Slamer pour se construire : l’oralité comme levier d’inclusion au CDI

Cet article présente une expérimentation menée dans un collège relevant de l’éducation prioritaire, autour de la pratique du slam comme outil d’inclusion et de développement des compétences langagières et informationnelles. En mobilisant le slam au sein du CDI, le projet a permis à des élèves des dispositifs ULIS et UPE2A de s’engager dans une démarche créative et collaborative, favorisant à la fois la confiance en soi, la maîtrise du français et l’ouverture à la culture numérique. L’analyse met en lumière les apports didactiques, citoyens et info-documentaires d’une telle pratique artistique intégrée à l’enseignement.

Introduction : un projet pédagogique inédit et valorisant

En 2017-2018, j’ai souhaité initier un projet pédagogique ambitieux et novateur à cette époque, pour un collège relevant du réseau d’éducation prioritaire : « slam au collège ». L’objectif était de développer la pratique du slam au contact d’élèves à besoins particuliers, afin d’en faire un levier d’inclusion pour des élèves en situation de fragilité en français. À travers l’observation et la pratique du slam dans un cadre privé, il est apparu que cette activité constitue une expérience artistique très valorisante et créative. Elle favorise le développement de la confiance en soi, notamment par la prise de parole en public et l’esprit de camaraderie qu’elle suscite chez les slameurs. Ces constats m’ont conduite à envisager que sa mise en œuvre auprès d’élèves à besoins particuliers serait pertinente et épanouissante. Dans cette optique, et après avoir pris connaissance de la programmation pédagogique de l’équipe enseignante des dispositifs ULIS[1] et UPE2A[2] autour de trois thématiques (la nourriture, le voyage et le droit des enfants), j’ai contacté l’association rémoise Slam Tribu[3] afin d’organiser des ateliers au sein du CDI de l’établissement. Cet article vise à rendre compte de cette expérience, en mettant en lumière l’apport du slam comme outil pédagogique inclusif ainsi que le travail de production finale, aboutissant à l’édition d’un recueil poétique. Une production finale qui a permis par ailleurs aux élèves d’acquérir certaines compétences info-documentaires.

La didactique du slam au collège : des apports multiples

La didactique du slam renvoie à l’ensemble des méthodes et des approches pédagogiques qui visent à enseigner, accompagner et transmettre la pratique du slam, également appelée poésie orale et performée. Il ne s’agit pas seulement de « faire du slam », mais bien de réfléchir à comment on peut apprendre grâce à lui, le pratiquer en groupe, et en tirer des bénéfices éducatifs, artistiques et citoyens. Sa dimension artistique se manifeste avant tout dans le travail de l’écriture poétique en cherchant à jouer avec les sonorités des mots, avec des rythmes et avec des figures de style. Après l’écriture, la mise en voix du texte pour construire une performance scénique est une étape importante car elle permet à l’élève de rendre son texte vivant au travers de la prosodie et de l’interprétation. L’enjeu n’est donc pas seulement d’écrire, mais aussi de transmettre des émotions à son auditoire. Sur le plan citoyen, la pratique du slam favorise la prise de conscience que l’expression peut être aussi bien individuelle qu’inscrite dans un collectif – par ailleurs elle donne à voir aux élèves une autre dynamique de « la classe ». La diversité des parcours et des sensibilités est valorisée par l’instauration d’un climat de respect. Ce dernier point est essentiel car l’esprit des scènes de slam repose sur une écoute quasi liturgique de l’ensemble des participants. La composante pédagogique apparaît quant à elle au travers d’ateliers qui structurent les étapes de travail d’écriture et de restitution orale. Le slam agit aussi comme un miroir de soi : chaque élève y projette son univers et son histoire personnelle ; les fragments de vie qu’ils slament prennent alors la valeur d’œuvre. Les divergences culturelles ou la variété des langues maternelles, qui peuvent composer une seule et même classe d’ULIS ou d’UPE2A, deviennent une matière vive qui enrichit alors le collectif de cette classe agencée pour le projet[4]. Un exercice difficile pour des élèves de collège, d’où la nécessité d’un accompagnement important des adultes.

