Élargir l’expertise des professeurs documentalistes à l’échelle européenne, un enjeu démocratique

Dans un contexte européen de plus en plus sensible aux risques de désinformation, d’ingérence numérique et de manipulation des opinions, le rôle des professeurs documentalistes revêt une importance stratégique, non seulement pour la valorisation du métier, mais aussi face à l’urgence d’une éducation commune à la citoyenneté numérique. Cet article s’appuie sur plusieurs années d’expérience Erasmus+ et met en lumière la nécessité de mutualiser, de reconnaître et de faire émerger la spécificité des compétences info-documentaires dans l’enseignement à l’échelle européenne. Une question s’est imposée au fil des échanges : et si les professeurs documentalistes, forts de leur expertise, apportaient leurs compétences au cœur d’un projet européen commun ?

 L’EMI et l’expérience ERASMUS+ 

Professeure documentaliste en collège, je coordonne le programme ERASMUS+ dans mon établissement depuis 2017. En 2022, nous avons obtenu l’accréditation, valable jusqu’en 2027. Ce cadre me permet de concevoir, de diriger et de mettre en œuvre des projets transnationaux[1] dont l’un des objectifs est de développer chez les élèves une lecture critique des productions médiatiques reçues (les contenus créés et diffusés par tous les médias dans le but de divertir, de commercialiser ou de diffuser un message). Le programme ERASMUS+ constitue également un contexte privilégié pour nous, professeur·e·s documentalistes, afin de faire connaître et valoriser notre métier à l’international. Nos missions suscitent un intérêt particulier auprès de nos collègues européens, tant par leur diversité que par leur ancrage dans les problématiques éducatives actuelles. Ils manifestent également un vif intérêt pour l’apport de l’information-documentation dans la construction des projets et le déroulement des activités. Ainsi, les actions pédagogiques que nous avons conçues et que nous continuons à mettre en œuvre dans ces projets suivent l’approche proposée par Landry et Basque (2015) qui élargit l’analyse au-delà des simples contenus pour y inclure les contextes sociaux, culturels, économiques, technologiques et politiques dans lesquels les messages ont été produits et communiqués. Des projets tels que Citizen 3.0., Nos différences font nos richesses, MEM : Histoire et mémoire, Aliments KM0, Contes et légendes de nos régions, Stéréotypes et identités ont été menés de façon transversale depuis 2017 avec des groupes d’élèves de 4e, de 3e, et de 5e. Ils ont permis la co-construction de séances centrées sur l’EMI, l’analyse critique des médias, les questions d’égalité et d’identité, ainsi que l’usage d’outils numériques collaboratifs. L’expérience de mobilité offre de nouvelles perspectives de partage et d’enrichissement mutuel des pratiques professionnelles. Elle constitue également un cadre propice à l’adaptation des séquences pédagogiques à des contextes nationaux différents, offrant ainsi une véritable ouverture sur le monde, ancrée dans la réalité.

Projets ERASMUS+ et pédagogies transnationales : trois exemples concrets[2]

Je voudrais m’arrêter sur trois projets qui, par leur thématique, ont particulièrement mis en avant la nécessité d’intégrer dans la pédagogie de projet des savoirs et des compétences issues de la littératie médiatique. Je fais de cette manière le lien avec le rapport L’éducation aux médias et l’autonomisation des utilisateurs de l’Observatoire européen de l’audiovisuel (Lacourt, 2024) qui insiste sur la nécessité de l’acquisition par les élèves de compétences qui vont bien au-delà de la simple consommation de contenus et qui s’articulent autour de la pensée critique, de la créativité et de la production médiatique, dans un contexte marqué par les évolutions numériques rapides, notamment l’intelligence artificielle.

Citoyen2.0 (2017–2019)

Ce premier projet s’est structuré autour de la citoyenneté numérique dont l’objet central d’étude était l’EMI. Les élèves ont travaillé sur l’identité numérique, les données personnelles, les algorithmes, le cyberharcèlement et les droits et devoirs du citoyen sur Internet. Les productions collaboratives (vidéos, infographies, podcasts) ont été pensées comme des supports de prévention et de sensibilisation pour leurs pairs. Nous avons également construit un parcours en EMI fondé sur des apports théoriques, des expérimentations et des productions collectives.

Nos différences font nos richesses (2019–2021)

Projet interculturel centré sur l’altérité, la tolérance et les représentations. L’EMI a permis d’apporter une lecture critique des stéréotypes véhiculés par les discours médiatiques. En comparant leurs expériences et productions, les élèves ont découvert comment les cultures nationales façonnent les perceptions. Ils ont réalisé des présentations croisées et échangé sur les différences culturelles, linguistiques et sociales. Des enquêtes ont été menées et les élèves ont créé divers supports collaboratifs (diaporamas, vidéos, affiches) valorisant la diversité et le vivre-ensemble. Leurs observations ont été soumises au Parlement des jeunes européens et ils ont rédigé des textes en intégrant des éléments culturels propres à chaque pays participant.

Stéréotypes et identité (2024–2025)

Ce projet récent a souligné combien l’EMI pouvait s’articuler avec des objectifs d’éducation à la diversité. En s’appuyant sur les outils numériques collaboratifs, les élèves ont déconstruit ensemble des représentations genrées, sociales ou culturelles présentes dans les productions médiatiques : publicités, réseaux sociaux, littérature. Les résultats ont été variés : podcasts, vidéos, jeu de cartes pour déconstruire les stéréotypes liés au genre, à l’origine, et à la culture, débats, réécritures, rencontre avec un auteur et une prise de conscience collective. Pour l’ensemble des projets, la démarche est restée la même : co-construction des savoirs à partir d’enquêtes et d’expériences partagées ; pédagogie de projet et apprentissage collaboratif transnational ; utilisation des outils de l’EMI pour la déconstruction, la contextualisation et l’appropriation des informations recueillies par la production médiatique. Cette approche  a permis aux élèves non seulement d’analyser l’information, mais aussi de participer à son élaboration, afin de comprendre les logiques de production et de diffusion, ainsi que les enjeux sociétaux.

