre au lycée et en classe préparatoire. De façon transdisciplinaire, on reconnaît l’art dramatique comme un vecteur des apprentissages qui favorise non seulement la mémorisation, l’expression orale et corporelle, mais aussi la confiance en soi et la socialisation, et dont les effets sont indéniables sur le climat scolaire.

Ainsi le théâtre tient-il une place de choix en Éducation artistique et culturelle (EAC) comme objet artistique. Son usage en Éducation aux médias et à l’information (EMI) est quant à lui plus récent et constitue une voie moins explorée à ce jour.

La focalisation actuelle de l’EMI sur l’environnement du web, sa confrontation aux désordres informationnels et aux défis de l’intelligence artificielle ont créé un état d’urgence indéniable et mobilisent les discours institutionnels, les recherches et les expérimentations. Mais fake news, réseaux sociaux et IA confinent l’EMI au numérique et aux écrans, cette éducation s’en trouvant désincarnée et pouvant s’avérer de ce fait moins efficiente. Ici peut intervenir de façon complémentaire l’art dramatique, spectacle « vivant » par définition, le théâtre pouvant être à la fois un outil et un atout précieux pour une éducation citoyenne aux médias et à l’information.

Le rapport du théâtre au document et à l’information est en effet historique, quand son rôle médiatique s’affirme de plus en plus sur les scènes contemporaines. En nous appuyant sur cette évolution, nous nous proposons d’évoquer quelques expérimentations et propositions permettant de développer, grâce au théâtre, l’esprit critique et la créativité des élèves. Dans l’idée d’éveiller en eux, au-delà de la cybercitoyenneté, une citoyenneté humaniste, pleine et entière.

Théâtre, éducation, info-documentation : petite revue d’hier à aujourd’hui

Théâtre et éducation : d’ennemis à amis

Les relations entre théâtre et éducation n’ont pas démarré sous les meilleurs auspices. Philippe Meirieu rappelle à quel point, de Platon à Rousseau, nombre de philosophes honnissaient ce divertissement qui s’opposait à la raison, ce « théâtre d’ombres » confiné au fond de la caverne, lieu de la séduction et du désordre (Lallias et Loriol, 2002). Si la tradition opposait l’approche éducative à l’approche artistique, c’est que pour Platon, le théâtre était « l’expression de la diversité et de la singularité », s’opposant à la recherche d’une élévation vers les idées générales, pour faire accéder l’esprit à « l’intelligence des choses ». D’un côté l’illusion, de l’autre la connaissance. Dualité qui subsista jusqu’au XVIIIe siècle dans la conception de l’éducation, selon Condorcet, chantre de l’instruction, qui prônait lui aussi de ne s’adresser qu’à l’intelligence et à la raison. Des voix contraires émergeaient déjà cependant, telle celle de Le Pelletier de Saint-Fargeau, qui voyait en l’expression artistique un moyen de « souder les hommes » pour « construire une nation » (ibid.). Le chant, la danse et le théâtre pouvant stimuler une solidarité que la seule raison ne serait pas à même d’engendrer.

Parallèlement, les Jésuites, sous l’impulsion d’Ignace de Loyola, avaient déjà découvert les vertus pédagogiques du théâtre, « véritable outil de formation de l’intériorité », reconnues plus tard par Maria Montessori, Makarenko, Germaine Tortel ou Fernand Deligny. « La pratique du théâtre permet de lutter contre l’insignifiance, contre le verbalisme du propos, contre l’agitation permanente du corps. » Un travail sur le geste et la maîtrise de soi, moyen pédagogique de « construction de la personne dans une collectivité » dont s’emparera également l’éducation populaire (ibid.)

La réflexion de Meirieu quant au rôle que le théâtre peut assumer face à la télévision est particulièrement intéressante, car elle est tout à fait transférable au dilemme auquel nous sommes confrontés quant à la submersion de l’information en milieu numérique, avec des temps d’exposition au web des élèves encore bien supérieurs à ceux évoqués à l’époque pour la télévision par le chercheur. Quand celui-ci évoque une consommation individualisée et passive, aléatoire et intermittente, elle se retrouve ô combien amplifiée dans les fils d’actualité des réseaux sociaux numériques, Gilles Sahut renchérissant en 2025 sur l’attention dispersée et flottante induite par la pratique du « double-écran » chez les jeunes générations (Sahut, 2025). Même la « grand-messe » du journal de vingt heures perd du terrain face à la souplesse et à la praticité du streaming, du visionnage et de l’écoute à la demande.

On serait ainsi passé dans l’ère de « l’anti-spectacle ». Mais Platon ne s’en réjouirait pas pour autant, quand bien même la caverne tiendrait désormais dans la main, ayant pris les dimensions miniatures et la platitude rectangulaire d’un smartphone. Aussi, quand Meirieu présente le théâtre comme un remède à la distraction permanente, « un antidote particulièrement puissant à cette dispersion du regard et à cette fragmentation de l’image et de la parole » (Lallias et Loriol, 2002), nous lui accordons notre attention. Se consacrer à une activité commune, vécue de manière collective, n’est plus si fréquent au XXIe siècle, mais peut d’autant plus faire sens.

Théâtre et information : le rôle dramaturgique du document

Si le théâtre est un genre littéraire de fiction, relié au mythe et à la fable, ses rapports à la réalité ont souvent été, au cours de son histoire, explicitement concrets. Sa relation à l’histoire, à la politique, au document, a marqué certaines grandes œuvres du répertoire mais aussi tracé une voie marginale à travers le théâtre documentaire.

La relation du théâtre à l’histoire est la plus évidente, ayant fait les grandes heures du théâtre élisabéthain grâce aux œuvres de Marlowe et Shakespeare. Si l’histoire constitue en France le cadre des tragédies classiques de Racine, il faudra cependant attendre la révolution romantique pour voir émerger le drame historique, avec Hugo et Musset, le fait historique devenant sujet premier du drame, avec une recherche d’authenticité et une restitution des événements s’appuyant sur des documents authentiques, qui peuvent même être littéralement cités (Périn, 2011). Ainsi Georg Büchner, en 1835, s’appuie-t-il sur L’Histoire de la Révolution française d’Adolphe Thiers pour créer sa pièce La Mort de Danton, en intégrant littéralement des passages de Thiers dans son texte.

Le drame historique précède ainsi ce que l’on entendra comme le théâtre politique, dans le sens où il s’appuie sur l’histoire et sur l’actualité politique et utilise des documents authentiques. Dans le théâtre d’Erwin Piscator des années 1920, articles de presse, rapports, matériau de communication et de propagande, extraits cinématographiques, constituent une matière première au service d’un débat d’idées. Organisés et mis en scène par des dispositifs scéniques inventifs, ils servent un propos véhément pour happer le spectateur, parfois avec une certaine brutalité. « Ce théâtre revendique une mission sociale : éduquer, édifier, faire participer le spectateur. » (ibid.) Principe que l’on retrouve au même moment dans le théâtre d’agit-prop (Agitation Propaganda) venu de la Russie soviétique, conçu pour mobiliser le public sur des questions sociales, économiques et politiques. Plus que la recherche de divertissement, et que la recherche esthétique, ce théâtre cherche à provoquer une prise de conscience et à inciter à l’action.

Le Théâtre de l’Opprimé du dramaturge brésilien Augusto Boal vise lui aussi à utiliser le théâtre comme un outil de transformation sociale et politique, en élaborant des techniques originales dont certaines seront reprises par les secteurs de l’éducation et du social. Parmi ces techniques, citons le théâtre forum, dans lequel le spectateur devient acteur, invité à intervenir dans la représentation pour proposer des solutions aux problèmes présentés sur la scène ; le théâtre image, qui mobilise les corps pour représenter des situations d’oppression ; le théâtre « invisible », joué dans les lieux publics sans que le public sache qu’il s’agit de théâtre et le théâtre journal, qui met en scène les nouvelles et événements afin de les analyser et de les critiquer.

Comme toutes ces formes historiques du théâtre politique, le théâtre documentaire a par définition recours aux documents : articles de journaux, rapports, transcriptions de procès, archives audio et vidéo… Le terme a d’abord été énoncé par le dramaturge allemand Peter Weiss au sujet de sa pièce L’Instruction. Un an après le procès de Francfort (1964), l’œuvre raconte la comparution de plusieurs responsables du camp d’Auschwitz, l’auteur ayant assisté lui-même au procès. Mais contrairement au théâtre politique, son idée consiste à restituer les témoignages aussi directement que possible. « Cette approche radicale a pour but de livrer une réalité dépouillée d’intention, d’explication ou d’un quelconque filtre. » (ibid.) Bien sûr, la présentation dramaturgique implique la collecte et la sélection des textes, un agencement qui sont autant de choix effectués par l’auteur. Mais on se rapproche dans ce théâtre du verbatim auquel s’emploient parfois aussi les journalistes.