Plusieurs recherches récentes mettent en évidence la richesse des usages pédagogiques du slam en contexte scolaire, et permettent de situer le projet dans un champ plus large de pratiques. Ainsi, Dominique Bomans (2020) souligne que le slam ne se limite pas à une activité didactique : il constitue une véritable expérience humaine, qui permet de redonner une voix à des élèves marginalisés et de leur construire un espace de reconnaissance identitaire. Ce constat rejoint directement les observations faites auprès des élèves ULIS et UPE2A, pour qui la pratique du slam est assez fédératrice. Élodie Géas, Vincent Grosstephan et Stéphane Brau-Antony (2023), à travers l’étude d’ateliers menés dans un lycée rural français, insistent sur la co-construction entre les enseignants et des intervenants artistiques. Ils montrent que cette collaboration place l’enseignant dans un rôle d’accompagnateur. Ce résultat éclaire notre projet : au CDI, l’action conjointe des enseignantes, du professeur documentaliste et de l’association Slam Tribu s’inscrit dans cette logique de « coopération éducative ». De son côté, Caroline Gendron (2022) met l’accent sur la dimension affective et relationnelle, en montrant que le slam peut devenir un outil d’éducation à l’empathie. Les ressources didactiques proposées par le Cnam-INSEAC[5] (2024) montrent quant à elles comment le slam peut s’intégrer à l’apprentissage du français en tant qu’objet d’enseignement à part entière, et non comme simple activité périphérique.

Au-delà de sa dimension artistique et langagière, le slam a permis de développer la créativité des élèves, au sens défini par Divina Frau-Meigs (2011). Celle-ci conçoit la créativité non comme une aptitude esthétique isolée mais comme une compétence médiatique, c’est-à-dire une capacité à produire du sens, à détourner et à réinterpréter les messages culturels pour mieux s’approprier le monde. Dans cette perspective, les ateliers de slam ont constitué un espace de médiation où les élèves ont pu recomposer leurs expériences personnelles et culturelles à travers la parole poétique. Cette forme de littératie créative (Frau-Meigs, 2011) s’est traduite par la transformation d’une parole intime en une production collective et publique. Dans ce contexte, l’élève accède à une forme d’autonomie intellectuelle et culturelle par la mise en mots.

Modalités du projet

Le matériel nécessaire au déroulement de l’atelier (sonorisation portable et textes d’introduction) a été fourni aux élèves par l’association. Quatre ateliers, d’une durée de trois heures chacun, ont été assurés par un intervenant de l’association. Chacun comporte une phase d’écriture suivie d’une phase de restitution et de travail de l’oralité, puis de performance scénique. Au total, vingt-deux élèves issus des dispositifs ULIS et UPE2A se sont retrouvés ensemble pour ces séances, accompagnés par leurs enseignantes respectives, chacune apportant un soutien adapté aux difficultés rencontrées par ses élèves.

Dans ce premier temps de travail, ma contribution a consisté en un appui technique et culturel, avec la mise à disposition de dictionnaires bilingues, une proposition de poésies pour enfants en guise de modèles d’écriture, et un accompagnement lors de la phase d’écriture et de prosodie. Mon apport pédagogique disciplinaire a véritablement eu lieu après la restitution. En effet, à l’issue des quatre ateliers, le collège a mis en place une scène de slam publique, à l’occasion de la fête de la musique, afin de mettre en valeur le travail effectué. Les élèves du collège et l’ensemble de l’équipe éducative ont été invités à cette restitution. Chez certains élèves, le manque de confiance en soi a rendu la prise de parole en public particulièrement éprouvante, nécessitant de notre part des encouragements répétés. Du côté des élèves UPE2A, la barrière de la langue a demandé un travail assez conséquent sur le vocabulaire et la structuration des phrases. Finalement, c’est dans l’amphithéâtre du collège que les élèves ont déclamé leurs textes, en étant, certes, très stressés mais très fiers d’être allés jusqu’au bout du processus.

Dans le prolongement de cette scène, le CDI a accueilli un deuxième temps de travail : la constitution d’un recueil de poèmes de slam réalisés avec les élèves grâce au logiciel en ligne Madmagz. Ce travail d’édition a donné lieu à une recherche guidée sur les images libres de droit et à une réflexion sur la notion de droits d’auteurs. Il s’est ensuivi un travail de transcription des textes sur un fichier Word, puis une réflexion collective sur la façon d’ordonnancer ces textes pour co-construire un recueil cohérent pour les lecteurs. Ce travail a permis de mobiliser et de valider un ensemble de compétences info-documentaires et EMI.

Compétences info-documentaires développées

Le tableau ci-après propose un panorama de compétences info-documentaires (et en EMI pour le volet « collaboration ») évaluées à la suite de la création du recueil de slam :

Fig 2. : Couverture du recueil Slam au collège, réalisé par les élèves d’ULIS/UPE2A (recueil non publié). Fonds pédagogique de l’établissement scolaire, juin 2018. Photographie, Louise Oudjani.