Les activités lors de la mobilité à Metz. Présentation faite par les élèves – Lucia Jalba

Coopérations et mobilités européennes : valorisation du métier de professeur documentaliste

Elèves de 2de du Lycée M. Eminescu, de Bucarest, en cours d’EMI, L. Jalba

Depuis 2017, nous avons collaboré et coopéré avec la Grèce, l’Italie, la Hongrie et la Slovaquie, et développé des partenariats durables avec l’Espagne, la Lituanie et la Roumanie. Bien plus que de simples échanges de pratiques, ces mobilités ont permis de tisser de véritables coopérations pédagogiques entre élèves et enseignants, tout en ouvrant une fenêtre inattendue sur une spécificité française peu connue en Europe : le métier de professeur documentaliste. Dès les premiers échanges, nos collègues partenaires – en particulier espagnols, lituaniens et roumains – ont manifesté une réelle curiosité envers le fonctionnement du Centre de Documentation et d’Information. Très vite, le CDI est devenu un lieu de découverte à travers les espaces proposés : lecture, travail en autonomie, accès libre aux ressources numériques et imprimées, mais aussi grâce aux séances pédagogiques auxquelles ils ont assisté. Le cadre d’échange, de mutualisation et de partage offert par le programme Erasmus+ prend ici tout son sens pour les professeurs documentalistes. Ces projets constituent une véritable opportunité : ils permettent de valoriser notre profession, de l’inscrire dans la dynamique européenne de la littératie médiatique, d’intégrer l’info-documentation comme une composante essentielle de cette dynamique, et d’exporter nos savoirs et pratiques à l’étranger par le biais de formations transnationales.

L’information-documentation et l’EMI : des champs disciplinaires à exporter

 Lors de certaines mobilités, une nouvelle étape s’est naturellement construite. En Roumanie et en Lituanie notamment, les collègues partenaires ont sollicité des séances d’EMI à destination de leurs élèves. Le choix de la langue française comme langue de communication (LV1 en Roumanie, LV2 en Lituanie) a permis d’ancrer ces séances dans la progression linguistique des classes et de développer en même temps une approche critique des médias. Les collègues européens, professeures de français, également présentes lors des séances, intervenaient ponctuellement en langue maternelle pour faciliter la compréhension des élèves. Cette configuration a donné lieu à une co-animation plurilingue particulièrement riche, favorisant les échanges interculturels et renforçant la dynamique pédagogique. Au fil de ces mobilités, et au-delà de mon rôle d’intervenante, j’ai aussi pu observer les pratiques pédagogiques des établissements partenaires. Partout, l’EMI est présente, mais souvent de façon sous-jacente et implicite : elle est disséminée dans les cours de langue, l’éducation artistique, l’histoire ou encore les études sociales. Les approches sont variées et souvent actives : projets d’expression, débats, création audiovisuelle, productions numériques. Cependant, le référentiel EMI comme champ structuré, avec des contenus, des séances, des progressions et des compétences transversales développées de manière explicite, est rarement identifié en tant que tel et l’interdisciplinarité reste timide. Ainsi, l’apport de l’information-documentation et les savoirs informationnels, documentaires et médiatiques, comme domaine autonome de formation se trouve dilué, peut-être faute d’un personnel dédié.

Classe de 5e, Scoala gimnaziala Nicolae Titulescu, Bucuresti 5. L. Jalba, 2023

 

Co-construction et adaptation des séquences pédagogiques

Dans cette perspective de coopération, après concertation avec mes collègues européens et avec l’accord de la direction, j’ai sollicité et obtenu auprès de l’agence Erasmus+ France / Education Formation deux mobilités courtes d’enseignement en EMI à Bucarest (Roumanie) : de janvier à février 2023 (trois semaines) à la Scoala gimnaziala Nicolae Titulescu et au Collège national Mihai Eminescu[3], puis en octobre 2024 (deux semaines) au Collège national Școala Centrală. Les thématiques travaillées ont été définies en commun avec les collègues roumaines : identité numérique[4], égalité filles-garçons[5], rumeurs[6]. Adapter ces séquences pédagogiques récurrentes dans mes progressions annuelles à de nouveaux contextes et les confronter à d’autres publics d’apprenants a représenté un véritable changement de perspective, une forme d’auto-formation. Cela m’a amenée à repenser mes propres pratiques professionnelles, que j’ai réadaptées à mon retour, à travers une approche didactique différente, fondée davantage sur une progression flexible au fil de l’année, sensible aux besoins des élèves et à la fois cohérente dans l’acquisition de savoirs et de compétences. Par ailleurs, en raison du format court des interventions (3 à 4 séances par classe), j’ai conçu mes séances pédagogiques comme des « modules » aux objectifs proches de ceux de l’éducation populaire : favoriser l’accès à la culture médiatique et permettre l’exercice de la citoyenneté par le développement de l’esprit critique.

La bibliothèque de l’École centrale de Bucarest.
Couloir à l’intérieur de l’École centrale. Source : https://nou.cnscb.ro/

 

Particularités du système éducatif roumain : le bilinguisme et le développement des CDI

Manuel de français. L. Jalba

Il est important de souligner ici que la Roumanie fait partie de nos pays partenaires pérennes depuis 2017, à la fois en raison des liens privilégiés que nous avons tissés avec les collègues et de la spécificité de son système éducatif. Selon l’Institut français de Bucarest, la Roumanie compte 25 lycées à sections bilingues francophones, dont 18 ont obtenu le LabelFrancÉducation[7], attribué par le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères aux établissements étrangers qui dispensent un enseignement bilingue en français. Lors de l’année scolaire 2024-2025, plus de 190 000 élèves apprenaient le français en LV1 et plus de 970 000 en LV2 (données du ministère roumain de l’enseignement). Bien que les bibliothèques scolaires existent partout en Europe, la fonction pédagogique du CDI, et plus encore, les missions spécifiques du professeur documentaliste, suscitent un vif intérêt. Inspiré par le modèle français, un projet de transformation des bibliothèques scolaires en Centres de Documentation et d’Information (CDI) existe en Roumanie depuis les années 2000. Un texte publié au Journal officiel en octobre 2011[8] encadre l’organisation et le fonctionnement des bibliothèques scolaires et des centres de documentation et d’information.