Cette pièce influencera ainsi dans les années 1990 en Angleterre le théâtre verbatim, qui associe la forme théâtrale à une démarche journalistique. À la recherche d’authenticité, le dramaturge tend à l’objectivité. Aux États-Unis, l’une des pièces les plus influentes du théâtre verbatim demeure The Laramie Project (2000) par Moisés Kaufman et les membres du projet Tectonic Theater. La pièce, qui relate les réactions au meurtre en 1998 d’un étudiant gay de l’université du Wyoming, s’appuie sur des centaines d’entretiens réalisés par la compagnie avec les habitants de la ville, ainsi que sur des reportages publiés par les médias. « Cette forme théâtrale, par la place prépondérante qu’elle fait à l’actualité et à sa diffusion, invite aussi à une réflexion sur l’information et la manière dont elle est donnée à voir et à entendre par les médias : prélèvement, sources, choix, objectifs, angle de présentation, public cible, organisation du propos, adjonction de matériaux à titre illustratif ou argumentatif, moyens de diffusion, moyens de réception … » (ibid.) Nous voici donc au cœur des missions de l’EMI.

L’avènement d’un théâtre médiatique et pédagogique

La diversité des rapports du théâtre à l’information s’inspire aujourd’hui de toutes ces formes et la programmation contemporaine d’un certain nombre de théâtres révèle un engouement pour le document et l’actualité, accompagné d’un engagement pédagogique envers le grand public comme le public scolaire. Les angles d’approche sont divers : enquêtes, journalisme d’investigation, débats, sujets de société, ateliers pédagogiques… les théâtres proposent des formes de médiation originales et novatrices de l’information.

 

Figure 1 – L’édition d’automne du Live Magazine au Grand Rex, Paris, octobre 2025. © VBouchard

 

La forme « traditionnelle » de la relation entre théâtre et document demeure la pièce de théâtre qui, au moyen d’une documentation étayée, de l’écriture et de la mise en scène, propose un regard, une analyse, un message politique. En France, l’exemple le plus artistiquement abouti demeure le Théâtre du Soleil, dont les spectacles s’emparent de l’histoire et de l’actualité depuis plusieurs décennies à la Cartoucherie de Vincennes. D’une Révolution à l’autre, de 1789 à Ici sont les dragons (1917), la troupe se documente minutieusement, crée, voyage dans des pays en tension, accueille des troupes réfugiées, dans le rayonnement d’Ariane Mnouchkine qui n’hésite pas à s’exprimer et à s’engager directement dans les mass médias.

La compagnie Louis Brouillard de Joël Pommerat a aussi ce rapport viscéral au matériau documentaire : archives de la Révolution française pour Ça ira (1) fin de Louis, manuels de robotique ou extraits de youtubeurs pour Contes et légendes. Comme dans le cas du Théâtre du Soleil, ces matériaux très hétérogènes ne sont pas là pour produire une analyse spécialisée mais pour nourrir l’écriture au plateau des acteurs et actrices. (Artcena, 2021.)

Certaines pièces contemporaines prennent le journalisme directement pour objet, ainsi Big Mother, écrite et mise en scène par Mélody Mourey, est un thriller journalistique très actuel sur la manipulation de masse à l’heure du big data. Le journalisme a par ailleurs son écrin théâtral au sein du Théâtre de Poche-Montparnasse, dirigé par le journaliste Philippe Tesson de 2013 à 2023, qui affirmait au Point en 2020 : « [Le théâtre est] le lieu d’où l’on voit ce qui se passe avec la distance nécessaire pour ne pas céder à la peur, à la haine, à l’ennui, à l’angoisse ou – pire – à l’emprise des distractions consensuelles et technologiques. » Où l’on retrouve les préoccupations de Meirieu… Le rêve de Philippe Tesson, ancien directeur de Combat et fondateur du Quotidien de Paris, de réaliser un véritable journal est d’ailleurs approché depuis 2014 par le projet Live Mag.

Live Magazine, c’est, comme on peut le lire sur son site web, « un journal vivant sur scène et sans captation, où se succèdent des journalistes et des auteur(e)s qui racontent des histoires en images, en sons, en mots, en dessins (et juste aussi sans rien). Il y a des rubriques et des pages qui se tournent sans transition comme dans un vrai magazine. Sauf que c’est un moment partagé collectivement, une expérience autour du récit ». Les journalistes sont mis à l’honneur, invités à monter sur scène. « Un spectacle d’information, mais surtout pas une information spectacle », insiste sa créatrice Florence Martin-Kessler. « Les auteurs viennent nous raconter une histoire inédite qui n’est pas une fiction, mais bien le fruit d’un travail journalistique rigoureux, fact-checké et coconstruit avec nous. » (Stratégies, 12 septembre 2019). Au magazine, est venu se greffer la Live Mag Académie à destination des jeunes de 13 à 18 ans : une invitation au spectacle suivie d’une rencontre avec l’un des journalistes de l’édition et de la réalisation d’un reportage sur cette rencontre.

Pédagogie aussi au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, où les « pièces d’actualité » initiées par Marie-José Malis sont des invitations aux artistes à mener un travail d’enquête et de recherches artistiques sur une thématique en lien avec le territoire. Une expérience menée en partenariat avec des lycées dans le cadre de la Convention Régionale pour l’Éducation Artistique et Culturelle (CREAC). En complicité avec les artistes intervenants, les élèves participent à l’écriture scénique, et pensent la mise en scène d’un court spectacle autour d’un sujet choisi ensemble : fake news, médias et utopies ont été les thèmes élus lors de la dernière saison.

La Comédie de Saint-Étienne parle quant à elle de « théâtre documenté » au sujet d’un parcours de quatre spectacles proposé de janvier à mars 2025. L’introduction du dossier thématique rédigé par Vanessa Facente et Lionel Bébin, professeurs relais de la Comédie, est on ne peut plus explicite quant au rôle que le théâtre peut jouer dans l’EMI : « Dans notre époque marquée par les fake news et vérités alternatives, le théâtre semble de plus en plus tenté de s’emparer de matériaux historiques, sociologiques, économiques, linguistiques, afin d’interroger la réalité de notre monde troublé. Ce questionnement, qui s’apparente à un travail journalistique fouillé, passe donc par l’observation de faits de société, la recherche et la collecte de documents variés, des enquêtes de terrain, des entretiens, la parole de témoins et/ou d’expert.es, la vérification des sources. »

Cette revue, loin d’être exhaustive, du théâtre médiatique et pédagogique ne peut enfin passer à côté de la passionnante innovation du Théâtre de la Concorde à Paris, dont le leitmotiv « Art et démocratie » s’incarne de façon si originale en scène : reprenant plusieurs des formes évoquées ci-dessus (pièces de théâtre, performances, débats, ateliers pédagogiques…), il a pour projet de mettre en scène et en débat la démocratie, pour penser les enjeux démocratiques et sociétaux du monde contemporain.

De l’usage du théâtre en EMI : expérimentations et propositions

Théâtre et esprit critique

Il y a donc de la part des théâtres une prise de conscience du rôle informationnel du théâtre, de son pouvoir de dire et de faire réfléchir sur des sujets d’actualité, politiques et sociétaux. Pouvoir que possèdent en premier lieu les médias numériques, avec des différences notables cependant : l’information web est noyée dans un flux ininterrompu et hétéroclite de contenus. Elle implique des compétences de sélection et d’analyse de l’information très avancées que généralement le public scolaire et une partie du grand public ne possèdent pas. La presse, la radio, la télévision sélectionnent et hiérarchisent l’information, mais elles se « consomment » le plus souvent seul, ou dans un cercle très restreint, avec, comme pour le web, une attention limitée et souvent dispersée. Le théâtre a le pouvoir de réunir une communauté, de focaliser l’attention, de valoriser son objet comme nul autre média, à l’exception peut-être du cinéma qui présente certaines caractéristiques identiques. Mais le théâtre a aussi celui, devenu si rare, de se défaire de l’image (même si des images filmées peuvent trouver leur place dans une représentation), de la remplacer par des humains en présence. Acteurs et spectateurs partagent un même espace dans un temps synchrone, impliquant le public plus que ne peuvent le faire des images visionnées distraitement dans le confort de son chez-soi, l’inconfort d’une itinérance ou même sur un grand écran.

Les propositions novatrices de ces théâtres peuvent être saisies par les enseignants et les professeurs documentalistes, en particulier pour s’inscrire dans une démarche globale d’Éducation aux médias et à l’information. La sortie au théâtre peut ainsi constituer le point pivot de séquences pédagogiques simples ou plus élaborées, en répondant à l’opportunité des médiations proposées ou en réalisant soi-même une médiation autour des événements théâtraux : recherche d’information sur le sujet du spectacle, exposés, rencontres, débats… En permettant d’aborder l’actualité d’une autre façon, moins immédiate, plus réflexive, et en intégrant un regard artistique et une dimension sociale, le théâtre devient alors un média privilégié pour s’informer, élargir son horizon, appréhender le monde et sa complexité, se forger son opinion et développer son esprit critique.