 

Extraits de textes retranscrits sur la thématique « droits des enfants »


Titre : Change the world

J’ai le droit d’aller à l’école

J’ai le droit de manger équilibré

Je suis libre de me promener

J’ai le droit d’avoir des amis

Et toi tu as le devoir de me respecter

J’ai le droit de vivre mon enfance dans le bonheur

J’ai le droit d’avoir un peu de chance

J’ai le droit de dormir seule

J’ai le droit de jouer au foot

Élodie (élève d’ULIS)

 

Titre : A practice

N’écoute que mon cœur…

Je veux que tous les enfants aillent à l’école,

Que tous les enfants sourient,

And, why

C’est le droit des enfants,

Les enfants ont besoin d’eau et de manger

normalement,

Je ne sais pas comment les aider !

Les enfants malades ont le droit d’être soignés,

Ce sont les droits des enfants.

Yaqut (élève d’UPE2A)

 

Titre : Je suis l’enfant aux 1000 visages

Aux 1000 couleurs

Aux 1000 langues

Mais… qui n’a aucun droit.

Tu viens d’où « enfant », tu as des « droits » ?

Tu viens d’où « Dieza » tu as des « pravo » ?

Tu viens d’où « Fmi », tu as des « E dreit » ?

Tu viens d’où « Uchag », tu as des « gaida »  ?

Tu viens d’où « Ra », tu as des « atch »  ?

Tu viens d’où « A atfal », tu as des hacouk » ?

Tu viens d’où « Batia », tu as des « argea » ?

Pourquoi le monde est à l’envers ?

Qui va le remettre à l’endroit ?

Et si, quand je regarde dans cette flaque…

Tout s’inversait ?

Comme un sablier

Que l’on retournerait

Simplement

Doucement.

Alors je serais l’enfant aux 1000 visages

Aux 1000 couleurs

Aux 1000 langues

Mais… qui aurait tous les droits.

Cabriolo (élève d’UPE2A)

 

Du dire au document

Nombreux sont les professeurs à réaliser des documents à l’issue d’un projet pédagogique. En général, cette documentation ne se réduit pas à un simple exercice scolaire ; elle porte une symbolique forte, celle de conserver dans le temps ce qui a été un jour produit et créé. Le recueil des élèves, modeste en apparence, incarne cette symbolique du document comme « trace » durable de l’expérience, un document « témoin » d’une pratique pédagogique et d’une œuvre originale et collective. En outre, en tant que document « trace », le recueil matérialise aussi la réussite de ces élèves et donne à voir, aux familles comme à l’établissement et aux autres élèves, le chemin parcouru et l’exigence de la démarche. Il constitue également un support d’auto-évaluation et d’évaluation : réutilisé en classe, il permet aussi de travailler la relecture. L’élève se confronte ainsi à sa propre production et peut mesurer concrètement ses progrès. Enfin, cette production place au premier plan le plaisir de dire, d’écrire et de partager. Ce travail rejoint en cela les recommandations d’Éduscol, qui soulignent l’importance de permettre aux élèves de « chercher, recevoir, produire et diffuser de l’information » dans une perspective citoyenne (Éduscol, 2023). La matrice EMI récemment mise à jour par l’académie de Toulouse rappelle le caractère formateur des productions documentaires réalisées par les élèves, lesquelles participent à la construction d’une véritable culture de l’information (Académie de Toulouse, 2024).

Conclusion : l’oralité en faveur de l’inclusion

Le projet « slam au collège » a prouvé que cette pratique nourrit bien plus que l’apprentissage du français ou le développement de compétences info-documentaires : elle nourrit la confiance en soi de l’élève, développe son empathie, et, surtout, construit des ponts entre des élèves aux parcours de vie très différents. Le projet conforte un autre aspect : la conviction que la poésie orale, dans sa forme la plus moderne, a évidemment toute sa place au CDI pour accompagner les élèves les plus vulnérables vers la réussite.