Sur le terrain : un CDI sans professeur documentaliste

Sur le terrain, la réalité est différente. À l’École centrale de Bucarest, établissement d’environ 1600 élèves, où j’ai effectué ma mission d’enseignement en octobre 2024, il existe une bibliothèque scolaire gérée par une bibliothécaire, ainsi qu’un espace CDI doté d’un tableau blanc interactif (TBI) et de mobilier adapté au travail en groupe, mais aucun professeur documentaliste n’est en poste. En effet, si l’article 26 du cadre de référence précise que

dans un centre de documentation et d’information d’une unité éducative, le professeur documentaliste et le bibliothécaire scolaire peuvent tous deux exercer leurs fonctions, sous réserve d’être inclus dans le nombre de postes approuvés et financés conformément à la loi,

l’article 24 peut dissuader les futurs enseignants de s’orienter vers le métier de professeur documentaliste. Il stipule que

l’activité du professeur documentaliste se déroule sur 40 heures par semaine, réparties comme suit : 18 heures d’activités d’enseignement avec les élèves, individuellement ou en partenariat avec des enseignants. Ces activités comprennent l’initiation à la recherche documentaire, les activités scolaires, les projets d’enseignement disciplinaire et transdisciplinaire, l’éducation à la culture, les animations culturelles, l’orientation scolaire et professionnelle, les activités de soutien aux élèves ayant des difficultés d’apprentissage, etc. Ces activités sont menées pendant ou en dehors du programme scolaire, en classe complète ou avec des groupes d’élèves[9].

Une circulation des idées pas toujours adaptée au contexte local

Nous sommes là face un exemple concret de ce que Pierre Bourdieu appelait « la circulation internationale des idées » qui risquent d’être mal comprises lorsqu’elles sont transposées dans un autre contexte social, différent de celui qui les a fait naître. Autrement dit, pour que l’idée s’enracine, il est nécessaire d’en expliciter le contexte de production en amont (Bourdieu, 2002). Si le modèle du CDI, en tant que lieu, a inspiré l’institution roumaine, le rôle du professeur documentaliste n’a pas été pensé en conséquence. Notre métier s’inscrit dans une histoire fondée sur la mutualisation et le partage des connaissances, et nous continuons de lutter au quotidien pour la reconnaissance et l’affirmation de notre mission pédagogique. Pour qu’un lieu vive, il lui faut une âme qui l’anime : c’est la deuxième étape qui devrait être envisagée dans le plan de déploiement des CDI dans les établissements scolaires roumains.

État des lieux des structures scolaires d’information et de documentation en Roumanie

Le rapport « État des structures scolaires d’information et de documentation en Roumanie pour l’année scolaire 2019-2020[10] », réalisé conjointement par l’Association des bibliothécaires et la Maison du Corps Enseignant de Roumanie, s’appuie sur une étude de plus de 3 000 structures d’information et de documentation et offre un aperçu des problématiques majeures :

  • – Un manque important d’informatisation des bibliothèques scolaires et autres structures d’information et de documentation ; le patrimoine documentaire est jugé obsolète et inadapté aux programmes scolaires actuels ;
  • – Des ressources humaines insuffisamment formées dans le domaine de la bibliothéconomie et des sciences de l’information ;
  • – Un manque de communication et de collaboration entre bibliothécaires scolaires, professeurs documentalistes et enseignants ;
  • – De nombreux postes de bibliothécaire ou de professeur documentaliste sont occupés par des personnes dépourvues de formation spécialisée ;
  • – Une certaine réticence des enseignants à l’égard de la profession de bibliothécaire et de professeur documentaliste.

De manière générale, le rapport souligne des réalités qui, par certains aspects, rappellent les nôtres : la nécessité de moderniser les infrastructures et de recruter des enseignants formés afin d’améliorer la qualité des enseignements et de l’accueil proposés aux élèves et à la communauté éducative.

Vers une éducation européenne commune à la citoyenneté numérique

La Commission européenne a affirmé sa volonté d’harmoniser les politiques éducatives des États membres autour d’objectifs communs en 2017, en publiant le référentiel européen DigComp 2.1 (Digital Competence Framework for Citizens). Ce cadre s’organise autour de cinq domaines clés de compétences numériques : gestion de l’information, communication et collaboration, création de contenus numériques, sécurité et protection, résolution de problèmes. Ce texte commun a été adapté par les pays membres à leurs contextes éducatifs respectifs et a inspiré des politiques nationales en matière d’éducation à la citoyenneté numérique (ECN) : le Cadre de Référence des Compétences Numériques (CRCN) en France, España Digital 2026 en Espagne, DigCompEdu (formation des enseignants) en Lituanie et Roumanie, pour ne citer que nos pays partenaires Erasmus+. Les 28 et 29 septembre 2023, lors de la 26e session de la Conférence permanente du Conseil de l’Europe des ministres de l’Éducation à Strasbourg, l’année 2025 a été proclamée « Année européenne de l’éducation à la citoyenneté numérique ». Cette initiative s’inscrit dans un contexte marqué par le déclin de la participation démocratique, la persistance de violences et de discriminations, ainsi qu’un manque de reconnaissance institutionnelle des disciplines visant à développer les compétences démocratiques. Pour promouvoir une citoyenneté numérique responsable, critique et participative, en cohérence avec les enjeux européens et locaux, plusieurs axes stratégiques ont été définis : élever l’ECN au rang de priorité politique durable, établir une feuille de route commune pour la période 2027-2031, et faciliter l’accès à des ressources et pratiques pédagogiques innovantes, adaptées à la diversité des contextes éducatifs européens[11]. Si la prise de conscience institutionnelle n’est pas nouvelle, l’affirmation d’une politique européenne concertée en matière d’éducation aux médias et à l’information (EMI) témoigne de l’urgence. Le consensus est désormais acquis : pour garantir l’avenir démocratique de l’Europe, il faut investir dans le présent en préparant les citoyens à faire face aux défis informationnels actuels.

Les enjeux démocratiques à l’ère des plateformes algorithmiques

TikTok et les élections roumaines : chroniques d’une démocratie dans le miroir aurait pu être le titre d’un film du réalisateur roumain Radu Jude. Il s’agit pourtant de la confirmation par le réel de l’ingérence des algorithmes dans le processus démocratique d’un État membre. Pour mémoire, le 24 novembre 2024, la Roumanie organisait le premier tour de ses élections présidentielles. Quatorze candidats étaient en lice, dont cinq considérés comme favoris par les instituts de sondage. L’arrivée en tête du candidat indépendant pro-russe Calin Georgescu, avec 22,9 % des suffrages, a été une surprise-choc. Inconnu des médias traditionnels et absent des débats télévisés, il était en revanche une célébrité sur TikTok, plateforme et source d’information plébiscitée par les jeunes et les moins jeunes. Il faut savoir qu’entre 2023 et 2024, le nombre de comptes TikTok en Roumanie est passé de 7,6 à 9 millions, pour une population de 19,06 millions d’habitants[12]. Mais le véritable coup de théâtre intervient la veille du second tour, deux semaines plus tard : la Cour constitutionnelle décide l’annulation du scrutin, invoquant

la manipulation du vote des électeurs et la distorsion de l’égalité des chances entre les candidats, par l’utilisation non transparente des technologies numériques et de l’intelligence artificielle durant la campagne électorale, en violation de la législation en vigueur, ainsi que par le financement non déclaré de la campagne, y compris en ligne. […] Plus précisément, la liberté des électeurs de se forger une opinion suppose le droit d’accéder à des informations précises sur les candidats et le processus électoral, issues de toutes les sources, y compris numériques, ainsi que la protection contre toute influence indue, résultant d’actes illégaux ou disproportionnés, sur le comportement électoral[13].