En dehors des occasions fournies par le théâtre documentaire, le théâtre de fiction peut lui aussi être saisi pour développer l’esprit critique des élèves. Nous avons ainsi pu expérimenter un travail sur la critique dramatique qui, dans le spectre large de son acception, permet d’aborder des situations de communication diverses, allant des avis de spectateurs aux articles de journalistes professionnels (print et web), en passant par les posts de réseaux sociaux et les articles de blogueurs. En y adjoignant les textes de communication de théâtres et ceux des billetteries en ligne, cela a permis aux élèves d’analyser et de classifier les écrits papier et numériques selon l’auteur, sa fonction, le support de la publication et son intention.

Afin de mieux comprendre le type et les motivations des écrits sur le web, et de développer un regard critique sur le message transmis, les élèves, forts de deux spectacles vus en sortie, ont ensuite rédigé eux-mêmes ces messages, de façon personnelle puis au moyen de jeux de rôles, dans le cadre de messages privés et publics, anonymes ou engageant l’identité publique du rédacteur, en prenant en compte le contexte, le vécu et l’intention particulière de l’émetteur.

Les élèves ont ainsi pu explorer différentes situations de communication sur le web ; en lecture, pour exercer leur esprit critique au niveau de la réception du message, et en écriture, pour adapter leur communication au milieu d’interaction.

Théâtre et créativité

On a déjà évoqué le fait que le théâtre est un outil puissant pour travailler l’expression orale, le langage non verbal et les compétences psycho-sociales, le théâtre forum présentant sur ce dernier point des atouts intéressants, en s’intégrant dans un programme pHARe[3] par exemple. Songeons cependant que le théâtre est tout aussi indiqué pour travailler l’expression écrite, ainsi que les compétences numériques.

L’IA étant désormais sur le devant de la scène de l’EMI, elle peut tout à fait être intégrée à une séquence s’appuyant sur le théâtre. Nous avons essayé dans ce cadre de travailler avec les IA génératives, sachant les dilemmes rencontrés par les enseignants concernant l’usage de celles-ci par les élèves : leur méconnaissance de son fonctionnement, leurs mésusages et les questions de « triche » et de dette cognitive qui s’ensuivent.

Nous avons ainsi utilisé des IA génératives pour rédiger une critique dramatique de type journalistique. Les élèves ont d’abord demandé une critique sur une des pièces vues sans consigne particulière – les premiers prompts étaient donc très succincts et insuffisants. Par conséquent, les réponses de l’IA étaient vagues et creuses (quoique structurées), et surtout, pour qui avait vu la pièce, force était de constater qu’il y manquait l’essentiel. L’IA a aussi généré des hallucinations flagrantes qui n’ont pas manqué d’interpeller les élèves. Le fait de mettre ceux-ci en position d’experts – eux ont vu la pièce, l’IA non – leur a fait prendre conscience de façon évidente des imprécisions et erreurs pouvant être commises par une IA.

Nous avons ensuite travaillé les prompts à l’aide de la méthode ACTIF (action, contexte, tonalité, identité, format) pour arriver à des résultats qui nous ont parus au premier abord acceptables, tout en constatant que les textes produits semblaient passe-partout et pouvaient s’appliquer à quasiment n’importe quelle pièce. La lecture de quelques critiques réelles de journalistes sur les pièces concernées a fait percevoir aux élèves une nette différence avec des papiers « d’humains », en termes d’angle, de détails, et de style. La dernière étape nous a donc conduits à reprendre la base proposée par l’IA pour itérer sa demande et corriger sa critique, en la nourrissant d’exemples et de son point de vue personnel. Certains ont préféré repartir de zéro en mettant complètement de côté les réponses de l’IA.

Les élèves ont ainsi appris à pousser l’IA pour en obtenir de meilleurs résultats (compétences numériques), à se méfier de la fiabilité de l’IA (esprit critique), et surtout à valoriser leur propre expérience et appréciation, pour personnaliser et vivifier un texte (créativité).

Toute sortie au théâtre peut ainsi faire l’objet de rédaction d’articles, en s’inscrivant dans un genre journalistique particulier (critique, mais aussi reportage, portrait, entretien…), ou bien de réalisation de podcasts et de vidéos, mobilisant les compétences numériques des élèves pour la mise en page ou le montage. La préparation d’une émission radio de critique dramatique, par exemple, que nous avons également mise en œuvre, peut être l’occasion de travailler l’écriture collaborative en élaborant le conducteur sur des pads numériques.

 

Figure 2 – L’enregistrement de l’émission Le Masque et la Plume de France Inter au Théâtre de l’Alliance française, Paris, janvier 2025. © VBouchard

 

De façon plus ambitieuse, à l’instar de la proposition du Théâtre de la Commune, on peut également envisager l’écriture et la représentation d’une pièce de théâtre prenant pour objet un sujet info-communicationnel : journalisme, réseaux sociaux, cyberharcèlement, fake news, IA, big data, captation de l’attention, impact environnemental du numérique… les sujets à explorer ne manquent pas. La pièce de Sylvain Levey, Michelle doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz ?, partant d’un fait divers réel qui a enflammé les réseaux sociaux, est un exemple pertinent d’écriture fictionnelle qui peut inspirer d’autres sujets sur les pratiques non formelles des élèves.

Si l’on se lance dans la création d’une pièce de théâtre documentaire, cela nécessitera de réunir une documentation pertinente, possiblement des enquêtes et des entretiens, et d’apprendre à l’exploiter en déployant alors la démarche journalistique qui met à l’œuvre la fabrique de l’information.

Théâtre et citoyenneté

Ainsi, au-delà de sa valeur littéraire et artistique, le théâtre peut être considéré comme un média, si l’on entend par là « un dispositif de communication impliquant mettant en œuvre différents types de langages, de techniques, investissant différents genres, véhiculant des représentations qui seront reçues par des publics, et associé enfin à une instance de production ». (Mayeur, 2023.) Comme les autres médias, il peut comporter une forte composante documentaire. Cependant, il se distingue des médias de masse en intégrant « une spécificité d’immédiateté, de présence ». Ingrid Mayeur cite à ce sujet Didier Plassard qui écrit : « On peut considérer que le partage du sens et de l’émotion, dont Schiller faisait déjà l’une des clés de l’utilité morale du théâtre, permet la construction d’un sentiment de communauté rendu plus précieux encore aujourd’hui. » (Plassard, 2019.)

La réflexion fait écho à l’Enseignement moral et civique dans lequel s’intègre l’EMI, sous l’acronyme ECMI (Éducation citoyenne aux médias et à l’information). Qu’il s’agisse de théâtre documentaire, documenté, ou bien de théâtre image ou forum, l’art dramatique comporte une double fonction :

D’un côté, une dimension artistique/esthétique qui se traduit par une compréhension et une bonne utilisation d’une méthode théâtrale. De l’autre, une dimension plus sociale/politique qui cherche à amener les élèves à représenter et à poser un regard critique sur des phénomènes dans un climat de bienveillance et d’écoute de chacun, mais aussi dans l’objectif de pouvoir discuter et débattre des situations proposées et de leur inscription dans la société. (Mayeur, 2023.)

Comme l’affirment Vanessa Facente et Lionel Bébin au sujet du théâtre documenté, « l’apport scientifique et politique de ce théâtre, la dimension d’authenticité qu’il véhicule est une source non négligeable d’intérêt et d’empathie chez la plupart des élèves ». Intérêt et empathie sont les premiers pas vers la motivation à réfléchir, agir, s’engager. C’est à partir des « manières de voir » que l’on peut élaborer des « manières d’agir ». (Mayeur, 2023.)

Nous pourrions ainsi imaginer un projet transdisciplinaire qui permettrait de réaliser avec les élèves une performance alliant travail journalistique et artistique, mettant en scène textes, entretiens, audio, vidéo, musique, arts plastiques, et toute option ou spécialité d’enseignement artistique proposée au sein d’un lycée (théâtre bien sûr, mais aussi musique, danse, cirque, cinéma…). Si elle peut être commencée modestement, au CDI, une telle réalisation peut aussi s’intégrer à un projet d’établissement, dans une démarche d’ouverture, de partage des valeurs républicaines et démocratiques. L’ECMI se présenterait ainsi comme un vecteur fédérateur d’enseignements trop souvent cloisonnés, pour créer du lien au sein de la communauté éducative et redonner du sens aux apprentissages dans une démarche à la fois info-communicationnelle, artistique et citoyenne.

