« Émotion agréable et profonde, sentiment exaltant ressenti par toute la conscience » : c’est la définition de la joie proposée par le dictionnaire Robert. Cette définition semble faire abstraction de la dimension corporelle de la joie et de ses manifestations : sauts, cris, danses, larmes, rires, rougissements. Et pourtant, cette émotion délicieuse ne distille pas seulement son élixir dans notre conscience mais aussi dans notre corps, comme nous le racontent nos plumes favorites…
Donnons-les à lire d’urgence aux adolescents qui sont aux prises avec un monde compliqué et souvent anxiogène, et dont la santé mentale est en berne. Donner à lire des textes sur la joie paraît plus qu’une urgence, une nécessité, une prescription thérapeutique. Les textes : une joie simple et accessible
Les joies simples
Nul besoin d’intrigue sensationnelle, d’aventure rocambolesque, ou de gros moyens pour accéder aux joies les plus simples, les plus proches et les moins onéreuses.
Dans Le monde de Lucrèce d’Anne Goscinny, la joie s’invite au sein d’une famille recomposée et un tant soit peu loufoque… mais aussi dans les relations de Lucrèce avec ses copines, les Lines, sa tortue Madonna, le lapin Casserole et la grand-mère Scarlett, extravagante, coquette à l’extrême et qui n’est pas sans rappeler la grand-mère dans Sacrées sorcières de Roald Dahl ! Les plus jeunes lecteurs se retrouveront dans la vie quotidienne de cette famille urbaine, traversée par des soucis que nous avons tous. À travers les aventures de Lucrèce qui doit faire un exposé ou qui est invitée à une soirée, on découvre que la joie est indissociable du lien à l’autre, que ce soit un parent, un ami ou un animal.
On retrouve chez Sophie Rigal-Goulard cette atmosphère joyeuse, qui naît du simple fait d’être en famille, ou avec des amis si proches que la frontière est ténue.
Dans sa série Quatre sœurs, l’autrice reprend la recette incontournable des romans jeunesse de « la bande », des quatre, des cinq, ou des sept et de leurs exploits. Ces quatre-là sont donc des sœurs, aux caractères bien trempés, qui tour à tour se chamaillent, s’entraident, se déchirent et vivent de délicieux moments de partage. En vacances en Bretagne, elles vont découvrir les joies de la mer et des jeux de société en famille. Là encore, la force des liens et de l’amour sont une source de joie renouvelée dans une atmosphère qui sent bon les gâteaux maison, les films partagés et les balades en famille. Les quatre sœurs se retrouvent plongées dans une nouvelle intrigue à chaque tome et l’autrice en profite pour mettre en valeur et faire découvrir le patrimoine et la culture du lieu où elles se trouvent. Le dernier chapitre de leurs aventures en Bretagne ferme l’intrigue sur un fest-noz explosif ! Quel meilleur moyen de célébrer la joie ?
C’est dans la joie de l’amour inconditionnel d’une fratrie que nous plonge le manga Les quatre frères Yuzuki, des frères orphelins dont les plus jeunes sont confiés à la responsabilité de l’aîné. Fujisawa fouille avec subtilité la psychologie de chacun de ses personnages, étudie les relations entre ces frères démunis, leurs heurts, leurs réconciliations, ce qui n’est pas sans ramener les professeurs documentalistes que nous sommes aux inoubliables Quatre sœurs (encore) de Malika Ferdjoukh, et la joyeuse pagaille de leur maison où larmes et rires cohabitent sans problème…
De même, Un amour de tronçonneuse de Colin Thibert est un road trip un peu décalé qui mène une tante et sa nièce parties à la recherche d’un réparateur de tronçonneuse sur une route jalonnée de rencontres, de fous-rires qui vont renforcer leur lien.

