Élargir l’expertise des professeurs documentalistes à l’échelle européenne, un enjeu démocratique

Dans un contexte européen de plus en plus sensible aux risques de désinformation, d’ingérence numérique et de manipulation des opinions, le rôle des professeurs documentalistes revêt une importance stratégique, non seulement pour la valorisation du métier, mais aussi face à l’urgence d’une éducation commune à la citoyenneté numérique. Cet article s’appuie sur plusieurs années d’expérience Erasmus+ et met en lumière la nécessité de mutualiser, de reconnaître et de faire émerger la spécificité des compétences info-documentaires dans l’enseignement à l’échelle européenne. Une question s’est imposée au fil des échanges : et si les professeurs documentalistes, forts de leur expertise, apportaient leurs compétences au cœur d’un projet européen commun ?

 L’EMI et l’expérience ERASMUS+ 

Professeure documentaliste en collège, je coordonne le programme ERASMUS+ dans mon établissement depuis 2017. En 2022, nous avons obtenu l’accréditation, valable jusqu’en 2027. Ce cadre me permet de concevoir, de diriger et de mettre en œuvre des projets transnationaux[1] dont l’un des objectifs est de développer chez les élèves une lecture critique des productions médiatiques reçues (les contenus créés et diffusés par tous les médias dans le but de divertir, de commercialiser ou de diffuser un message). Le programme ERASMUS+ constitue également un contexte privilégié pour nous, professeur·e·s documentalistes, afin de faire connaître et valoriser notre métier à l’international. Nos missions suscitent un intérêt particulier auprès de nos collègues européens, tant par leur diversité que par leur ancrage dans les problématiques éducatives actuelles. Ils manifestent également un vif intérêt pour l’apport de l’information-documentation dans la construction des projets et le déroulement des activités. Ainsi, les actions pédagogiques que nous avons conçues et que nous continuons à mettre en œuvre dans ces projets suivent l’approche proposée par Landry et Basque (2015) qui élargit l’analyse au-delà des simples contenus pour y inclure les contextes sociaux, culturels, économiques, technologiques et politiques dans lesquels les messages ont été produits et communiqués. Des projets tels que Citizen 3.0., Nos différences font nos richesses, MEM : Histoire et mémoire, Aliments KM0, Contes et légendes de nos régions, Stéréotypes et identités ont été menés de façon transversale depuis 2017 avec des groupes d’élèves de 4e, de 3e, et de 5e. Ils ont permis la co-construction de séances centrées sur l’EMI, l’analyse critique des médias, les questions d’égalité et d’identité, ainsi que l’usage d’outils numériques collaboratifs. L’expérience de mobilité offre de nouvelles perspectives de partage et d’enrichissement mutuel des pratiques professionnelles. Elle constitue également un cadre propice à l’adaptation des séquences pédagogiques à des contextes nationaux différents, offrant ainsi une véritable ouverture sur le monde, ancrée dans la réalité.

Projets ERASMUS+ et pédagogies transnationales : trois exemples concrets[2]

Je voudrais m’arrêter sur trois projets qui, par leur thématique, ont particulièrement mis en avant la nécessité d’intégrer dans la pédagogie de projet des savoirs et des compétences issues de la littératie médiatique. Je fais de cette manière le lien avec le rapport L’éducation aux médias et l’autonomisation des utilisateurs de l’Observatoire européen de l’audiovisuel (Lacourt, 2024) qui insiste sur la nécessité de l’acquisition par les élèves de compétences qui vont bien au-delà de la simple consommation de contenus et qui s’articulent autour de la pensée critique, de la créativité et de la production médiatique, dans un contexte marqué par les évolutions numériques rapides, notamment l’intelligence artificielle.

Citoyen2.0 (2017–2019)

Ce premier projet s’est structuré autour de la citoyenneté numérique dont l’objet central d’étude était l’EMI. Les élèves ont travaillé sur l’identité numérique, les données personnelles, les algorithmes, le cyberharcèlement et les droits et devoirs du citoyen sur Internet. Les productions collaboratives (vidéos, infographies, podcasts) ont été pensées comme des supports de prévention et de sensibilisation pour leurs pairs. Nous avons également construit un parcours en EMI fondé sur des apports théoriques, des expérimentations et des productions collectives.

Nos différences font nos richesses (2019–2021)

Projet interculturel centré sur l’altérité, la tolérance et les représentations. L’EMI a permis d’apporter une lecture critique des stéréotypes véhiculés par les discours médiatiques. En comparant leurs expériences et productions, les élèves ont découvert comment les cultures nationales façonnent les perceptions. Ils ont réalisé des présentations croisées et échangé sur les différences culturelles, linguistiques et sociales. Des enquêtes ont été menées et les élèves ont créé divers supports collaboratifs (diaporamas, vidéos, affiches) valorisant la diversité et le vivre-ensemble. Leurs observations ont été soumises au Parlement des jeunes européens et ils ont rédigé des textes en intégrant des éléments culturels propres à chaque pays participant.