 

Face à la déferlante technologique dans le monde info-communicationnel et à la complexité d’une IA qui bouleverse les usages, l’Éducation nationale tente d’armer les élèves, proposant en priorité une Éducation aux médias et à l’information centrée sur les environnements numériques. Parallèlement, un besoin et une volonté de s’inscrire dans le réel, de réagir à l’actualité, avec une ambition pédagogique assumée, émerge dans les institutions théâtrales, dans la lignée du théâtre documentaire et politique. Le théâtre, spectacle vivant par excellence, art total qui embrasse de multiples disciplines intellectuelles et artistiques, mérite d’être exploré comme une expérience et un apprentissage complémentaires, car ses caractéristiques ancestrales sont justement celles dont nous privent l’abondance des images et les flux continus : l’unicité, la présence, le partage, la focalisation. Le théâtre permet de revaloriser l’information et le document à travers une expérience partagée, de susciter des émotions esthétiques et empathiques plus que violentes, éphémères et interchangeables. Le recul qu’il propose permet ainsi le développement des quatre compétences centrales du XXIe siècle définies par l’Unesco : la pensée critique, la créativité, la coopération, la communication. Dans l’idée d’éveiller un citoyen connecté à lui-même, aux autres et au monde :  un citoyen réfléchi, habile et créateur.

 

Molière (1622-1673)

Molière a droit en 2022-2023 à un double anniversaire : celui du quadri-centenaire de sa naissance (1622-2022) mais aussi celui des 350 ans de sa mort en 2023. Ces années Molière donnent lieu à de multiples événements et hommages pour célébrer celui qui a tant marqué l’histoire de la langue française qu’elle en est même dénommée « langue de Molière ». « L’Illustre Molière » comme le titre la NRP évoque dans ses pièces des thèmes et enjeux de société qui restent toujours d’actualité et font de ces comédies une satire transposable à nos travers contemporains. Face au panorama de ressources, spectacles, expositions et parutions qui accompagnent les célébrations autour de Molière 2022, gardons en tête le formidable pouvoir cathartique du théâtre qui, grâce aux procédés comiques utilisés, dénonce inégalités sociales et faiblesses humaines. Étudier l’œuvre de Molière permet de travailler avec les élèves de multiples compétences en lecture, écriture, mais aussi de développer l’oralité et d’affûter leur esprit critique. Les textes du dramaturge reflètent par ailleurs une période historique et artistique foisonnante qui peut faire l’objet de nombreux ponts interdisciplinaires notamment dans le cadre du parcours d’éducation artistique et culturelle. Si « Molière s’est donné le mot de la fin1 » en mourant quasiment sur scène, ces répliques n’ont certainement pas fini de résonner en nous.

Événements autour du 400e anniversaire de la naissance de Molière

Programme anniversaire

Ministère de la Culture : programme détaillé des événements partout en France autour du 400e anniversaire de la naissance de Molière.
https://www.culture.gouv.fr/Presse/Communiques-de-presse/Celebration-du-400e-anniversaire-de-la-naissance-de-Moliere

Et également sur France info :
https://www.francetvinfo.fr/culture/spectacles/theatre/400-ans-de-moliere-des-celebrations-en-france-et-un-peu-partout-dans-le-monde_4917867.html

Plateforme Molière 2022

Ce site rassemble en particulier tous les colloques et congrès dédiés à Molière au cours de l’année 2022. On peut citer entre autres : le colloque Retours sur Molière à la Sorbonne qui s’est déroulé en janvier 2022 ; le programme universitaire Molière 2022 à Montpellier avec des conférences, des webinaires et des spectacles ; les 27-28 juin, et 11-12 juillet : Molière par la scène en partenariat avec la Maison Française d’Oxford et la ville d’Avignon ; les 17-19 novembre 2022, le colloque international Molière et les acteurs comiques : art et techniques de la création scénique à l’Université Rennes 2 ; le 29 novembre : « Les deux Baptistes », Molière et Lulli/Lully à l’Université de Florence.
https://moliere2022.org/

© Molière 2022 à Montpellier – Printemps des Comédiens

Sélections de spectacles en 2022

La Comédie Française (Paris) consacre toute la saison 2022 à Molière : au programme, un grand nombre de ses pièces (Le malade imaginaire, L’Avare, Monsieur de Pourceaugnac, Le médecin volant, Le misanthrope, Dom Juan etc.) mais aussi des pièces qui s’inspirent de la vie du dramaturge ou adaptent librement plusieurs de ses textes : Singulis, le silence de Molière ; On ne sera jamais Alceste ; Le crépuscule des singes ; Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et…
https://www.comedie-francaise.fr/fr/saison/moliere-2022

À noter : la pièce Le Tartuffe ou l’hypocrite (mise en scène par Ivo van Hove, avec Denis Podalydès) n’est pas le texte classique qui est habituellement joué (Le Tartuffe ou l’imposteur). Il s’agit ici de la première version de la pièce censurée en 1664. Cette pièce sera en tournée dans toute la France en 2022.
https://www.comedie-francaise.fr/fr/evenements/le-tartuffe-ou-lhypocrite

Retrouvez également le programme des pièces prévues dans le cadre du cycle Molière du Château de Versailles :
https://www.chateauversailles-spectacles.fr/tag/moliere_t218/1

Dehors Molière ! ou l’école de la rue, de la Compagnie Casus Délires. Spectacle qui a gagné l’appel à projet « Poquelin, pour aujourd’hui ou pour demain » dont le but est de diffuser l’œuvre de Molière dans l’espace public :
https://www.casusdelires.com/dehors-moliere/

Tartuffe, mise en scène par Macha Makeïeff, Théâtre de la Criée, Marseille. En tournée dans toute la France en 2022 :
https://www.theatre-lacriee.com/programmation/saison/tartuffe.html

La Ville de Pézénas dans l’Hérault met également à l’honneur Molière, en proposant un Festival Molière en juin 2022, des journées du Patrimoine centrées sur la figure de Molière à travers cette ville dans laquelle il a séjourné, et diverses animations tout au long de l’année :
https://www.ville-pezenas.fr/billetterie-culture/theatre-et-expos/

Les rencontres de l’Illustre Grenier – Comédie française. Un programme de rencontres, tables-rondes et débats autour de l’œuvre du « Patron » des lieux. À retrouver ensuite en ligne sur :
https://www.comedie-francaise.fr/fr/les-illustres-greniers

Les rencontres de l’Illustre Grenier : lecture du Roman de Monsieur de Molière de Mikhaïl Boulgakov par Sylvia Bergé.

Expositions

Trois expositions issues des collections de la Comédie Française se sont déroulées de janvier à juillet 2022 : Molière aux mille visages ; Molière sur scène ; Molière aux mille couleurs (costumes). Vous pouvez retrouver les pièces maîtresses de ces expositions en ligne sur le site de la Comédie Française.
https://www.comedie-francaise.fr/fr/exposition_en_cours

© Collections de la Comédie française. M. Jourdain, maquette de costume de Charles Bétout, mise en scène du Bourgeois Gentilhomme en 1938

Molière en costumes – Centre national du costume de scène, à Moulins, du 26 mai au 6 novembre 2022. Les œuvres du dramaturge sont vues au travers de 150 costumes qui dressent un panorama original de ses pièces.
https://www.cncs.fr/

Molière, le jeu du vrai et du faux – Bibliothèque nationale de France, site Richelieu du 27 septembre 2022 au 15 janvier 2023. Cette exposition regroupe documents d’archives, manuscrits originaux, œuvres d’art, costumes, pour retracer la vie et l’œuvre de Molière.
https://www.bnf.fr/sites/default/files/2022-01/CP_Moliere_BnF_2022.pdf

Molière en musiques – Bibliothèque-Musée de l’Opéra du 27 septembre 2022 au 15 janvier 2023. En partenariat avec l’Opéra National de Paris et la Comédie Française, cette exposition de la BnF se centre sur le rôle de la musique dans les œuvres de Molière, notamment avec la création de la comédie-ballet et les liens du dramaturge avec les compositeurs de son temps.
Galerie de la bibliothèque-musée de l’Opéra | BnF – Site institutionnel

Molière, la fabrique d’une gloire nationale (1622-2022) – Versailles (Espace Richaud) exposition qui s’est déroulée du 15 janvier au 17 avril 2022 : avec en prolongement l’inauguration d’une statue contemporaine de Molière dans la cour d’entrée du Château de Versailles réalisée par l’artiste Xavier Veillhan.
https://moliere2022.org/files/versaillesfabrique.pdf

Ressources numériques

Dossier Lumni sur Molière : des articles synthétiques sur sa biographie et son œuvre, ainsi que plusieurs courtes vidéos explorant certaines de ses plus célèbres pièces et les éléments marquants de son héritage sur l’histoire du théâtre.
https://www.lumni.fr/dossier/moliere

