Les Environnements Numériques de Travail, de précieux leviers pédagogiques et citoyens

Les Environnements Numériques de Travail offrent-ils une nouvelle dynamique collégiale pour la politique documentaire et informationnelle des établissements scolaires ?  

          La valorisation des ressources et des applications numériques à l’école a longtemps été très hétérogène d’un établissement à un autre car soumise à des modes de veille et d’accès relevant des choix différents et parfois subjectifs des référents numériques. Ce constat est notamment celui que j’ai pu faire en tant que membre du GIPTIC[1] de la Documentation de l’académie de Paris pendant plusieurs années. La mise en place des Environnements Numériques de Travail (ENT) dans les établissements parisiens a permis d’harmoniser les pratiques mais surtout de prendre en compte les enjeux liés à la culture numérique dans les enseignements. Ma fonction d’animatrice des Parcours territorialisés de la Documentation m’a forcée également à faire ce constat avec mes collègues professeurs-documentalistes. La formalisation d’une politique documentaire d’établissement doit collégialement prendre en compte la mise en place adaptée d’un système informationnel articulé avec chaque projet d’établissement. Or, lorsqu’il existe, cet axe informationnel du projet reste souvent très administratif et relève encore fréquemment de la seule responsabilité du professeur-documentaliste.

          En 2014, dans un ouvrage collectif paru aux éditions De Boeck Supérieur destiné à analyser les mutations majeures de l’école, Sylvain Genevoix s’interrogeait déjà sur une conception des ENT comme des “catalyseurs de changements pour l’école” (Genevoix, 2014). Douze ans plus tard, comment les ENT nous invitent-ils à renouveler nos relations aux savoirs, à l’enseignement et à la vie scolaire ? Peuvent-ils encourager une formalisation collégiale de la politique documentaire et informationnelle qui prenne en compte les enjeux éducatifs pluridisciplinaires, notamment ceux liés à la citoyenneté numérique ?

          Paris Classe Numérique (PCN), la solution ENT implantée depuis 2016 dans l’académie de Paris et déployée comme portail unique pour toutes les écoles et collèges parisiens, est une occasion pour les professeurs-documentalistes de rendre plus visible leur rôle et leurs missions dans l’établissement et d’apporter à l’ensemble de la communauté éducative leur expertise sur l’exploitation de ces espaces. Ces derniers, qui se sont très largement développés dans les écoles et les collèges parisiens[2], peuvent favoriser une harmonisation des échanges et des pratiques pédagogiques. Les ENT permettent ainsi de poser les bases d’une politique documentaire partagée et adaptée aux enjeux de la citoyenneté numérique : un levier susceptible de contribuer au climat scolaire et à la réussite des élèves.
J’exposerai ici mon expérience en collège où l’ENT a largement contribué à l’harmonisation des pratiques informationnelles en donnant aussi une dynamique nouvelle au travail collaboratif, notamment dans le cadre du club journal que je co-anime avec une collègue d’histoire-géographie et EMC.

 

Pour une veille et une curation partagées

          Cela s’est traduit d’abord par un accès facilité et cohérent aux ressources qui peuvent être diffusées plus facilement auprès de tous les membres de la communauté éducative. Qu’il s’agisse de ressources payantes acquises par l’établissement ou d’un bouquet négocié par l’Institution, ces références, centralisées sur un même portail, constituent autant d’occasions pour inciter les élèves à une exploitation plus responsable d’un Internet intellectuellement stimulant.

          Le professeur-documentaliste peut régulièrement communiquer, en profilant au besoin ses messages, sur la possibilité de consulter telle ou telle ressource en l’articulant avec un projet en cours ou un événement du calendrier scolaire. L’accès au portail documentaire, sur lequel s’inscrit sa curation, est aussi valorisé et facilité grâce à un connecteur présent sur l’ENT. Les journées nationales dédiées à différents enjeux de société peuvent lui permettre de valoriser un article extrait d’un kiosque de presse numérique, une vidéo, un mur collaboratif de références… La Semaine d’éducation et d’actions contre le racisme et l’antisémitisme en mars suivie par celle de la presse et des médias dans l’École sont par exemple deux moments importants pour partager des ressources sur le portail en les reliant aux actions menées en EMI dans l’établissement. Quand on a pu regretter un manque de visibilité et de fréquentation du portail documentaire, l’ENT sur lequel celui-ci apparaît désormais, devient un prolongement cohérent des recherches, des productions et des actions associées. Des actualités, des notes de synthèse produites par le professeur-documentaliste et qui viennent éclairer les approches diffusées par les différents canaux numériques peuvent être mises à disposition sur le portail documentaire, dans l’onglet “Équipe éducative” par exemple, et relayées sur l’ENT. Lorsqu’une Formation d’Initiative Locale est organisée dans le collège, autour de l’inclusion et en lien avec le projet d’établissement, l’élaboration collective sur un mur collaboratif d’un bouquet de ressources et d’applications est une étape importante avant sa diffusion sur l’ENT et/ou sur le portail documentaire.