La décision sera comprise par la majorité de la population comme une confiscation du vote et renforcera un sentiment anti-européen et de manipulation par la classe dirigeante.

L’EMI : un levier indispensable pour la démocratie

Quod erat demonstrandum. « L’absence d’une politique culturelle et éducative numérique à l’échelle européenne est un facteur de dépendance, voire de décadence civilisationnelle. Une éducation aux médias doit être envisagée comme un levier de souveraineté cognitive » écrivait Divina Frau-Meigs en 2018. En janvier de la même année, lors d’un entretien accordé au média en ligne Thinkervieuw, Bernard Stiegler affirmait

qu’il y a eu en Europe une réelle incapacité de réponse, due en partie à la puissance du lobbying nord-américain et à une forme de naïveté ou d’aveuglement de la part des décideurs européens. On a cru au mythe du ‘tout marché’, alors même que les États-Unis investissaient massivement dans les technologies de l’information à travers l’État fédéral, bien loin du simple laisser-faire (Stiegler, 2018).

Nous le rappelons aujourd’hui, en tant que professionnels et acteurs investis en première ligne dans le domaine de l’enseignement et de l’éducation : pour que l’Europe demeure un espace démocratique animé par des citoyens éclairés, une éducation commune à la citoyenneté numérique, dotée de moyens adéquats, s’impose. Cette introduction ne se veut pas un plaidoyer, mais un rappel du contexte dans lequel s’inscrivent nos missions, à l’heure où le métier de professeur documentaliste se révèle plus que jamais indispensable à la formation de l’esprit critique et à l’accompagnement des mutations informationnelles.

Élèves de l’École Centrale présentant la manifestation organisée pour la Journée de l’Europe, 9 mai 2025. Photo : L. Jalba

Vers une reconnaissance européenne renforcée du rôle clé des professeurs documentalistes

Avant de conclure, il convient de souligner que ces expériences ont été pour moi d’une grande richesse, notamment grâce aux échanges qu’elles ont suscités. Les élèves et les collègues rencontrés m’ont permis d’élargir mes horizons professionnels, de porter un regard neuf et distancié sur ma pratique, et de mettre en lumière les aspects originaux et positifs de notre métier, parfois oubliés dans la routine quotidienne. À la suite de ces expériences, il m’est apparu naturel, en discutant avec des collègues roumains et des professeurs documentalistes messins, d’envisager l’« exportation » de notre savoir-faire et la valorisation de notre métier à l’échelle européenne, à travers des échanges dont les modalités restent encore à définir. L’expérience ERASMUS+ et les coopérations transnationales ont démontré qu’au-delà des frontières, des cultures et des systèmes éducatifs variés, il est possible de construire une pédagogie commune autour de la citoyenneté numérique. La création d’un « Collectif européen des professeurs documentalistes pour la citoyenneté numérique » permettrait d’élargir notre périmètre d’action en promouvant l’intégration de l’EMI dans l’éducation et la société. Nos missions consisteraient à former, accompagner et assurer la médiation auprès de publics variés, y compris des adultes confrontés à l’illettrisme numérique. Il s’agit là d’une question professionnelle, mais aussi d’un véritable enjeu démocratique.

 

L’information au prisme du théâtre

Le théâtre n’a pas toujours eu bonne presse en éducation. Mais les atouts pédagogiques de l’étude et de la pratique théâtrale sont aujourd’hui reconnus sans ambages par l’Éducation nationale. Il est essentiellement étudié tout au long de la scolarité dans la discipline du français, en tant que genre littéraire, mais aussi à travers sa pratique artistique, que ce soit dans les nombreuses expérimentations à l’école élémentaire, dans certaines classes à Projet artistique et culturel (PAC)[1] à l’école ou au collège, dans les classes à horaires aménagés théâtre (CHAT)[2] au collège, jusqu’à l’option et spécialité théâtre au lycée et en classe préparatoire. De façon transdisciplinaire, on reconnaît l’art dramatique comme un vecteur des apprentissages qui favorise non seulement la mémorisation, l’expression orale et corporelle, mais aussi la confiance en soi et la socialisation, et dont les effets sont indéniables sur le climat scolaire.

Ainsi le théâtre tient-il une place de choix en Éducation artistique et culturelle (EAC) comme objet artistique. Son usage en Éducation aux médias et à l’information (EMI) est quant à lui plus récent et constitue une voie moins explorée à ce jour.

La focalisation actuelle de l’EMI sur l’environnement du web, sa confrontation aux désordres informationnels et aux défis de l’intelligence artificielle ont créé un état d’urgence indéniable et mobilisent les discours institutionnels, les recherches et les expérimentations. Mais fake news, réseaux sociaux et IA confinent l’EMI au numérique et aux écrans, cette éducation s’en trouvant désincarnée et pouvant s’avérer de ce fait moins efficiente. Ici peut intervenir de façon complémentaire l’art dramatique, spectacle « vivant » par définition, le théâtre pouvant être à la fois un outil et un atout précieux pour une éducation citoyenne aux médias et à l’information.

Le rapport du théâtre au document et à l’information est en effet historique, quand son rôle médiatique s’affirme de plus en plus sur les scènes contemporaines. En nous appuyant sur cette évolution, nous nous proposons d’évoquer quelques expérimentations et propositions permettant de développer, grâce au théâtre, l’esprit critique et la créativité des élèves. Dans l’idée d’éveiller en eux, au-delà de la cybercitoyenneté, une citoyenneté humaniste, pleine et entière.