 

L’oralité en poupe

Le professeur documentaliste, un pluri-métier

Devenue professeure documentaliste par hasard et nécessité, j’ai toujours eu à cœur de transmettre aux élèves ce en quoi je crois, fondé sur le bon sens et la mise en œuvre d’outils pédagogiques simples et accessibles. Embauchée à Saint Michel de Picpus1 en 1992 pour mes compétences d’animation culturelle, je crée et développe des échanges linguistiques pour le collège et le lycée, bâtissant des échanges durables au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Australie, répondant ainsi au besoin d’immersion linguistique des élèves, dans un cadre privilégié de pratique quotidienne. Ralliant l’enthousiasme des élèves et des parents, ces échanges ont pour but de créer au-delà des frontières culturelles, géographiques et linguistiques, des relations amicales dont certaines durent toujours. En 2010 j’intègre le collège EIB2 davantage ouvert à l’international.
La communication est au cœur de mes préoccupations. Communiquer, en langue étrangère ou dans sa propre langue, est un atout fondamental pour prendre sa place dans la société et s’y mouvoir avec aisance. Savoir regarder les autres en face, ne pas avoir peur de soi-même, jouer avec ses émotions, apprivoiser ses failles, tout cela s’apprend. Acquérir ce savoir-faire stimule les facultés cognitives et ancre durablement les apprentissages scolaires. Savoir prendre la parole en public décuple la confiance en soi.
Si tout le monde n’est pas outillé de la même façon, chacun peut réussir, si tant est que les conditions d’apprentissage soient au rendez-vous. Déconstruire également les stéréotypes qui assimilent la compétence orale à une caractéristique intrinsèque de l’être humain, au même titre que la couleur des yeux, est nécessaire. Forte de ce credo, je propose depuis plus de dix ans aux professeurs volontaires de travailler avec eux sur la prise de parole en public en fonction de leurs programmes et de leurs besoins. Inventive et créative, je m’adapte aux situations et fais feu de tout bois !
Je tiens à préciser que mon expertise de l’oralité s’inscrit dans une pratique du slam débutée il y a six ans à laquelle s’ajoute une dynamique de formations successives contribuant à nourrir et à diversifier mes outils, à savoir des formations proposées par le PAF spécifiquement consacrées à la pratique théâtrale dans des lieux tels que le théâtre Monfort et la Comédie-Française où j’ai eu la chance de rencontrer des formatrices soucieuses de donner des exercices faciles à mettre en place en classe entière, une licence professionnelle d’Encadrement d’Ateliers de Pratiques Théâtrales3 obtenue il y a trois ans et un master Théâtre4 en cours, débuté l’année dernière dans le cadre d’un congé formation.

La communication orale, une compétence qui se travaille

Riche de toutes ces formations outils, je propose régulièrement à tout professeur motivé de travailler l’oralité en fonction des besoins des élèves et au regard de leurs programmes. Si le collège EIB, situé dans le 17e arrondissement, près du métro Courcelles, draine une population très privilégiée, aux origines ethniques variées5, il n’en demeure pas moins que tous les élèves ont besoin de s’entraîner à la pratique de l’oralité. Pour certains, il est compliqué, voire presque impossible de prendre la parole en public, car leur culture d’origine ne les y encourage pas. C’est pourquoi il est très important de faire travailler tous les élèves – pas seulement les volontaires -, et de varier les conditions d’entraînement en alternant petits groupes en autonomie, cercle collectif et accompagnement individuel.
Pratiquer l’oralité induit une exposition au regard de l’autre, une mise à nu qui peut être à la fois réjouissante et perturbante. Dans un groupe Il y a toujours des élèves partants pour prendre la parole, voire l’accaparer, d’autres qui, au contraire, soi-disant à l’aise, vont faire les guignols, et puis il y a toutes celles et ceux qui voudraient disparaître, comme neige au soleil. La mise en œuvre de ces activités d’oralité fondées sur un dévoilement de l’intime peut s’avérer parfois déroutante pour l’élève, le groupe ou le professeur. Des exercices qui fonctionnent avec tel groupe ne fonctionnent pas nécessairement avec tel autre. Il importe alors de conclure au mieux et d’essayer de comprendre ensemble avec les élèves pourquoi cela n’a pas fonctionné. Et, ce faisant, les professeurs partenaires poursuivent sous une autre forme l’apprentissage et l’exercice de l’oralité.