La Comédie Française : dossier très complet sur Molière, éléments biographiques détaillés, œuvres, critiques littéraires et personnages, Molière vu par ses contemporains, l’héritage et l’influence de Molière en Littérature.
https://www.comedie-francaise.fr/fr/moliere

Ressources Éduscol : « Molière à la croisée des Lettres et des Arts ». Une sélection de ressources pédagogiques, des pistes bibliographiques et filmographiques, les liens vers tous les événements de l’année Molière.
https://eduscol.education.fr/2558/moliere-la-croisee-des-lettres-et-des-arts

Opération Molière jusqu’en 2023 :
Des capsules vidéo, des dossiers issus du Réseau CANOPÉ, de Théâtre en acte, de la Comédie-Française, des ressources de la BnF et du site theatre-contemporain.net, mais aussi des séquences pédagogiques produites par l’ANRAT (Association Nationale de Recherche et d’Action Théâtrale).
http://operati.cluster030.hosting.ovh.net/

Théâtre en acte de Canopé : dossier sur Molière, composé d’interviews de comédiens et de metteurs en scène ainsi que des pistes pédagogiques en lien avec la base Éduthèque. 
https://www.reseau-canope.fr/edutheque-theatre-en-acte/auteur/moliere-1.html

Dans les programmes scolaires

Collège

BO spécial n° 11 du 26 novembre 2015. Annexe 2 Programme d’enseignement du cycle de consolidation (cycle 3).
https://www.education.gouv.fr/bo/15/Special11/MENE1526483Aannexe2.htm

Français : « En 6e, le corpus des œuvres à étudier est complété par des lectures cursives au choix du professeur, de genres, de formes et de modes d’expression variés, dont le théâtre. Outre la lecture de pièces, la mise en voix, voire la théâtralisation, est recommandée. »

BO spécial n° 11 du 26 novembre 2015, annexe 3 : programme d’enseignements du cycle des approfondissements (cycle 4).
https://www.education.gouv.fr/bo/15/Special11/MENE1526483Aannexe3.htm

Exemple d’EPI cité dans les programmes : thématique « Culture et création artistiques » – en lien avec l’histoire, la géographie, l’enseignement moral et civique, l’histoire des arts, les arts plastiques et l’éducation musicale.

5e, 4e : « La société sous Louis XIV, à travers Molière. » Projets autour par exemple des châteaux de Vaux-le-Vicomte et de Versailles : récits, saynètes, poésies, textes documentaires (lecture et écriture), recherches (éducation aux médias et à l’information).

Histoire-géographie – cycle 4. Thème 3 : Transformations de l’Europe et ouverture sur le monde aux XVIe et XVIIe siècles

« Du Prince de la Renaissance au roi absolu. (François Ier, Henri IV, Louis XIV) : À travers l’exemple français, on approfondit l’étude de l’évolution de la figure royale du XVIe au XVIIe siècle, déjà abordée au cycle 3. »

Lycée

BO n° 5 du 4 février 2021 :
https://www.education.gouv.fr/bo/21/Hebdo5/MENE2036974N.htm

1re Générale et technologique.
Objet d’études : « Le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle ». Œuvre et parcours du programme limitatif de l’épreuve anticipée du bac de Français : 2021-2024. « Molière, Le Malade imaginaire / parcours : spectacle et comédie. »

BO n° 26 du 1er juillet 2021 :
https://www.education.gouv.fr/bo/21/Hebdo26/MENE2117455N.htm

Enseignement de spécialité Théâtre :
Le programme limitatif 2021-2022 de l’enseignement de théâtre mettait à l’étude les femmes, au travers de trois comédies de Molière : L’École des femmes (1662), Le Tartuffe (1664) et L’Amour médecin (1665).

Pistes pédagogiques

Utiliser la controverse sur la prétendue paternité des pièces de Molière écrites par Corneille comme exemple d’une théorie du complot littéraire. Ce travail permet d’allier EMI et lettres pour déconstruire les étapes de la désinformation et les corrélations erronées tout en s’interrogeant sur la notion de paternité des œuvres. On peut s’appuyer sur le site « Molière auteur des œuvres de Molière : Molière-Corneille » et, plus particulièrement, sur la partie consacrée aux anomalies inventées dans les biographies des deux dramaturges.
http://moliere-corneille.huma-num.fr/presentation/
et une vidéo sur Lumni :
https://www.lumni.fr/video/corneille-a-t-il-ecrit-les-pieces-de-moliere-un-algorithme-repond#containerType=folder&containerSlug=moliere

Reprendre l’idée du projet de l’association 10 sur 10 (centre théâtral francophone polonais) en l’adaptant au milieu scolaire. Lancer le défi aux élèves de trouver autour d’eux des traces de Molière (plaques de rue, statues, références à l’un des personnages, noms d’établissement ou de lieux culturels etc.) et se photographier devant de façon originale. Cela peut prendre la forme d’un concours ou simplement d’une animation ponctuelle pour valoriser l’héritage et l’influence de Molière.
https://www.10sur10.com.pl/concours-rendez-vous-moliere/

Réaliser une exposition sur Molière entièrement conçue par les élèves : recherches documentaires au CDI en petits groupes pour recueillir des informations, synthèse et mise en forme pour réaliser des panneaux documentaires illustrés portant sur la biographie du dramaturge, son œuvre, le contexte historique (Louis XIV et la Cour), les différents personnages, la filmographie et les adaptations des œuvres de Molière, les grands thèmes de société abordés dans ses pièces et leur écho dans l’actualité etc. On peut par ailleurs proposer aux élèves de sélectionner eux-mêmes les ouvrages (livres documentaires, adaptations en BD par exemple) qui constitueront une table thématique à côté de l’exposition.

En prolongement de cette exposition, pour ajouter de l’interactivité et travailler sur les compétences orales, on peut imaginer que les élèves lisent à voix haute certaines scènes et dialogues de Molière, s’enregistrent et proposent ainsi sous forme de QR codes des jalons audios qui illustrent leur exposition. De même, ces enregistrements peuvent être disposés un peu partout dans le CDI ou l’établissement, à l’occasion d’une semaine de temps fort autour de Molière.

Créer un événement culturel à l’échelle de l’établissement pour célébrer l’année Molière avec par exemple des brigades théâtrales de quelques élèves qui vont déclamer des passages célèbres de ses pièces dans les différentes classes de l’établissement, à l’instar de ce qui se fait déjà pendant le Printemps des Poètes avec les Brigades d’intervention poétique.

Écriture d’articles pour le journal de l’établissement autour de Molière, avec par exemple un questionnaire sur le modèle « Quel personnage de Molière seriez-vous ? » qui dresserait une typologie de caractères en fonction des personnages principaux choisis dans les pièces du dramaturge.

Filmographie

Biopics et films historiques

Belmont, Véra. Marquise. France. 1997. 2 h 16.

Corbiau, Gérard. Le Roi danse. Belgique. 2000. 1 h 55.

Guitry, Sacha. Si Versailles m’était conté. France. 1954. 2 h 45.

Le Guay, Philippe. Alceste à bicyclette. France. 2013. 1 h 44.

Mnouchkine, Ariane. Molière. France. 1978. 4 h 10.

Tirard, Laurent. Molière. France. 2007. 2 h.

Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres… Téléfilm d’après Molière mis en scène par Julie Deliquet. Diffusion France Télévisions. [Date de diffusion non communiquée à l’heure où nous écrivons ces lignes.]

Documentaires

Duguet, Claire. L’Heure de Molière. Viva productions, France 3. 2009. 52 minutes.

Fraudreau, Martin. Les enfants de Molière et de Lully. Alpha productions. 2005. 51 minutes.