Théâtre, éducation, info-documentation : petite revue d’hier à aujourd’hui

Théâtre et éducation : d’ennemis à amis

Les relations entre théâtre et éducation n’ont pas démarré sous les meilleurs auspices. Philippe Meirieu rappelle à quel point, de Platon à Rousseau, nombre de philosophes honnissaient ce divertissement qui s’opposait à la raison, ce « théâtre d’ombres » confiné au fond de la caverne, lieu de la séduction et du désordre (Lallias et Loriol, 2002). Si la tradition opposait l’approche éducative à l’approche artistique, c’est que pour Platon, le théâtre était « l’expression de la diversité et de la singularité », s’opposant à la recherche d’une élévation vers les idées générales, pour faire accéder l’esprit à « l’intelligence des choses ». D’un côté l’illusion, de l’autre la connaissance. Dualité qui subsista jusqu’au XVIIIe siècle dans la conception de l’éducation, selon Condorcet, chantre de l’instruction, qui prônait lui aussi de ne s’adresser qu’à l’intelligence et à la raison. Des voix contraires émergeaient déjà cependant, telle celle de Le Pelletier de Saint-Fargeau, qui voyait en l’expression artistique un moyen de « souder les hommes » pour « construire une nation » (ibid.). Le chant, la danse et le théâtre pouvant stimuler une solidarité que la seule raison ne serait pas à même d’engendrer.

Parallèlement, les Jésuites, sous l’impulsion d’Ignace de Loyola, avaient déjà découvert les vertus pédagogiques du théâtre, « véritable outil de formation de l’intériorité », reconnues plus tard par Maria Montessori, Makarenko, Germaine Tortel ou Fernand Deligny. « La pratique du théâtre permet de lutter contre l’insignifiance, contre le verbalisme du propos, contre l’agitation permanente du corps. » Un travail sur le geste et la maîtrise de soi, moyen pédagogique de « construction de la personne dans une collectivité » dont s’emparera également l’éducation populaire (ibid.)

La réflexion de Meirieu quant au rôle que le théâtre peut assumer face à la télévision est particulièrement intéressante, car elle est tout à fait transférable au dilemme auquel nous sommes confrontés quant à la submersion de l’information en milieu numérique, avec des temps d’exposition au web des élèves encore bien supérieurs à ceux évoqués à l’époque pour la télévision par le chercheur. Quand celui-ci évoque une consommation individualisée et passive, aléatoire et intermittente, elle se retrouve ô combien amplifiée dans les fils d’actualité des réseaux sociaux numériques, Gilles Sahut renchérissant en 2025 sur l’attention dispersée et flottante induite par la pratique du « double-écran » chez les jeunes générations (Sahut, 2025). Même la « grand-messe » du journal de vingt heures perd du terrain face à la souplesse et à la praticité du streaming, du visionnage et de l’écoute à la demande.

On serait ainsi passé dans l’ère de « l’anti-spectacle ». Mais Platon ne s’en réjouirait pas pour autant, quand bien même la caverne tiendrait désormais dans la main, ayant pris les dimensions miniatures et la platitude rectangulaire d’un smartphone. Aussi, quand Meirieu présente le théâtre comme un remède à la distraction permanente, « un antidote particulièrement puissant à cette dispersion du regard et à cette fragmentation de l’image et de la parole » (Lallias et Loriol, 2002), nous lui accordons notre attention. Se consacrer à une activité commune, vécue de manière collective, n’est plus si fréquent au XXIe siècle, mais peut d’autant plus faire sens.

Théâtre et information : le rôle dramaturgique du document

Si le théâtre est un genre littéraire de fiction, relié au mythe et à la fable, ses rapports à la réalité ont souvent été, au cours de son histoire, explicitement concrets. Sa relation à l’histoire, à la politique, au document, a marqué certaines grandes œuvres du répertoire mais aussi tracé une voie marginale à travers le théâtre documentaire.

La relation du théâtre à l’histoire est la plus évidente, ayant fait les grandes heures du théâtre élisabéthain grâce aux œuvres de Marlowe et Shakespeare. Si l’histoire constitue en France le cadre des tragédies classiques de Racine, il faudra cependant attendre la révolution romantique pour voir émerger le drame historique, avec Hugo et Musset, le fait historique devenant sujet premier du drame, avec une recherche d’authenticité et une restitution des événements s’appuyant sur des documents authentiques, qui peuvent même être littéralement cités (Périn, 2011). Ainsi Georg Büchner, en 1835, s’appuie-t-il sur L’Histoire de la Révolution française d’Adolphe Thiers pour créer sa pièce La Mort de Danton, en intégrant littéralement des passages de Thiers dans son texte.

Le drame historique précède ainsi ce que l’on entendra comme le théâtre politique, dans le sens où il s’appuie sur l’histoire et sur l’actualité politique et utilise des documents authentiques. Dans le théâtre d’Erwin Piscator des années 1920, articles de presse, rapports, matériau de communication et de propagande, extraits cinématographiques, constituent une matière première au service d’un débat d’idées. Organisés et mis en scène par des dispositifs scéniques inventifs, ils servent un propos véhément pour happer le spectateur, parfois avec une certaine brutalité. « Ce théâtre revendique une mission sociale : éduquer, édifier, faire participer le spectateur. » (ibid.) Principe que l’on retrouve au même moment dans le théâtre d’agit-prop (Agitation Propaganda) venu de la Russie soviétique, conçu pour mobiliser le public sur des questions sociales, économiques et politiques. Plus que la recherche de divertissement, et que la recherche esthétique, ce théâtre cherche à provoquer une prise de conscience et à inciter à l’action.

Le Théâtre de l’Opprimé du dramaturge brésilien Augusto Boal vise lui aussi à utiliser le théâtre comme un outil de transformation sociale et politique, en élaborant des techniques originales dont certaines seront reprises par les secteurs de l’éducation et du social. Parmi ces techniques, citons le théâtre forum, dans lequel le spectateur devient acteur, invité à intervenir dans la représentation pour proposer des solutions aux problèmes présentés sur la scène ; le théâtre image, qui mobilise les corps pour représenter des situations d’oppression ; le théâtre « invisible », joué dans les lieux publics sans que le public sache qu’il s’agit de théâtre et le théâtre journal, qui met en scène les nouvelles et événements afin de les analyser et de les critiquer.