La joie dans l’amitié
Les liens de l’amitié vont être également source de joie dans chacun des romans de Manon Fargetton. Dans Les Tisseurs de rêve, où les élèves d’un collège sont soudain dotés du pouvoir surnaturel d’avoir des rêves prémonitoires, la jeune Manel, prodige du violon, va devoir sortir du lien exclusif et passionnel à son instrument pour unir son pouvoir à ceux des autres afin d’éviter des catastrophes. Une façon pour elle de découvrir l’importance du lien et de la joie qu’il procure. On retrouve cette joie saisissante dans le volume consacré à Anthony, personnage de la série, très réussie, Les Plieurs de temps. Anthony va mal, sa relation avec son père bourru, blessant et mutique est très abîmée. Un père dans un foyer à l’ambiance mortifère, il n’en faut pas plus pour qu’Anthony devienne lui-même une brute. Mais voilà qu’il se découvre un pouvoir magique et que cette découverte va l’amener à sortir de sa colère, à faire des rencontres et à se reconnecter à la joie comme il le décrit si bien : « La chaleur vibrante qui m’emplit le ventre est mille fois plus agréable que tout ce que j’ai pu ressentir un jour ».
La série Coeur collège évoque des problématiques communes à tous les adolescents, histoire de cœur, soirées pyjamas, relations avec les parents, familles recomposées, difficultés financières, différence, tout en mettant en relief de nombreux moments de joie qui prennent leurs sources dans des moments de partage, des déclarations inattendues, la solidarité amicale… Bien que ces titres soient déjà un peu anciens, il me paraît impensable d’évoquer la joie sans mentionner la série Lou de Julien Neel : mère et fille possèdent toutes deux des personnalités originales (une mère immature accro aux jeux vidéo, une fille qui porte ses propres créations vestimentaires qui ne sont pas au goût de tout le monde) et surtout un rituel pour des moments spéciaux « la danse de la joie » sous l’œil scrutateur et incrédule du chat de la maison.
Dans bien des fictions, l’animal de compagnie, en captivité ou sauvage, est présenté comme un véritable médiateur, source de joie et bien sûr de réconfort, le plus souvent au cœur d’une nature apaisante.
Du lien avec le vivant
Nous avons évoqué plus haut la tortue et le lapin de Lucrèce ; nombre de fictions ont ainsi pour sujet central cette relation salvatrice entre êtres humains et animaux, et ce depuis longtemps : Colette, Johanna Spiry, Michael Morpurgo et tant d’autres s’en étaient déjà saisis.
Le chat semble être la star absolue en la matière, à l’image de son succès sur les réseaux sociaux, tout particulièrement dans les mangas ; l’édition est prolifique. La série La gameuse et son chat réussit la prouesse de mêler l’univers du jeu vidéo, et donc d’intéresser les gamers, avec la relation au petit félin favori des Japonais. La gameuse est une fille accro à ses jeux vidéo, une passion qui lui procure son lot de joie dans les victoires et les niveaux atteints, mais qui la condamne aussi à des relations uniquement virtuelles et l’enferme dans les murs de son appartement. L’arrivée dans son foyer d’un chaton va peu à peu bouleverser son existence et l’ouvrir à la joie de la complicité avec l’animal domestique.
Dans son album Jim, François Schuiten rend un touchant hommage à son chien décédé. De planches en planches, on devine ce que fut leur relation ; certains de ces instantanés, tous en noir et blanc, sont saisissants et montrent en quoi l’animal nous fait renouer avec l’enfance et sa capacité à vivre dans l’émerveillement du moment présent pour en accueillir la joie. En légende de l’un de ses dessins, le dessinateur écrit : « ses plaisirs simples sont les miens ».
Cet album fait écho au roman Son odeur après la pluie de Cédric Sapin Dufour qui retrace les années de relation extraordinaire qu’ont partagées l’auteur et son chien. La joie est d’ailleurs aussi présente dans leur relation amoureuse et commune à la nature.
La relation à la nature, simple, évidente, gratuite, est aussi une source de joie que certains auteurs ont tenté de faire partager à leurs jeunes lecteurs. Jo Witek prive Mentine de réseau pour l’envoyer dans une ferme du Larzac chez un oncle grincheux où elle découvrira malgré elle le plaisir de la nature et des animaux, mais aussi les premiers frissons de l’amour.