Création de tableaux vivants ; La mort marraine de Grimm, classe de 6e, 2018

Des projets aboutis, des élèves valorisés

-> Projet René de Obaldia

Se relier les uns aux autres, aller à la rencontre de personnes ressources, nouer des contacts est au cœur de notre métier. Grâce à mon libraire de quartier, j’ai pu rencontrer René de Obaldia et lui demander de venir soutenir nos élèves de 6e impliqués dans un travail d’interprétation à partir de son recueil de poésie Innocentines6. En collaboration avec leur professeur de français, j’ai demandé aux élèves de choisir une poésie et de l’apprendre par cœur. Certains se sont mis par groupe de deux ou trois. Le travail portait sur l’extériorisation du texte par le corps. Ensemble, par petits groupes, les uns au CDI, les autres en salle de classe, nous avons cherché quels gestes, quelles intonations pouvaient faire sens dans leur interprétation. Environ 4 séances ont été nécessaires. Une fois que tous les élèves sont parvenus à créer leur propre univers poétique, nous les avons regroupés en classe entière et nous leur avons demandé de réfléchir à l’articulation et au déroulement des poèmes dans l’espace. Ayant la chance de disposer d’un petit théâtre à proximité du collège, les élèves ont pu répéter deux fois avant la restitution finale. Le jour J, René de Obaldia a pu voir des élèves, confiants et heureux, capables de se mouvoir dans l’espace en tenant compte de leurs partenaires et du public. À la fin de la représentation, l’auteur nous a fait la très grande joie de nous dire des poèmes. Face à la réussite de ce projet, nous l’avons reconduit l’année suivante et René de Obaldia nous a fait de nouveau l’honneur de sa présence.

-> Projet concours de récitation BnF

Un autre de mes projets favoris est celui que je mène depuis plusieurs années avec la BnF et que j’espérais mener de nouveau au printemps dernier. La BnF organise pour les collégiens et les lycéens un concours de récitation qui se clôture par une masterclasse. En fonction des projets pédagogiques de l’établissement, je travaille soit avec une classe de 6e soit avec une classe de 5e. En collaboration avec leur professeur de français, nous sélectionnons des textes d’après le thème proposé par la BnF et nous préparons tous les élèves à l’interprétation du texte qu’ils ont retenu. Après 4 séances, en demi-groupe, nous nous mettons d’accord, élèves et professeurs, pour désigner les trois élèves volontaires pour défendre les couleurs de leur classe. Afin de mettre toutes les chances de leur côté, je continue à les faire travailler tous les trois au CDI, sur le temps du cours de français. Le jour du concours toutes les classes sont rassemblées dans l’amphithéâtre de la BnF pour soutenir leurs représentants. L’ambiance, croyez-moi, est tendue, et l’écoute d’excellente qualité ! Nos élèves ont gagné deux fois le troisième prix et une fois le premier prix.

-> Projet écriture et interprétation

Travailler l’oralité passe aussi par l’écriture et moi-même étant slameuse c’est tout naturellement que je propose aux professeurs de travailler sur le slam, concept qui, soit dit en passant, contrairement à ce que certains pensent, ne relève pas d’une forme d’écriture ni d’une manière de dire, mais tout simplement de conditions d’énonciation : un slam c’est trois minutes, a cappella devant un public, en général une communauté de poètes et de supporters rassemblés pour encourager et vivre un moment de partage sensible. Si, pour les jeunes collégiens, le slam ne pose pas de problème, pour les plus âgés, à savoir les élèves de 3e, cela peut être compliqué. Je me souviens en particulier d’une séance menée avec une professeure de français qui a failli tourner court. Nous avions monté un projet sur plusieurs séances dont un déplacement à Radio Clype7 pour l’enregistrement des textes et une restitution lors d’un spectacle de fin d’année au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Lors de la première séance nous avons travaillé sur la définition du slam et les représentations que les élèves en avaient. J’ai montré des extraits d’un documentaire8 et nous leur avons fait écouter des slams écrits par des élèves issus d’autres établissements. Ensuite nous leur avons demandé d’écrire des slams sur le sujet de leur choix, avec la possibilité de faire des rimes. Un silence dubitatif, désemparé, s’est installé. Certains ont demandé des éclaircissements, tandis que d’autres ont manifesté leur désapprobation. Ils refusaient d’écrire arguant du manque de sérieux. Choqués par le niveau de langue, familier voire grossier, ils s’y opposaient catégoriquement. La professeure et moi-même, nous nous sommes regardées consternées. Jamais il ne nous serait venu à l’idée que les élèves pouvaient refuser d’écrire des slams. Finalement après une discussion approfondie et le soutien des élèves favorables au projet, les résistances sont tombées. De très beaux textes, issus de leur vécu, ont été écrits.
Avec les plus jeunes au contraire, le slam passe bien. C’est avec joie et même bravade qu’ils jouent avec les mots. Ils en profitent parfois pour passer des messages forts à leurs camarades. Une année j’ai fait participer une classe de 5e à un tournoi de slams interscolaire9 dans le 20e arrondissement. La compétition avait du retard alors, en attendant, j’ai improvisé une scène ouverte à l’extérieur dans le jardin du centre Paris’Anim. Nos élèves ont rencontré d’autres élèves issus de banlieue défavorisée et ce mélange était revigorant. Ensemble ils ont partagé leurs mots.
Écrire et interpréter ça peut être aussi « écrire à la manière de ». Une année, j’ai fait appel à Nino Judice, un poète portugais et le grand-père d’une de nos élèves de 5e. Avec sa professeure de français, nous avons proposé à la classe de choisir un poème dans son recueil Géométrie variable10 et d’en inventer un sur le même modèle. À l’instar du projet mené avec René de Obaldia, les élèves ont travaillé l’interprétation en vue d’une restitution sur scène, dans un petit théâtre de quartier en présence du poète. Sa petite-fille bien sûr faisait partie de cette classe. Et ce lien intergénérationnel et affectif n’a pas manqué de motiver toute la classe !
Mener des actions d’oralité personnalisée s’inscrit durablement dans la mémoire émotionnelle des élèves. Gagnant en confiance, ils sont à même de réinvestir ces savoir-faire d’une année sur l’autre. Certains, une fois lycéens, reviennent me voir et se remémorent, les yeux brillants, comment je les ai fait répéter inlassablement et comment, petit à petit, ils ont progressé jusqu’au déclic.