Comme toutes ces formes historiques du théâtre politique, le théâtre documentaire a par définition recours aux documents : articles de journaux, rapports, transcriptions de procès, archives audio et vidéo… Le terme a d’abord été énoncé par le dramaturge allemand Peter Weiss au sujet de sa pièce L’Instruction. Un an après le procès de Francfort (1964), l’œuvre raconte la comparution de plusieurs responsables du camp d’Auschwitz, l’auteur ayant assisté lui-même au procès. Mais contrairement au théâtre politique, son idée consiste à restituer les témoignages aussi directement que possible. « Cette approche radicale a pour but de livrer une réalité dépouillée d’intention, d’explication ou d’un quelconque filtre. » (ibid.) Bien sûr, la présentation dramaturgique implique la collecte et la sélection des textes, un agencement qui sont autant de choix effectués par l’auteur. Mais on se rapproche dans ce théâtre du verbatim auquel s’emploient parfois aussi les journalistes.

Cette pièce influencera ainsi dans les années 1990 en Angleterre le théâtre verbatim, qui associe la forme théâtrale à une démarche journalistique. À la recherche d’authenticité, le dramaturge tend à l’objectivité. Aux États-Unis, l’une des pièces les plus influentes du théâtre verbatim demeure The Laramie Project (2000) par Moisés Kaufman et les membres du projet Tectonic Theater. La pièce, qui relate les réactions au meurtre en 1998 d’un étudiant gay de l’université du Wyoming, s’appuie sur des centaines d’entretiens réalisés par la compagnie avec les habitants de la ville, ainsi que sur des reportages publiés par les médias. « Cette forme théâtrale, par la place prépondérante qu’elle fait à l’actualité et à sa diffusion, invite aussi à une réflexion sur l’information et la manière dont elle est donnée à voir et à entendre par les médias : prélèvement, sources, choix, objectifs, angle de présentation, public cible, organisation du propos, adjonction de matériaux à titre illustratif ou argumentatif, moyens de diffusion, moyens de réception … » (ibid.) Nous voici donc au cœur des missions de l’EMI.

L’avènement d’un théâtre médiatique et pédagogique

La diversité des rapports du théâtre à l’information s’inspire aujourd’hui de toutes ces formes et la programmation contemporaine d’un certain nombre de théâtres révèle un engouement pour le document et l’actualité, accompagné d’un engagement pédagogique envers le grand public comme le public scolaire. Les angles d’approche sont divers : enquêtes, journalisme d’investigation, débats, sujets de société, ateliers pédagogiques… les théâtres proposent des formes de médiation originales et novatrices de l’information.

 

Figure 1 – L’édition d’automne du Live Magazine au Grand Rex, Paris, octobre 2025. © VBouchard

 

La forme « traditionnelle » de la relation entre théâtre et document demeure la pièce de théâtre qui, au moyen d’une documentation étayée, de l’écriture et de la mise en scène, propose un regard, une analyse, un message politique. En France, l’exemple le plus artistiquement abouti demeure le Théâtre du Soleil, dont les spectacles s’emparent de l’histoire et de l’actualité depuis plusieurs décennies à la Cartoucherie de Vincennes. D’une Révolution à l’autre, de 1789 à Ici sont les dragons (1917), la troupe se documente minutieusement, crée, voyage dans des pays en tension, accueille des troupes réfugiées, dans le rayonnement d’Ariane Mnouchkine qui n’hésite pas à s’exprimer et à s’engager directement dans les mass médias.

La compagnie Louis Brouillard de Joël Pommerat a aussi ce rapport viscéral au matériau documentaire : archives de la Révolution française pour Ça ira (1) fin de Louis, manuels de robotique ou extraits de youtubeurs pour Contes et légendes. Comme dans le cas du Théâtre du Soleil, ces matériaux très hétérogènes ne sont pas là pour produire une analyse spécialisée mais pour nourrir l’écriture au plateau des acteurs et actrices. (Artcena, 2021.)

Certaines pièces contemporaines prennent le journalisme directement pour objet, ainsi Big Mother, écrite et mise en scène par Mélody Mourey, est un thriller journalistique très actuel sur la manipulation de masse à l’heure du big data. Le journalisme a par ailleurs son écrin théâtral au sein du Théâtre de Poche-Montparnasse, dirigé par le journaliste Philippe Tesson de 2013 à 2023, qui affirmait au Point en 2020 : « [Le théâtre est] le lieu d’où l’on voit ce qui se passe avec la distance nécessaire pour ne pas céder à la peur, à la haine, à l’ennui, à l’angoisse ou – pire – à l’emprise des distractions consensuelles et technologiques. » Où l’on retrouve les préoccupations de Meirieu… Le rêve de Philippe Tesson, ancien directeur de Combat et fondateur du Quotidien de Paris, de réaliser un véritable journal est d’ailleurs approché depuis 2014 par le projet Live Mag.

Live Magazine, c’est, comme on peut le lire sur son site web, « un journal vivant sur scène et sans captation, où se succèdent des journalistes et des auteur(e)s qui racontent des histoires en images, en sons, en mots, en dessins (et juste aussi sans rien). Il y a des rubriques et des pages qui se tournent sans transition comme dans un vrai magazine. Sauf que c’est un moment partagé collectivement, une expérience autour du récit ». Les journalistes sont mis à l’honneur, invités à monter sur scène. « Un spectacle d’information, mais surtout pas une information spectacle », insiste sa créatrice Florence Martin-Kessler. « Les auteurs viennent nous raconter une histoire inédite qui n’est pas une fiction, mais bien le fruit d’un travail journalistique rigoureux, fact-checké et coconstruit avec nous. » (Stratégies, 12 septembre 2019). Au magazine, est venu se greffer la Live Mag Académie à destination des jeunes de 13 à 18 ans : une invitation au spectacle suivie d’une rencontre avec l’un des journalistes de l’édition et de la réalisation d’un reportage sur cette rencontre.

Pédagogie aussi au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, où les « pièces d’actualité » initiées par Marie-José Malis sont des invitations aux artistes à mener un travail d’enquête et de recherches artistiques sur une thématique en lien avec le territoire. Une expérience menée en partenariat avec des lycées dans le cadre de la Convention Régionale pour l’Éducation Artistique et Culturelle (CREAC). En complicité avec les artistes intervenants, les élèves participent à l’écriture scénique, et pensent la mise en scène d’un court spectacle autour d’un sujet choisi ensemble : fake news, médias et utopies ont été les thèmes élus lors de la dernière saison.