Guirado, Eric. L’Autre Molière. Lato Sensu Productions et France tv Aura. 52 minutes. Diffusé sur France 3, disponible en replay jusqu’au 20 janvier 2023.
https://france3-regions.francetvinfo.fr/documentaire-l-autre-moliere-la-lecon-de-theatre-en-52-minutes-2423326.html

Captations théâtrales

Captations filmées de la Comédie française en DVD :
https://boutique-comedie-francaise.fr/20-moliere

Retransmission de pièces de Molière à la télévision dans les archives de l’INA :
https://madelen.ina.fr/selection/6752/moliere-prince-de-laudace-et-du-rire

Captations filmées diffusées au cinéma dans le cadre de l’année Molière (Pathé/Comédie Française) :
L’Avare ; Le Tartuffe ou l’hypocrite ; Le Bourgeois Gentilhomme ; Le Malade imaginaire.
https://www.moliere400.film/

Le site Cyrano.éducation permet de visionner en streaming des captations de pièces de théâtre du répertoire classique, dont huit pièces de Molière (création gratuite de compte pour les enseignants, et accessible directement depuis l’ENT en Ile-de-France).
https://www.cyrano.education/content?categorie[]=1771

Vidéos en ligne

Théâtre à la table. Le principe : après quatre jours de répétitions à la table, c’est-à-dire en lecture simple, sans mise en scène, une captation en direct est diffusée dès le cinquième jour. Il s’agit de montrer au public les premiers moments de construction d’une pièce, des premières lectures à l’appropriation du texte et des personnages. Dans la cadre de la saison Molière 2022, retrouvez sur YouTube dans le courant de l’année huit pièces de Molière en captations filmées sous cette forme.
https://www.youtube.com/watch?v=abN7U5Yiy4Y

Film court du programme RePlay. Dom Juan de Molière – Acte 2 – Scène 5, 6, 7. 2020, 7 minutes.  Réalisateur : Matthias Castegnaro. La Blogothèque, Arte France.
https://www.arte.tv/fr/videos/089924-006-A/replay-dom-juan-7-8/
Cette scène marquante de Dom Juan présentée en un seul plan séquence permet de réinterpréter le texte dans un univers très contemporain.

Arte TV. Programme court : Gymnastique – Pourquoi l’église n’aimait pas Molière ? Épisode 22/30, 2020, 6 minutes. La Blogothèque, Arte.
https://www.arte.tv/fr/videos/093029-025-A/gymnastique/

Radio / Podcast

Molière, le chien et le loup. Philippe Collin – podcast en 10 épisodes sur France Inter, en association avec la Comédie-Française. Y sont détaillés la vie tumultueuse de Molière, de ses débuts à sa fin tragique, en passant par ses liens avec Louis XIV, les scandales qu’il a provoqués et les mystères qui restent associés à son nom.
https://www.franceinter.fr/emissions/moliere-le-chien-et-le-loup

Expodcast : les musiques de Molière. Réalisé par Suzanne Gervais, en partenariat avec le Centre de Musique Baroque de Versailles, France Musique, le Château de Versailles et la Comédie-Française, ce podcast allie vidéo, documents d’archives, audio, immersions numériques, pour développer un parcours interactif autour des musiques qui ont rythmé la vie de Molière. À noter la présence d’un parcours Junior pour les 9-14 ans. L’ensemble est fluide et attractif, une bonne façon d’aborder l’œuvre de Molière au travers de différentes pièces musicales.
expodcast.cmbv.fr/fr

France Culture : « L’auteur le plus joué au monde n’a pas besoin d’entrer au Panthéon », entretien avec Georges Forestier, par Benoît Grossin et récapitulatif des podcasts parlant du dramaturge.
https://www.franceculture.fr/theatre/400-ans-de-moliere-lauteur-de-theatre-francais-le-plus-joue-au-monde-na-pas-besoin-dentrer-au

RFI : Florian Riva et Patrice Martin. Depuis 400 ans, Molière sans frontières, 07/01/2022. Un article, des podcasts et vidéos qui éclairent l’influence de Molière sur les écrivains, les comédiens et les lecteurs du Maghreb et plus globalement de l’Afrique. Un angle un peu différent pour aborder l’œuvre du dramaturge.
https://www.rfi.fr/fr/connaissances/20220107-depuis-400-ans-moli%C3%A8re-sans-fronti%C3%A8res

 

L’oralité en poupe

Le professeur documentaliste, un pluri-métier

Devenue professeure documentaliste par hasard et nécessité, j’ai toujours eu à cœur de transmettre aux élèves ce en quoi je crois, fondé sur le bon sens et la mise en œuvre d’outils pédagogiques simples et accessibles. Embauchée à Saint Michel de Picpus1 en 1992 pour mes compétences d’animation culturelle, je crée et développe des échanges linguistiques pour le collège et le lycée, bâtissant des échanges durables au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Australie, répondant ainsi au besoin d’immersion linguistique des élèves, dans un cadre privilégié de pratique quotidienne. Ralliant l’enthousiasme des élèves et des parents, ces échanges ont pour but de créer au-delà des frontières culturelles, géographiques et linguistiques, des relations amicales dont certaines durent toujours. En 2010 j’intègre le collège EIB2 davantage ouvert à l’international.
La communication est au cœur de mes préoccupations. Communiquer, en langue étrangère ou dans sa propre langue, est un atout fondamental pour prendre sa place dans la société et s’y mouvoir avec aisance. Savoir regarder les autres en face, ne pas avoir peur de soi-même, jouer avec ses émotions, apprivoiser ses failles, tout cela s’apprend. Acquérir ce savoir-faire stimule les facultés cognitives et ancre durablement les apprentissages scolaires. Savoir prendre la parole en public décuple la confiance en soi.
Si tout le monde n’est pas outillé de la même façon, chacun peut réussir, si tant est que les conditions d’apprentissage soient au rendez-vous. Déconstruire également les stéréotypes qui assimilent la compétence orale à une caractéristique intrinsèque de l’être humain, au même titre que la couleur des yeux, est nécessaire. Forte de ce credo, je propose depuis plus de dix ans aux professeurs volontaires de travailler avec eux sur la prise de parole en public en fonction de leurs programmes et de leurs besoins. Inventive et créative, je m’adapte aux situations et fais feu de tout bois !
Je tiens à préciser que mon expertise de l’oralité s’inscrit dans une pratique du slam débutée il y a six ans à laquelle s’ajoute une dynamique de formations successives contribuant à nourrir et à diversifier mes outils, à savoir des formations proposées par le PAF spécifiquement consacrées à la pratique théâtrale dans des lieux tels que le théâtre Monfort et la Comédie-Française où j’ai eu la chance de rencontrer des formatrices soucieuses de donner des exercices faciles à mettre en place en classe entière, une licence professionnelle d’Encadrement d’Ateliers de Pratiques Théâtrales3 obtenue il y a trois ans et un master Théâtre4 en cours, débuté l’année dernière dans le cadre d’un congé formation.

La communication orale, une compétence qui se travaille

Riche de toutes ces formations outils, je propose régulièrement à tout professeur motivé de travailler l’oralité en fonction des besoins des élèves et au regard de leurs programmes. Si le collège EIB, situé dans le 17e arrondissement, près du métro Courcelles, draine une population très privilégiée, aux origines ethniques variées5, il n’en demeure pas moins que tous les élèves ont besoin de s’entraîner à la pratique de l’oralité. Pour certains, il est compliqué, voire presque impossible de prendre la parole en public, car leur culture d’origine ne les y encourage pas. C’est pourquoi il est très important de faire travailler tous les élèves – pas seulement les volontaires -, et de varier les conditions d’entraînement en alternant petits groupes en autonomie, cercle collectif et accompagnement individuel.
Pratiquer l’oralité induit une exposition au regard de l’autre, une mise à nu qui peut être à la fois réjouissante et perturbante. Dans un groupe Il y a toujours des élèves partants pour prendre la parole, voire l’accaparer, d’autres qui, au contraire, soi-disant à l’aise, vont faire les guignols, et puis il y a toutes celles et ceux qui voudraient disparaître, comme neige au soleil. La mise en œuvre de ces activités d’oralité fondées sur un dévoilement de l’intime peut s’avérer parfois déroutante pour l’élève, le groupe ou le professeur. Des exercices qui fonctionnent avec tel groupe ne fonctionnent pas nécessairement avec tel autre. Il importe alors de conclure au mieux et d’essayer de comprendre ensemble avec les élèves pourquoi cela n’a pas fonctionné. Et, ce faisant, les professeurs partenaires poursuivent sous une autre forme l’apprentissage et l’exercice de l’oralité.

Création de tableaux vivants ; La mort marraine de Grimm, classe de 6e, 2018

Des projets aboutis, des élèves valorisés

-> Projet René de Obaldia

Se relier les uns aux autres, aller à la rencontre de personnes ressources, nouer des contacts est au cœur de notre métier. Grâce à mon libraire de quartier, j’ai pu rencontrer René de Obaldia et lui demander de venir soutenir nos élèves de 6e impliqués dans un travail d’interprétation à partir de son recueil de poésie Innocentines6. En collaboration avec leur professeur de français, j’ai demandé aux élèves de choisir une poésie et de l’apprendre par cœur. Certains se sont mis par groupe de deux ou trois. Le travail portait sur l’extériorisation du texte par le corps. Ensemble, par petits groupes, les uns au CDI, les autres en salle de classe, nous avons cherché quels gestes, quelles intonations pouvaient faire sens dans leur interprétation. Environ 4 séances ont été nécessaires. Une fois que tous les élèves sont parvenus à créer leur propre univers poétique, nous les avons regroupés en classe entière et nous leur avons demandé de réfléchir à l’articulation et au déroulement des poèmes dans l’espace. Ayant la chance de disposer d’un petit théâtre à proximité du collège, les élèves ont pu répéter deux fois avant la restitution finale. Le jour J, René de Obaldia a pu voir des élèves, confiants et heureux, capables de se mouvoir dans l’espace en tenant compte de leurs partenaires et du public. À la fin de la représentation, l’auteur nous a fait la très grande joie de nous dire des poèmes. Face à la réussite de ce projet, nous l’avons reconduit l’année suivante et René de Obaldia nous a fait de nouveau l’honneur de sa présence.