          Les intérêts culturels et pédagogiques de la communauté scolaire s’inscrivent surtout dans les communs. Ils s’articulent avec les parcours de l’élève (parcours citoyen, parcours éducatif de santé, avenir…) comme autant de ponts transversaux entre les consignes et les travaux scolaires, sur des temps de navigation personnels de l’adolescent, dans l’établissement, à l’extérieur ou en famille. Divina Frau-Meigs insiste sur “la socialisation des jeunes” dans l’EMI et propose de dépasser “le schéma social de la panique construite comme risque médiatique” en insistant sur les fondements du lien social (Frau-Meigs, 2011). L’ENT propose bien, selon moi, le modèle économique d’un média numérique tourné vers une socialisation des jeunes ancrée dans la formation intellectuelle et l’éducation, ce qu’Internet devrait être avant toute autre chose à l’école.

 

L’ENT, laboratoire des communs numériques

          Nous pouvons alors concevoir aussi l’ENT comme un outil qui favorise une autre forme de coéducation, davantage tournée vers la formation des jeunes, dans une perspective éducative et citoyenne. Et c’est bien dans ce deuxième volet de la politique documentaire, celui de la formation, volet souvent absorbé par la gestion, que la contribution des ENT est la plus grande. En effet, lorsqu’un professeur documentaliste et un CPE collaborent – par exemple, pour sensibiliser à l’usage des écrans – l’ENT permet une communication plus directe avec les parents. Des ressources pertinentes (articles, fiches outils) partagées par mail ou via la section ‘Actualités’ de l’ENT sont non seulement valorisées, mais aussi très bien accueillies par les familles. Cette implication parentale est indispensable pour aborder des thèmes qui dépassent le cadre purement scolaire.

          Présenté dans l’académie comme « un réseau social éducatif », Paris Classe Numérique permet d’aborder, de l’école élémentaire au collège, des notions essentielles liées aux compétences numériques des élèves, sur une plate-forme éducative protégée par une identification et dans une continuité des apprentissages.
Pendant longtemps, les « applications web » liées à la gestion de la vie scolaire individuelle de l’élève ont prédominé. Pensons à l’application Pronote qui permet de gérer les absences, les devoirs ou encore les relevés de notes. Aujourd’hui, ces applications sont supplantées par un ensemble de propositions davantage tournées vers un vécu collectif et le partage des connaissances. Les élèves utilisent par exemple régulièrement le Pad ou publient des billets sur des blogs thématiques sur l’ENT pour écrire et communiquer autour des compétitions sportives, des échanges linguistiques ou des sorties scolaires. L’approche de la scolarité s’en trouve fondamentalement modifiée, insistant désormais sur l’importance d’une communauté apprenante au sens où François Taddéi l’envisage à travers notamment la création « d’un écosystème numérique d’apprentissage » (Taddéi et al., 2018).
Sur un territoire donné, celle-ci peut s’engager dans une démarche d’acculturation et développer des compétences de travail coopératif ou collaboratif. De ce point de vue, nous pouvons affirmer que l’inscription de l’ENT comme un enjeu majeur de la politique documentaire de l’établissement (accès aux ressources et formation) engage tous ses acteurs et peut avoir des effets positifs sur le climat scolaire. L’ENT permet de réguler les usages, d’enrichir les interactions et d’ouvrir des perspectives d’échanges et de valorisation bénéfiques à toute la communauté scolaire en insistant sur une éthique et des règles d’usage partagées.
Sur l’ENT, nous pouvons par exemple, avec le concours de la ou du CPE, apprendre aux élèves l’importance de la protection de leurs données personnelles en gérant leur mode d’identification et leurs mots de passe. Nous pouvons aborder avec eux les enjeux liés à l’identité numérique d’un individu qui expérimente ici celle liée à sa vie scolaire. Nous pouvons aussi insister sur les règles éthiques de la communication, notamment par mail, ou encore promouvoir les engagements nécessaires au travail et au partage au sein de cette société apprenante. 

ENT Académie de Paris

 