Le CDI : lieu alternatif pour un accompagnement personnalisé

Si je devais retenir un point particulier dans ma façon de travailler je dirais que c’est le temps que je consacre à chaque élève. Quel que soit le type d’exercice, à un moment donné, je prends trois ou quatre élèves à part et je les fais retravailler patiemment, en demandant à leurs camarades d’exercer un regard critique : je demande à chacun de formuler un point positif et un point à améliorer en indiquant si possible comment y parvenir. Bannir le jugement et encourager ! J’insiste également sur l’autonomie des élèves en leur proposant de réfléchir eux-mêmes à la mise en scène. Pour évaluer leur progression, nous organisons des temps de répétitions collectives et certaines sont filmées. Ce travail permet au groupe de s’auto-analyser dans une perspective de discernement critique et constructif. Il va sans dire que tout travail d’interprétation exige l’apprentissage impeccable des textes à jouer. Car si plaisir et inventivité il faut, rigueur et persévérance il se doit !
Le CDI, lieu alternatif d’expérimentation à l’oralité, ouvre les portes à la différence de chacun, sans dispositif d’évaluation sommative, privilégie le travail sur le corps, les sensations, les émotions et permet à l’élève d’ajuster son altérité dans une temporalité propre à son rythme. Plus que jamais le CDI se prête à accueillir ce type de travail et le professeur documentaliste, au carrefour de l’enseignement disciplinaire peut légitimement s’en emparer. Je rêve de pouvoir mettre en place un atelier spécial « exposés », un atelier qui serait consacré à l’entraînement oral des élèves ayant des difficultés à présenter leurs exposés. Accorder du temps supplémentaire à ces élèves avant qu’ils ne passent devant toute la classe ; prendre, ensemble, le temps d’examiner comment l’exposé a été construit ; leur faire prendre conscience qu’un exposé bien fait selon les méthodes préconisées facilite la prise de parole, tels sont mes objectifs. Bien maîtriser son sujet aide à s’exprimer devant les autres sans avoir recours à ses feuilles. Quand l’élève parvient à comprendre que le fond et la forme sont complémentaires, alors on a bien avancé et on peut continuer à poser les jalons techniques pour une prise de parole efficace. Prendre conscience de sa respiration les mains sur le ventre, projeter sa voix, poser son regard en fixant un point déterminé ensemble, ancrer son corps, poser les pieds bien à plat, déverrouiller les genoux, détendre son corps, prendre son temps avant de parler sont des actions simples qui demandent juste à être répétées sous le regard de celui qui les accompagne. À quel moment le professeur de discipline peut-il consacrer du temps à cet apprentissage ?

Des projets d’oralité transversaux

L’oralité n’est pas l’apanage du français et dans chaque discipline il est possible de travailler l’oralité. Cette année, outre mes projets avec les professeurs de français, j’ai eu le plaisir d’être sollicitée par des professeurs de SVT, d’anglais et d’espagnol.