La Comédie de Saint-Étienne parle quant à elle de « théâtre documenté » au sujet d’un parcours de quatre spectacles proposé de janvier à mars 2025. L’introduction du dossier thématique rédigé par Vanessa Facente et Lionel Bébin, professeurs relais de la Comédie, est on ne peut plus explicite quant au rôle que le théâtre peut jouer dans l’EMI : « Dans notre époque marquée par les fake news et vérités alternatives, le théâtre semble de plus en plus tenté de s’emparer de matériaux historiques, sociologiques, économiques, linguistiques, afin d’interroger la réalité de notre monde troublé. Ce questionnement, qui s’apparente à un travail journalistique fouillé, passe donc par l’observation de faits de société, la recherche et la collecte de documents variés, des enquêtes de terrain, des entretiens, la parole de témoins et/ou d’expert.es, la vérification des sources. »

Cette revue, loin d’être exhaustive, du théâtre médiatique et pédagogique ne peut enfin passer à côté de la passionnante innovation du Théâtre de la Concorde à Paris, dont le leitmotiv « Art et démocratie » s’incarne de façon si originale en scène : reprenant plusieurs des formes évoquées ci-dessus (pièces de théâtre, performances, débats, ateliers pédagogiques…), il a pour projet de mettre en scène et en débat la démocratie, pour penser les enjeux démocratiques et sociétaux du monde contemporain.

De l’usage du théâtre en EMI : expérimentations et propositions

Théâtre et esprit critique

Il y a donc de la part des théâtres une prise de conscience du rôle informationnel du théâtre, de son pouvoir de dire et de faire réfléchir sur des sujets d’actualité, politiques et sociétaux. Pouvoir que possèdent en premier lieu les médias numériques, avec des différences notables cependant : l’information web est noyée dans un flux ininterrompu et hétéroclite de contenus. Elle implique des compétences de sélection et d’analyse de l’information très avancées que généralement le public scolaire et une partie du grand public ne possèdent pas. La presse, la radio, la télévision sélectionnent et hiérarchisent l’information, mais elles se « consomment » le plus souvent seul, ou dans un cercle très restreint, avec, comme pour le web, une attention limitée et souvent dispersée. Le théâtre a le pouvoir de réunir une communauté, de focaliser l’attention, de valoriser son objet comme nul autre média, à l’exception peut-être du cinéma qui présente certaines caractéristiques identiques. Mais le théâtre a aussi celui, devenu si rare, de se défaire de l’image (même si des images filmées peuvent trouver leur place dans une représentation), de la remplacer par des humains en présence. Acteurs et spectateurs partagent un même espace dans un temps synchrone, impliquant le public plus que ne peuvent le faire des images visionnées distraitement dans le confort de son chez-soi, l’inconfort d’une itinérance ou même sur un grand écran.

Les propositions novatrices de ces théâtres peuvent être saisies par les enseignants et les professeurs documentalistes, en particulier pour s’inscrire dans une démarche globale d’Éducation aux médias et à l’information. La sortie au théâtre peut ainsi constituer le point pivot de séquences pédagogiques simples ou plus élaborées, en répondant à l’opportunité des médiations proposées ou en réalisant soi-même une médiation autour des événements théâtraux : recherche d’information sur le sujet du spectacle, exposés, rencontres, débats… En permettant d’aborder l’actualité d’une autre façon, moins immédiate, plus réflexive, et en intégrant un regard artistique et une dimension sociale, le théâtre devient alors un média privilégié pour s’informer, élargir son horizon, appréhender le monde et sa complexité, se forger son opinion et développer son esprit critique.

En dehors des occasions fournies par le théâtre documentaire, le théâtre de fiction peut lui aussi être saisi pour développer l’esprit critique des élèves. Nous avons ainsi pu expérimenter un travail sur la critique dramatique qui, dans le spectre large de son acception, permet d’aborder des situations de communication diverses, allant des avis de spectateurs aux articles de journalistes professionnels (print et web), en passant par les posts de réseaux sociaux et les articles de blogueurs. En y adjoignant les textes de communication de théâtres et ceux des billetteries en ligne, cela a permis aux élèves d’analyser et de classifier les écrits papier et numériques selon l’auteur, sa fonction, le support de la publication et son intention.

Afin de mieux comprendre le type et les motivations des écrits sur le web, et de développer un regard critique sur le message transmis, les élèves, forts de deux spectacles vus en sortie, ont ensuite rédigé eux-mêmes ces messages, de façon personnelle puis au moyen de jeux de rôles, dans le cadre de messages privés et publics, anonymes ou engageant l’identité publique du rédacteur, en prenant en compte le contexte, le vécu et l’intention particulière de l’émetteur.

Les élèves ont ainsi pu explorer différentes situations de communication sur le web ; en lecture, pour exercer leur esprit critique au niveau de la réception du message, et en écriture, pour adapter leur communication au milieu d’interaction.

Théâtre et créativité

On a déjà évoqué le fait que le théâtre est un outil puissant pour travailler l’expression orale, le langage non verbal et les compétences psycho-sociales, le théâtre forum présentant sur ce dernier point des atouts intéressants, en s’intégrant dans un programme pHARe[3] par exemple. Songeons cependant que le théâtre est tout aussi indiqué pour travailler l’expression écrite, ainsi que les compétences numériques.

L’IA étant désormais sur le devant de la scène de l’EMI, elle peut tout à fait être intégrée à une séquence s’appuyant sur le théâtre. Nous avons essayé dans ce cadre de travailler avec les IA génératives, sachant les dilemmes rencontrés par les enseignants concernant l’usage de celles-ci par les élèves : leur méconnaissance de son fonctionnement, leurs mésusages et les questions de « triche » et de dette cognitive qui s’ensuivent.

Nous avons ainsi utilisé des IA génératives pour rédiger une critique dramatique de type journalistique. Les élèves ont d’abord demandé une critique sur une des pièces vues sans consigne particulière – les premiers prompts étaient donc très succincts et insuffisants. Par conséquent, les réponses de l’IA étaient vagues et creuses (quoique structurées), et surtout, pour qui avait vu la pièce, force était de constater qu’il y manquait l’essentiel. L’IA a aussi généré des hallucinations flagrantes qui n’ont pas manqué d’interpeller les élèves. Le fait de mettre ceux-ci en position d’experts – eux ont vu la pièce, l’IA non – leur a fait prendre conscience de façon évidente des imprécisions et erreurs pouvant être commises par une IA.

Nous avons ensuite travaillé les prompts à l’aide de la méthode ACTIF (action, contexte, tonalité, identité, format) pour arriver à des résultats qui nous ont parus au premier abord acceptables, tout en constatant que les textes produits semblaient passe-partout et pouvaient s’appliquer à quasiment n’importe quelle pièce. La lecture de quelques critiques réelles de journalistes sur les pièces concernées a fait percevoir aux élèves une nette différence avec des papiers « d’humains », en termes d’angle, de détails, et de style. La dernière étape nous a donc conduits à reprendre la base proposée par l’IA pour itérer sa demande et corriger sa critique, en la nourrissant d’exemples et de son point de vue personnel. Certains ont préféré repartir de zéro en mettant complètement de côté les réponses de l’IA.