-> Projet concours de récitation BnF

Un autre de mes projets favoris est celui que je mène depuis plusieurs années avec la BnF et que j’espérais mener de nouveau au printemps dernier. La BnF organise pour les collégiens et les lycéens un concours de récitation qui se clôture par une masterclasse. En fonction des projets pédagogiques de l’établissement, je travaille soit avec une classe de 6e soit avec une classe de 5e. En collaboration avec leur professeur de français, nous sélectionnons des textes d’après le thème proposé par la BnF et nous préparons tous les élèves à l’interprétation du texte qu’ils ont retenu. Après 4 séances, en demi-groupe, nous nous mettons d’accord, élèves et professeurs, pour désigner les trois élèves volontaires pour défendre les couleurs de leur classe. Afin de mettre toutes les chances de leur côté, je continue à les faire travailler tous les trois au CDI, sur le temps du cours de français. Le jour du concours toutes les classes sont rassemblées dans l’amphithéâtre de la BnF pour soutenir leurs représentants. L’ambiance, croyez-moi, est tendue, et l’écoute d’excellente qualité ! Nos élèves ont gagné deux fois le troisième prix et une fois le premier prix.

-> Projet écriture et interprétation

Travailler l’oralité passe aussi par l’écriture et moi-même étant slameuse c’est tout naturellement que je propose aux professeurs de travailler sur le slam, concept qui, soit dit en passant, contrairement à ce que certains pensent, ne relève pas d’une forme d’écriture ni d’une manière de dire, mais tout simplement de conditions d’énonciation : un slam c’est trois minutes, a cappella devant un public, en général une communauté de poètes et de supporters rassemblés pour encourager et vivre un moment de partage sensible. Si, pour les jeunes collégiens, le slam ne pose pas de problème, pour les plus âgés, à savoir les élèves de 3e, cela peut être compliqué. Je me souviens en particulier d’une séance menée avec une professeure de français qui a failli tourner court. Nous avions monté un projet sur plusieurs séances dont un déplacement à Radio Clype7 pour l’enregistrement des textes et une restitution lors d’un spectacle de fin d’année au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Lors de la première séance nous avons travaillé sur la définition du slam et les représentations que les élèves en avaient. J’ai montré des extraits d’un documentaire8 et nous leur avons fait écouter des slams écrits par des élèves issus d’autres établissements. Ensuite nous leur avons demandé d’écrire des slams sur le sujet de leur choix, avec la possibilité de faire des rimes. Un silence dubitatif, désemparé, s’est installé. Certains ont demandé des éclaircissements, tandis que d’autres ont manifesté leur désapprobation. Ils refusaient d’écrire arguant du manque de sérieux. Choqués par le niveau de langue, familier voire grossier, ils s’y opposaient catégoriquement. La professeure et moi-même, nous nous sommes regardées consternées. Jamais il ne nous serait venu à l’idée que les élèves pouvaient refuser d’écrire des slams. Finalement après une discussion approfondie et le soutien des élèves favorables au projet, les résistances sont tombées. De très beaux textes, issus de leur vécu, ont été écrits.
Avec les plus jeunes au contraire, le slam passe bien. C’est avec joie et même bravade qu’ils jouent avec les mots. Ils en profitent parfois pour passer des messages forts à leurs camarades. Une année j’ai fait participer une classe de 5e à un tournoi de slams interscolaire9 dans le 20e arrondissement. La compétition avait du retard alors, en attendant, j’ai improvisé une scène ouverte à l’extérieur dans le jardin du centre Paris’Anim. Nos élèves ont rencontré d’autres élèves issus de banlieue défavorisée et ce mélange était revigorant. Ensemble ils ont partagé leurs mots.
Écrire et interpréter ça peut être aussi « écrire à la manière de ». Une année, j’ai fait appel à Nino Judice, un poète portugais et le grand-père d’une de nos élèves de 5e. Avec sa professeure de français, nous avons proposé à la classe de choisir un poème dans son recueil Géométrie variable10 et d’en inventer un sur le même modèle. À l’instar du projet mené avec René de Obaldia, les élèves ont travaillé l’interprétation en vue d’une restitution sur scène, dans un petit théâtre de quartier en présence du poète. Sa petite-fille bien sûr faisait partie de cette classe. Et ce lien intergénérationnel et affectif n’a pas manqué de motiver toute la classe !
Mener des actions d’oralité personnalisée s’inscrit durablement dans la mémoire émotionnelle des élèves. Gagnant en confiance, ils sont à même de réinvestir ces savoir-faire d’une année sur l’autre. Certains, une fois lycéens, reviennent me voir et se remémorent, les yeux brillants, comment je les ai fait répéter inlassablement et comment, petit à petit, ils ont progressé jusqu’au déclic.

Le CDI : lieu alternatif pour un accompagnement personnalisé

Si je devais retenir un point particulier dans ma façon de travailler je dirais que c’est le temps que je consacre à chaque élève. Quel que soit le type d’exercice, à un moment donné, je prends trois ou quatre élèves à part et je les fais retravailler patiemment, en demandant à leurs camarades d’exercer un regard critique : je demande à chacun de formuler un point positif et un point à améliorer en indiquant si possible comment y parvenir. Bannir le jugement et encourager ! J’insiste également sur l’autonomie des élèves en leur proposant de réfléchir eux-mêmes à la mise en scène. Pour évaluer leur progression, nous organisons des temps de répétitions collectives et certaines sont filmées. Ce travail permet au groupe de s’auto-analyser dans une perspective de discernement critique et constructif. Il va sans dire que tout travail d’interprétation exige l’apprentissage impeccable des textes à jouer. Car si plaisir et inventivité il faut, rigueur et persévérance il se doit !
Le CDI, lieu alternatif d’expérimentation à l’oralité, ouvre les portes à la différence de chacun, sans dispositif d’évaluation sommative, privilégie le travail sur le corps, les sensations, les émotions et permet à l’élève d’ajuster son altérité dans une temporalité propre à son rythme. Plus que jamais le CDI se prête à accueillir ce type de travail et le professeur documentaliste, au carrefour de l’enseignement disciplinaire peut légitimement s’en emparer. Je rêve de pouvoir mettre en place un atelier spécial « exposés », un atelier qui serait consacré à l’entraînement oral des élèves ayant des difficultés à présenter leurs exposés. Accorder du temps supplémentaire à ces élèves avant qu’ils ne passent devant toute la classe ; prendre, ensemble, le temps d’examiner comment l’exposé a été construit ; leur faire prendre conscience qu’un exposé bien fait selon les méthodes préconisées facilite la prise de parole, tels sont mes objectifs. Bien maîtriser son sujet aide à s’exprimer devant les autres sans avoir recours à ses feuilles. Quand l’élève parvient à comprendre que le fond et la forme sont complémentaires, alors on a bien avancé et on peut continuer à poser les jalons techniques pour une prise de parole efficace. Prendre conscience de sa respiration les mains sur le ventre, projeter sa voix, poser son regard en fixant un point déterminé ensemble, ancrer son corps, poser les pieds bien à plat, déverrouiller les genoux, détendre son corps, prendre son temps avant de parler sont des actions simples qui demandent juste à être répétées sous le regard de celui qui les accompagne. À quel moment le professeur de discipline peut-il consacrer du temps à cet apprentissage ?

Des projets d’oralité transversaux

L’oralité n’est pas l’apanage du français et dans chaque discipline il est possible de travailler l’oralité. Cette année, outre mes projets avec les professeurs de français, j’ai eu le plaisir d’être sollicitée par des professeurs de SVT, d’anglais et d’espagnol.