-> Projet Ver de terre11

La professeure de SVT connaissant mes compétences de slameuse a souhaité les mettre à profit pour un projet que nous avons construit ensemble pour ses trois classes de 6e. Après avoir été enthousiasmée l’été dernier par un spectacle12 sur le ver de terre, la professeure de SVT a souhaité en faire le socle de notre projet. Celle-ci m’a donné carte blanche pour préparer des séances de sensibilisation au vocabulaire scientifique utilisé par la comédienne durant son spectacle. La difficulté pour mener à bien ce projet a été de trouver des heures. Il me fallait au moins quatre heures par classe. J’ai récupéré quelques créneaux libérés par des professeurs pour cause de voyage ou de sorties scolaires, complétés par des heures ajoutées dans l’emploi du temps par le directeur. Ce projet a permis aux élèves de jouer avec des mots complexes et de s’en approprier les sonorités, souvent avec délectation, avant d’en découvrir le sens en cours de SVT. Les élèves ont créé des slams dont certains devaient être déclamés le 16 mars devant la comédienne, juste après son spectacle. Bien que cette dernière phase n’ait pas eu lieu, nous avons pu constater le plaisir que les élèves ont eu à s’emparer de cette activité et comment ils ont réussi à mémoriser et prononcer des noms scientifiques très pointus. J’aurais souhaité vous transmettre quelques slams écrits par les élèves, malheureusement, les textes, stockés au CDI, ont été également confinés !

-> Projet Macbeth

Un autre projet en cours concerne la mise en bouche d’une pièce de Shakespeare, Macbeth en version adaptée, niveau B2 pour une classe de 4e. Cette fois-ci l’intervention se fait en anglais. Bien que je sache m’exprimer en anglais ce fut un challenge, mais soutenue et encouragée par la professeure d’anglais, j’ai réussi à mener une séance de deux heures. Si parfois les mots me manquent, le professeur ou les élèves viennent à la rescousse. Montrer aux élèves l’exemple de ses failles et comment les dépasser avec leur aide est également formateur pour tous. À l’occasion de cette séance, j’ai pratiqué un de mes exercices favoris, la lecture adressée13, qui met en jeu toute la classe dans une dynamique d’écoute participative et de projection de voix, à laquelle peuvent se combiner des effets d’émotion et d’intention (colère, joie, tristesse, chuchotement, cri…). La disposition en cercle inclut chaque élève qui, tour à tour, se fait « adresseur » ou « adressé ». Cette activité fonctionne avec n’importe quel type de support écrit et ne nécessite pas d’apprendre un texte par cœur. L’adresse qui se fait d’abord visuellement engage une vraie relation avec l’autre et suscite souvent au départ des malaises. Dans certaines cultures, c’est compliqué d’être regardé. Or, comment établir une relation sincère et propice à la communication sans se laisser regarder ? En s’ouvrant à l’autre pour mieux s’ouvrir à soi-même. Et vice versa ! Plus ces types d’exercices seront répétés plus l’élève prendra confiance et aura du plaisir, le plaisir étant l’une des clés pour réussir à communiquer.
J’ai également pratiqué un autre de mes exercices favoris qui au début surprend mais ensuite en le pratiquant ravit l’ensemble des élèves. Il s’agit de la lecture chorale, exercice qui peut se pratiquer dans n’importe quelle discipline et qui ne nécessite pas d’installation particulière. Le professeur désigne un chef de chœur qui changera après avoir lu trois ou quatre lignes. Le chœur va oraliser la ponctuation des phrases lues par le chef de chœur. Cet exercice a pour résultat d’engager activement l’ensemble des élèves : le chœur écoute et oralise le moment venu, tandis que le chef de chœur veille à laisser le silence pour le groupe. La lecture se fait plus fluide, moins précipitée laissant émerger le sens et le rythme du texte. Au départ, il faut compter un temps d’adaptation mais ensuite le résultat est très intéressant. Une harmonie collective se met en place où chacun est acteur et solidaire.

-> Projet Culture méditerranéenne

Quant à mon troisième projet, celui-ci était prévu avec la professeure d’espagnol qui m’avait sollicitée pour accompagner ses élèves de 5e en Andalousie en mars dernier. En lien avec l’une des thématiques du séjour, celle-ci m’a demandé de préparer une séance d’oralité à réaliser sur place, en espagnol. Je lui ai proposé de travailler sur les spécialités culinaires et la nourriture andalouse. Utiliser différents outils – écrire des slams, faire marcher les élèves sur le thème de la faim (être affamé, être repu, avoir mal au ventre, se brûler la langue…), faire bouger le corps, sortir les émotions – permet de fixer durablement des notions scolaires. Faire appel aux sensations et les extérioriser donne du plaisir, même si c’est difficile pour certains.