Les élèves ont ainsi appris à pousser l’IA pour en obtenir de meilleurs résultats (compétences numériques), à se méfier de la fiabilité de l’IA (esprit critique), et surtout à valoriser leur propre expérience et appréciation, pour personnaliser et vivifier un texte (créativité).

Toute sortie au théâtre peut ainsi faire l’objet de rédaction d’articles, en s’inscrivant dans un genre journalistique particulier (critique, mais aussi reportage, portrait, entretien…), ou bien de réalisation de podcasts et de vidéos, mobilisant les compétences numériques des élèves pour la mise en page ou le montage. La préparation d’une émission radio de critique dramatique, par exemple, que nous avons également mise en œuvre, peut être l’occasion de travailler l’écriture collaborative en élaborant le conducteur sur des pads numériques.

 

Figure 2 – L’enregistrement de l’émission Le Masque et la Plume de France Inter au Théâtre de l’Alliance française, Paris, janvier 2025. © VBouchard

 

De façon plus ambitieuse, à l’instar de la proposition du Théâtre de la Commune, on peut également envisager l’écriture et la représentation d’une pièce de théâtre prenant pour objet un sujet info-communicationnel : journalisme, réseaux sociaux, cyberharcèlement, fake news, IA, big data, captation de l’attention, impact environnemental du numérique… les sujets à explorer ne manquent pas. La pièce de Sylvain Levey, Michelle doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz ?, partant d’un fait divers réel qui a enflammé les réseaux sociaux, est un exemple pertinent d’écriture fictionnelle qui peut inspirer d’autres sujets sur les pratiques non formelles des élèves.

Si l’on se lance dans la création d’une pièce de théâtre documentaire, cela nécessitera de réunir une documentation pertinente, possiblement des enquêtes et des entretiens, et d’apprendre à l’exploiter en déployant alors la démarche journalistique qui met à l’œuvre la fabrique de l’information.

Théâtre et citoyenneté

Ainsi, au-delà de sa valeur littéraire et artistique, le théâtre peut être considéré comme un média, si l’on entend par là « un dispositif de communication impliquant mettant en œuvre différents types de langages, de techniques, investissant différents genres, véhiculant des représentations qui seront reçues par des publics, et associé enfin à une instance de production ». (Mayeur, 2023.) Comme les autres médias, il peut comporter une forte composante documentaire. Cependant, il se distingue des médias de masse en intégrant « une spécificité d’immédiateté, de présence ». Ingrid Mayeur cite à ce sujet Didier Plassard qui écrit : « On peut considérer que le partage du sens et de l’émotion, dont Schiller faisait déjà l’une des clés de l’utilité morale du théâtre, permet la construction d’un sentiment de communauté rendu plus précieux encore aujourd’hui. » (Plassard, 2019.)

La réflexion fait écho à l’Enseignement moral et civique dans lequel s’intègre l’EMI, sous l’acronyme ECMI (Éducation citoyenne aux médias et à l’information). Qu’il s’agisse de théâtre documentaire, documenté, ou bien de théâtre image ou forum, l’art dramatique comporte une double fonction :

D’un côté, une dimension artistique/esthétique qui se traduit par une compréhension et une bonne utilisation d’une méthode théâtrale. De l’autre, une dimension plus sociale/politique qui cherche à amener les élèves à représenter et à poser un regard critique sur des phénomènes dans un climat de bienveillance et d’écoute de chacun, mais aussi dans l’objectif de pouvoir discuter et débattre des situations proposées et de leur inscription dans la société. (Mayeur, 2023.)

Comme l’affirment Vanessa Facente et Lionel Bébin au sujet du théâtre documenté, « l’apport scientifique et politique de ce théâtre, la dimension d’authenticité qu’il véhicule est une source non négligeable d’intérêt et d’empathie chez la plupart des élèves ». Intérêt et empathie sont les premiers pas vers la motivation à réfléchir, agir, s’engager. C’est à partir des « manières de voir » que l’on peut élaborer des « manières d’agir ». (Mayeur, 2023.)

Nous pourrions ainsi imaginer un projet transdisciplinaire qui permettrait de réaliser avec les élèves une performance alliant travail journalistique et artistique, mettant en scène textes, entretiens, audio, vidéo, musique, arts plastiques, et toute option ou spécialité d’enseignement artistique proposée au sein d’un lycée (théâtre bien sûr, mais aussi musique, danse, cirque, cinéma…). Si elle peut être commencée modestement, au CDI, une telle réalisation peut aussi s’intégrer à un projet d’établissement, dans une démarche d’ouverture, de partage des valeurs républicaines et démocratiques. L’ECMI se présenterait ainsi comme un vecteur fédérateur d’enseignements trop souvent cloisonnés, pour créer du lien au sein de la communauté éducative et redonner du sens aux apprentissages dans une démarche à la fois info-communicationnelle, artistique et citoyenne.

 

Face à la déferlante technologique dans le monde info-communicationnel et à la complexité d’une IA qui bouleverse les usages, l’Éducation nationale tente d’armer les élèves, proposant en priorité une Éducation aux médias et à l’information centrée sur les environnements numériques. Parallèlement, un besoin et une volonté de s’inscrire dans le réel, de réagir à l’actualité, avec une ambition pédagogique assumée, émerge dans les institutions théâtrales, dans la lignée du théâtre documentaire et politique. Le théâtre, spectacle vivant par excellence, art total qui embrasse de multiples disciplines intellectuelles et artistiques, mérite d’être exploré comme une expérience et un apprentissage complémentaires, car ses caractéristiques ancestrales sont justement celles dont nous privent l’abondance des images et les flux continus : l’unicité, la présence, le partage, la focalisation. Le théâtre permet de revaloriser l’information et le document à travers une expérience partagée, de susciter des émotions esthétiques et empathiques plus que violentes, éphémères et interchangeables. Le recul qu’il propose permet ainsi le développement des quatre compétences centrales du XXIe siècle définies par l’Unesco : la pensée critique, la créativité, la coopération, la communication. Dans l’idée d’éveiller un citoyen connecté à lui-même, aux autres et au monde :  un citoyen réfléchi, habile et créateur.