L’exemple dynamique du journal scolaire

          L’exemple d’un travail que je conduis depuis plusieurs années avec une collègue d’histoire-géographie-EMC illustre plusieurs de ces potentialités liées à l’ENT : la rédaction d’un journal scolaire.
Ce projet regroupe des élèves volontaires issus de différentes classes et de différents niveaux, mobilisés sur le temps de la pause méridienne d’un jour de la semaine. Alors que les élèves souhaitaient donner au journal une périodicité dynamique (Le P’tit Flavien publie cinq numéros par an, avant ou après chaque période de vacances scolaires), l’ENT a considérablement amélioré la qualité des conditions de travail, d’échanges et de productivité des jeunes journalistes, tout en les formant aux compétences psychosociales et numériques.
Après avoir créé un groupe d’utilisateurs spécifique au journal, indispensable à ce travail collaboratif (seuls les membres d’un groupe classe ou liés à une activité peuvent utiliser conjointement des applications), nous avons ouvert un blog sur lequel les journalistes publient un billet pour chacun de leurs articles. Les droits de commentaires sont donnés à toutes et tous par les deux professeurs coordonnateurs qui gèrent le blog. Une charte est élaborée en début d’année pour réguler la communication dans le groupe et la publication dans le journal. Sur ce blog qui est un véritable espace de rédaction collaboratif, les administrateurs adultes peuvent aussi déposer des outils et supports de travail utiles aux élèves, poster le chemin de fer, la maquette finale pour la relecture par tous avant la publication.   
Cette visibilité offerte aux seuls journalistes favorise la collaboration, ainsi qu’une critique constructive qui s’inscrit dans un processus collectif où le respect et l’entraide occupent une place centrale. Les élèves ont une vision globale du journal dans un processus collectif et font ou demandent des suggestions à leurs camarades pour améliorer leurs articles. À côté du blog, les applications offertes par l’ENT permettent, de manière intuitive, de relier le travail collaboratif à l’inclusion, le journal comptant parmi ses rédacteurs des élèves de la classe ULIS et UPE2A. Le Pad permet par exemple d’écrire un article à plusieurs mains, le dictaphone offre la possibilité d’enregistrer une voix pour qu’elle soit, plus tard, transcrite par un élève. La mise en avant sur l’ENT d’un moteur de recherche éthique et responsable, Qwant Junior, présenté comme un moteur de recherche fiable, sans traçage des données personnelles et ludique, et de flux RSS de médias d’information 1jour, 1 actu… encouragent aussi à des recherches d’informations plus raisonnées.

          Pour « amener les élèves à développer leur compréhension des algorithmes et leur esprit critique face à la diversité des contenus numériques auxquels ils sont exposés », les ENT contribuent à structurer un cadre de protection et de responsabilisation priorisé par la Circulaire de rentrée 2025[3]. En proposant la fermeture de ces espaces le soir et le week-end, les équipes éducatives peuvent aussi inscrire dans la politique documentaire la pause numérique et répondre à un enjeu de santé et de bien-être dont le numérique est trop souvent écarté dans les pratiques adolescentes.
Les modalités de travail offertes par Paris Classe Numérique, mais aussi par la majorité des ENT qui fonctionnent sur le même modèle, sont variées et accessibles depuis un espace unique et sécurisé qui initie et forme les adolescents à un usage citoyen du web social et collaboratif. L’ENT a ainsi contribué à dynamiser la publication du journal (les élèves poursuivent la rédaction de leurs articles en dehors des réunions du club journal) mais surtout à le concevoir comme une production collective motivante et valorisante, inscrite dans une perspective de valeurs humanistes. Toutes les compétences acquises par les jeunes rédacteurs peuvent aussi être évaluées dans le cadre de leur certification PIX, également accessible sur PCN.
Enfin, l’ENT contribue à faire de la parution du journal un événement partagé par tous les membres de la communauté éducative, puisque celle-ci est annoncée dans les actualités de PCN et que chaque numéro, initialement distribué (par choix des élèves) sous une forme imprimée, est promu en ligne, via une plate-forme éditoriale, sur le portail documentaire et le site de l’établissement.

          Au regard de ce retour d’expérience, les professeurs-documentalistes, souvent référents numériques et co administrateurs des ENT, peuvent constater avec intérêt leur entrée dans un écosystème informationnel formalisé par la rédaction de la politique documentaire dont ils sont les maîtres d’œuvre avec leurs collègues. Il faut pour cela bien entendu qu’une réflexion commune soit engagée et facilitée par le ou la cheffe d’établissement, ce qui est le cas dans mon collège. Cette démarche s’inscrit dans « la stratégie sur le numérique de l’éducation 2023-2027[4] » élaborée par l’Éducation nationale. Les ENT évoluent régulièrement, offrant de nouvelles applications répondant aux besoins des enseignants et des élèves. Les enjeux techno-pédagogiques peuvent ici rejoindre et même influer sur les interactions, les pratiques pédagogiques et éducatives, à condition que ces usages soient accompagnés et réfléchis dans une perspective éducative élargie.
Il nous faudra maintenant observer comment la formation des membres de la communauté éducative aux intelligences artificielles peut rejoindre ces espaces de travail. Le projet CoAI “pour une communauté apprenante” est par exemple expérimenté depuis 2024 dans l’Académie de Paris sur 13 000 enseignants via PCN[5].
Une enquête menée dans l’académie de Paris en 2024[6] auprès des enseignants du second degré montre une montée en puissance des usages des ENT : 79,1 % des enseignants les utilisent régulièrement, par exemple pour échanger avec les élèves et leurs collègues, et cela progresse par rapport à 2022. Si certaines académies ont abandonné les ENT, considérant parfois que l’application Pronote était la priorité fonctionnelle de l’établissement, nous soulignons le fait que ces environnements encouragent davantage les communs dans une période où la citoyenneté numérique est au centre des parcours de l’élève, véritables leviers pour la santé, l’avenir, la réussite.

          Insistons pour finir sur les effets selon nous vertueux que peuvent avoir les utilisations de l’ENT sur la capacité critique et l’engagement coopératif des jeunes citoyens. L’école apprend à lire, écrire, produire ou encore à échanger, mais surtout à vivre dans une société avant tout écoresponsable, humaniste et qui engage prioritairement l’intelligence humaine.