Marie Pavlenko signe un plaidoyer écologique à travers sa fiction Et le désert disparaîtra où une jeune fille égarée dans le désert va se trouver contrainte de survivre dans la nature et d’en découvrir la beauté et la fragilité.
Une nature qui nous offre comme un onguent la permanence de sa majesté, loin des vicissitudes de nos existences.

La joie dans l’adversité
J’ai demandé à mes élèves du club lecture quelle serait leur recommandation littéraire sur le thème de la joie. C’est le roman Nos étoiles contraires qui fait l’unanimité, cette fiction où deux adolescents en proie au cancer vont nouer une relation amoureuse et savourer chaque instant de vie. Même quête de la joie dans La fleur perdue du chaman de K de Davide Morosinotto où une jeune fille atteinte d’une maladie évolutive incurable part en quête d’une fleur susceptible de la guérir. Son périple la mènera jusqu’au cœur d’une Amazonie aussi fascinante qu’inquiétante, lui fera goûter l’étincelle du premier baiser, tutoyer les étoiles et les forces surnaturelles ; elle choisira finalement de rester mortelle malgré la possibilité qui lui est donnée de gagner une forme d’immortalité. Les sources de joie sont ici multiples : nature, découverte, amour et amitié.
Le syndrome du spaghetti de Marie Vareille aborde lui aussi le thème de la maladie. Pour Léa, promise à un bel avenir, c’est une maladie génétique rare qui vient briser sa belle ascension vers une carrière de basketteuse professionnelle. Elle est désespérée mais la vie va mettre sur son chemin Anthony avec qui elle a en commun la passion du basket. Cette rencontre et d’autres évènements vont lui permettre de dépasser l’épreuve et de retrouver la joie.
La joie par les arts et les sports
Enfin, la joie peut être trouvée dans une passion artistique et la persévérance dans l’effort. Dans Les pointes noires de Sophie Noël, Ève est une jeune fille malienne adoptée par une famille française, son art est une véritable source de jouvence pour elle qui vole littéralement lorsqu’elle danse. Elle rêve de devenir danseuse étoile. Mais une remarque à caractère raciste va la faire douter et la confronter à sa différence dans un milieu où la plupart des ballerines sont blanches. L’amitié, l’amour de sa famille, la bienveillance de certains adultes et sa passion vont l’aider à réaliser son rêve, moment où « un soleil immense rayonne dans tout [son] corps. »
C’est également une explosion de joie que ressent Max Tallent. Malgré un départ chaotique dans la vie, elle grandit dans un foyer dans le Bronx, s’invente des vies pour exister et va, contre toute attente, intégrer une prestigieuse école de comédie à New York. La joie de son premier passage sur les planches lors du spectacle de fin d’année de l’école est si forte qu’elle va lui permettre de libérer un torrent d’émotions jusque-là contenues, ignorées, tenues à distance. Max va aussi connaître les frémissements de l’amour qui vont réveiller en elle toutes sortes d’émotions. La forme de cette fiction, à mi-chemin entre le roman et le théâtre, première fiction de Mélody Mourey nommée sept fois aux Molières, est une invitation à la joie d’être soi pour mieux s’ouvrir aux autres.
Ce thèmalire peut ainsi vous inciter à créer une bibliothèque des émotions au CDI, comme le suggère Aurélie Louvel dans son ouvrage sur la bibliothérapie[1].
À travers leurs textes ou leurs dessins, les auteurs invitent donc leurs lecteurs à garder leurs yeux, leurs sens et leurs connexions aux autres et à eux-mêmes bien ouverts, afin qu’au détour d’une rue, d’un paysage, d’une fenêtre, d’un sourire ou d’un geste simple, à l’issue d’un combat contre soi, contre la maladie, contre l’adversité, place soit laissée pour que puisse y jaillir la joie.