Le CDI partenaire d’un parcours oralité

Ne pas s’arrêter aux difficultés. J’en ai moi-même fait l’expérience dans ma démarche de slameuse novice. En fréquentant assidument les scènes ouvertes de slam, j’ai découvert un univers empreint de bienveillance et de non-jugement qui m’a permis de progresser. Tout ce que j’ai appris au cours de ces dernières années, je le réinvestis régulièrement dans ma pratique professionnelle, informant quelques-uns de mes collègues de cette double vie, voire triple lorsque je reprends des études. Le regard porté sur moi, au sein de mon établissement, reste quelquefois étonnant : à quoi ça te sert de faire des études ? Pourquoi tu continues ? Je répondrai que cette triple démarche me permet d’enrichir mon expertise pédagogique et d’affirmer une place particulière dans laquelle je me sens bien et totalement légitime. La conscience de la nécessité d’apprendre à communiquer pour un bien-être réciproque, je l’ai en moi depuis très longtemps. Lors de mes accompagnements scolaires à l’étranger, j’ai été émerveillée de voir l’aisance de la plupart des élèves anglo-saxons, entraînés à la prise de parole en public grâce à des temps de rassemblement14 collectif hebdomadaire permettant de prendre la parole d’une façon informelle.
Être sincère, être convaincue du bien-fondé de sa démarche, maîtriser son sujet, forcément, cela donne de la force et renforce votre confiance : vous savez que vous avez une place et que celle-ci est unique. Longtemps, mes activités pédagogiques de prise de parole en public ont été considérées au sein de mon établissement avec condescendance, jugées peu sérieuses par certains. Heureusement, il y a toujours eu autour de moi des collègues partageant mon point de vue et prêts à travailler en ce sens avec leurs élèves. Et maintenant, l’Éducation nationale se met aussi à promouvoir l’oralité en instituant des examens oraux pour le DNB15 et le baccalauréat16. La roue tourne et le nouveau directeur du collège dans lequel j’exerce, arrivé il y a trois ans, se fait fort d’inscrire l’oralité dans le cursus de chaque élève, pour chaque niveau, malgré les réticences de certains professeurs. Dans cette perspective, le directeur m’a sollicitée ainsi que deux collègues de français, pour réfléchir à la mise en place d’un parcours oralité de la 6e à la 3e. Nous avons donc travaillé à une progression thématique sur des points pivots tels que : extérioriser ses émotions, lire et raconter des histoires, écrire et interpréter ses textes, s’engager dans un jeu théâtral, improviser, riposter, argumenter et construire une grille d’évaluation orale. Si le projet ne s’est pas encore concrétisé, faute de disponibilité horaire, il n’en demeure pas moins qu’une dynamique de réflexion est à l’œuvre, engageant toutes les disciplines pour chaque niveau. Et j’ai confiance dans l’avenir, pour qu’un parcours d’oralité en partenariat avec les professeurs documentalistes voie le jour. En attendant, la tendance est à convoquer des spécialistes de la prise de parole en public et à les faire intervenir sur des heures hors enseignement. Si faire appel à des intervenants permet d’apporter un autre regard – moi-même, les années passées, j’ai fait venir l’association des Hauts Parleurs17 pour toutes les classes de 4e -, n’est-ce pas dans nos missions de veiller à accompagner l’élève au plus près des réformes proposées par l’Éducation nationale et de mettre en place des activités en collaboration avec les professeurs ? N’est-ce pas à la direction de veiller à tenir compte des compétences de la communauté éducative et à les laisser émerger dans un souci de partage et de transmission transversale ?

En guise de conclusion je pourrai dire que ce n’est pas parce qu’on est professeur qu’on sait prendre la parole en public, devant des adultes. On pourrait pointer du doigt le manque de formation à l’oralité dans le cursus menant au professorat. À ce sujet d’ailleurs, de jeunes professeurs de mon établissement ont réclamé une formation à l’oralité au moment même où je proposais au directeur, début mars, d’en faire une à l’intention des professeurs le désirant, avec l’idée d’utiliser les mêmes exercices que ceux réalisés par les élèves. La suggestion validée, il est prévu d’animer, avec deux autres collègues, un atelier oralité en fin d’année scolaire. Plus que jamais les élèves ont besoin de faire des liens entre le travail de chacun et de chacune. Rassembler toutes les compétences et les faire valoir les unes les autres est nécessaire. Reste la question de comment valoriser ce travail d’oralité auprès des élèves et des professeurs de discipline ? Quel retour en avons-nous ? Quelles stratégies mettre en place pour évaluer et mesurer la progression des élèves ? Un autre chantier en perspective à mettre en œuvre collectivement !

 

Virginie Séba & Edgar Sekloka – Dame chique tache [CLIP]
https://www.youtube.com/watch?v=E_NZa1jmwlw