-> Projet Ver de terre11

La professeure de SVT connaissant mes compétences de slameuse a souhaité les mettre à profit pour un projet que nous avons construit ensemble pour ses trois classes de 6e. Après avoir été enthousiasmée l’été dernier par un spectacle12 sur le ver de terre, la professeure de SVT a souhaité en faire le socle de notre projet. Celle-ci m’a donné carte blanche pour préparer des séances de sensibilisation au vocabulaire scientifique utilisé par la comédienne durant son spectacle. La difficulté pour mener à bien ce projet a été de trouver des heures. Il me fallait au moins quatre heures par classe. J’ai récupéré quelques créneaux libérés par des professeurs pour cause de voyage ou de sorties scolaires, complétés par des heures ajoutées dans l’emploi du temps par le directeur. Ce projet a permis aux élèves de jouer avec des mots complexes et de s’en approprier les sonorités, souvent avec délectation, avant d’en découvrir le sens en cours de SVT. Les élèves ont créé des slams dont certains devaient être déclamés le 16 mars devant la comédienne, juste après son spectacle. Bien que cette dernière phase n’ait pas eu lieu, nous avons pu constater le plaisir que les élèves ont eu à s’emparer de cette activité et comment ils ont réussi à mémoriser et prononcer des noms scientifiques très pointus. J’aurais souhaité vous transmettre quelques slams écrits par les élèves, malheureusement, les textes, stockés au CDI, ont été également confinés !

-> Projet Macbeth

Un autre projet en cours concerne la mise en bouche d’une pièce de Shakespeare, Macbeth en version adaptée, niveau B2 pour une classe de 4e. Cette fois-ci l’intervention se fait en anglais. Bien que je sache m’exprimer en anglais ce fut un challenge, mais soutenue et encouragée par la professeure d’anglais, j’ai réussi à mener une séance de deux heures. Si parfois les mots me manquent, le professeur ou les élèves viennent à la rescousse. Montrer aux élèves l’exemple de ses failles et comment les dépasser avec leur aide est également formateur pour tous. À l’occasion de cette séance, j’ai pratiqué un de mes exercices favoris, la lecture adressée13, qui met en jeu toute la classe dans une dynamique d’écoute participative et de projection de voix, à laquelle peuvent se combiner des effets d’émotion et d’intention (colère, joie, tristesse, chuchotement, cri…). La disposition en cercle inclut chaque élève qui, tour à tour, se fait « adresseur » ou « adressé ». Cette activité fonctionne avec n’importe quel type de support écrit et ne nécessite pas d’apprendre un texte par cœur. L’adresse qui se fait d’abord visuellement engage une vraie relation avec l’autre et suscite souvent au départ des malaises. Dans certaines cultures, c’est compliqué d’être regardé. Or, comment établir une relation sincère et propice à la communication sans se laisser regarder ? En s’ouvrant à l’autre pour mieux s’ouvrir à soi-même. Et vice versa ! Plus ces types d’exercices seront répétés plus l’élève prendra confiance et aura du plaisir, le plaisir étant l’une des clés pour réussir à communiquer.
J’ai également pratiqué un autre de mes exercices favoris qui au début surprend mais ensuite en le pratiquant ravit l’ensemble des élèves. Il s’agit de la lecture chorale, exercice qui peut se pratiquer dans n’importe quelle discipline et qui ne nécessite pas d’installation particulière. Le professeur désigne un chef de chœur qui changera après avoir lu trois ou quatre lignes. Le chœur va oraliser la ponctuation des phrases lues par le chef de chœur. Cet exercice a pour résultat d’engager activement l’ensemble des élèves : le chœur écoute et oralise le moment venu, tandis que le chef de chœur veille à laisser le silence pour le groupe. La lecture se fait plus fluide, moins précipitée laissant émerger le sens et le rythme du texte. Au départ, il faut compter un temps d’adaptation mais ensuite le résultat est très intéressant. Une harmonie collective se met en place où chacun est acteur et solidaire.

-> Projet Culture méditerranéenne

Quant à mon troisième projet, celui-ci était prévu avec la professeure d’espagnol qui m’avait sollicitée pour accompagner ses élèves de 5e en Andalousie en mars dernier. En lien avec l’une des thématiques du séjour, celle-ci m’a demandé de préparer une séance d’oralité à réaliser sur place, en espagnol. Je lui ai proposé de travailler sur les spécialités culinaires et la nourriture andalouse. Utiliser différents outils – écrire des slams, faire marcher les élèves sur le thème de la faim (être affamé, être repu, avoir mal au ventre, se brûler la langue…), faire bouger le corps, sortir les émotions – permet de fixer durablement des notions scolaires. Faire appel aux sensations et les extérioriser donne du plaisir, même si c’est difficile pour certains.

Le CDI partenaire d’un parcours oralité

Ne pas s’arrêter aux difficultés. J’en ai moi-même fait l’expérience dans ma démarche de slameuse novice. En fréquentant assidument les scènes ouvertes de slam, j’ai découvert un univers empreint de bienveillance et de non-jugement qui m’a permis de progresser. Tout ce que j’ai appris au cours de ces dernières années, je le réinvestis régulièrement dans ma pratique professionnelle, informant quelques-uns de mes collègues de cette double vie, voire triple lorsque je reprends des études. Le regard porté sur moi, au sein de mon établissement, reste quelquefois étonnant : à quoi ça te sert de faire des études ? Pourquoi tu continues ? Je répondrai que cette triple démarche me permet d’enrichir mon expertise pédagogique et d’affirmer une place particulière dans laquelle je me sens bien et totalement légitime. La conscience de la nécessité d’apprendre à communiquer pour un bien-être réciproque, je l’ai en moi depuis très longtemps. Lors de mes accompagnements scolaires à l’étranger, j’ai été émerveillée de voir l’aisance de la plupart des élèves anglo-saxons, entraînés à la prise de parole en public grâce à des temps de rassemblement14 collectif hebdomadaire permettant de prendre la parole d’une façon informelle.
Être sincère, être convaincue du bien-fondé de sa démarche, maîtriser son sujet, forcément, cela donne de la force et renforce votre confiance : vous savez que vous avez une place et que celle-ci est unique. Longtemps, mes activités pédagogiques de prise de parole en public ont été considérées au sein de mon établissement avec condescendance, jugées peu sérieuses par certains. Heureusement, il y a toujours eu autour de moi des collègues partageant mon point de vue et prêts à travailler en ce sens avec leurs élèves. Et maintenant, l’Éducation nationale se met aussi à promouvoir l’oralité en instituant des examens oraux pour le DNB15 et le baccalauréat16. La roue tourne et le nouveau directeur du collège dans lequel j’exerce, arrivé il y a trois ans, se fait fort d’inscrire l’oralité dans le cursus de chaque élève, pour chaque niveau, malgré les réticences de certains professeurs. Dans cette perspective, le directeur m’a sollicitée ainsi que deux collègues de français, pour réfléchir à la mise en place d’un parcours oralité de la 6e à la 3e. Nous avons donc travaillé à une progression thématique sur des points pivots tels que : extérioriser ses émotions, lire et raconter des histoires, écrire et interpréter ses textes, s’engager dans un jeu théâtral, improviser, riposter, argumenter et construire une grille d’évaluation orale. Si le projet ne s’est pas encore concrétisé, faute de disponibilité horaire, il n’en demeure pas moins qu’une dynamique de réflexion est à l’œuvre, engageant toutes les disciplines pour chaque niveau. Et j’ai confiance dans l’avenir, pour qu’un parcours d’oralité en partenariat avec les professeurs documentalistes voie le jour. En attendant, la tendance est à convoquer des spécialistes de la prise de parole en public et à les faire intervenir sur des heures hors enseignement. Si faire appel à des intervenants permet d’apporter un autre regard – moi-même, les années passées, j’ai fait venir l’association des Hauts Parleurs17 pour toutes les classes de 4e -, n’est-ce pas dans nos missions de veiller à accompagner l’élève au plus près des réformes proposées par l’Éducation nationale et de mettre en place des activités en collaboration avec les professeurs ? N’est-ce pas à la direction de veiller à tenir compte des compétences de la communauté éducative et à les laisser émerger dans un souci de partage et de transmission transversale ?

En guise de conclusion je pourrai dire que ce n’est pas parce qu’on est professeur qu’on sait prendre la parole en public, devant des adultes. On pourrait pointer du doigt le manque de formation à l’oralité dans le cursus menant au professorat. À ce sujet d’ailleurs, de jeunes professeurs de mon établissement ont réclamé une formation à l’oralité au moment même où je proposais au directeur, début mars, d’en faire une à l’intention des professeurs le désirant, avec l’idée d’utiliser les mêmes exercices que ceux réalisés par les élèves. La suggestion validée, il est prévu d’animer, avec deux autres collègues, un atelier oralité en fin d’année scolaire. Plus que jamais les élèves ont besoin de faire des liens entre le travail de chacun et de chacune. Rassembler toutes les compétences et les faire valoir les unes les autres est nécessaire. Reste la question de comment valoriser ce travail d’oralité auprès des élèves et des professeurs de discipline ? Quel retour en avons-nous ? Quelles stratégies mettre en place pour évaluer et mesurer la progression des élèves ? Un autre chantier en perspective à mettre en œuvre collectivement !

 

Virginie Séba & Edgar Sekloka – Dame chique tache [CLIP]
https://www.youtube.com/watch?v=E_NZa1jmwlw