Stéréotypes et identité (2024–2025)

Ce projet récent a souligné combien l’EMI pouvait s’articuler avec des objectifs d’éducation à la diversité. En s’appuyant sur les outils numériques collaboratifs, les élèves ont déconstruit ensemble des représentations genrées, sociales ou culturelles présentes dans les productions médiatiques : publicités, réseaux sociaux, littérature. Les résultats ont été variés : podcasts, vidéos, jeu de cartes pour déconstruire les stéréotypes liés au genre, à l’origine, et à la culture, débats, réécritures, rencontre avec un auteur et une prise de conscience collective. Pour l’ensemble des projets, la démarche est restée la même : co-construction des savoirs à partir d’enquêtes et d’expériences partagées ; pédagogie de projet et apprentissage collaboratif transnational ; utilisation des outils de l’EMI pour la déconstruction, la contextualisation et l’appropriation des informations recueillies par la production médiatique. Cette approche  a permis aux élèves non seulement d’analyser l’information, mais aussi de participer à son élaboration, afin de comprendre les logiques de production et de diffusion, ainsi que les enjeux sociétaux.

Les activités lors de la mobilité à Metz. Présentation faite par les élèves – Lucia Jalba

Coopérations et mobilités européennes : valorisation du métier de professeur documentaliste

Elèves de 2de du Lycée M. Eminescu, de Bucarest, en cours d’EMI, L. Jalba

Depuis 2017, nous avons collaboré et coopéré avec la Grèce, l’Italie, la Hongrie et la Slovaquie, et développé des partenariats durables avec l’Espagne, la Lituanie et la Roumanie. Bien plus que de simples échanges de pratiques, ces mobilités ont permis de tisser de véritables coopérations pédagogiques entre élèves et enseignants, tout en ouvrant une fenêtre inattendue sur une spécificité française peu connue en Europe : le métier de professeur documentaliste. Dès les premiers échanges, nos collègues partenaires – en particulier espagnols, lituaniens et roumains – ont manifesté une réelle curiosité envers le fonctionnement du Centre de Documentation et d’Information. Très vite, le CDI est devenu un lieu de découverte à travers les espaces proposés : lecture, travail en autonomie, accès libre aux ressources numériques et imprimées, mais aussi grâce aux séances pédagogiques auxquelles ils ont assisté. Le cadre d’échange, de mutualisation et de partage offert par le programme Erasmus+ prend ici tout son sens pour les professeurs documentalistes. Ces projets constituent une véritable opportunité : ils permettent de valoriser notre profession, de l’inscrire dans la dynamique européenne de la littératie médiatique, d’intégrer l’info-documentation comme une composante essentielle de cette dynamique, et d’exporter nos savoirs et pratiques à l’étranger par le biais de formations transnationales.

L’information-documentation et l’EMI : des champs disciplinaires à exporter

 Lors de certaines mobilités, une nouvelle étape s’est naturellement construite. En Roumanie et en Lituanie notamment, les collègues partenaires ont sollicité des séances d’EMI à destination de leurs élèves. Le choix de la langue française comme langue de communication (LV1 en Roumanie, LV2 en Lituanie) a permis d’ancrer ces séances dans la progression linguistique des classes et de développer en même temps une approche critique des médias. Les collègues européens, professeures de français, également présentes lors des séances, intervenaient ponctuellement en langue maternelle pour faciliter la compréhension des élèves. Cette configuration a donné lieu à une co-animation plurilingue particulièrement riche, favorisant les échanges interculturels et renforçant la dynamique pédagogique. Au fil de ces mobilités, et au-delà de mon rôle d’intervenante, j’ai aussi pu observer les pratiques pédagogiques des établissements partenaires. Partout, l’EMI est présente, mais souvent de façon sous-jacente et implicite : elle est disséminée dans les cours de langue, l’éducation artistique, l’histoire ou encore les études sociales. Les approches sont variées et souvent actives : projets d’expression, débats, création audiovisuelle, productions numériques. Cependant, le référentiel EMI comme champ structuré, avec des contenus, des séances, des progressions et des compétences transversales développées de manière explicite, est rarement identifié en tant que tel et l’interdisciplinarité reste timide. Ainsi, l’apport de l’information-documentation et les savoirs informationnels, documentaires et médiatiques, comme domaine autonome de formation se trouve dilué, peut-être faute d’un personnel dédié.

Classe de 5e, Scoala gimnaziala Nicolae Titulescu, Bucuresti 5. L. Jalba, 2023

 

Co-construction et adaptation des séquences pédagogiques

Dans cette perspective de coopération, après concertation avec mes collègues européens et avec l’accord de la direction, j’ai sollicité et obtenu auprès de l’agence Erasmus+ France / Education Formation deux mobilités courtes d’enseignement en EMI à Bucarest (Roumanie) : de janvier à février 2023 (trois semaines) à la Scoala gimnaziala Nicolae Titulescu et au Collège national Mihai Eminescu[3], puis en octobre 2024 (deux semaines) au Collège national Școala Centrală. Les thématiques travaillées ont été définies en commun avec les collègues roumaines : identité numérique[4], égalité filles-garçons[5], rumeurs[6]. Adapter ces séquences pédagogiques récurrentes dans mes progressions annuelles à de nouveaux contextes et les confronter à d’autres publics d’apprenants a représenté un véritable changement de perspective, une forme d’auto-formation. Cela m’a amenée à repenser mes propres pratiques professionnelles, que j’ai réadaptées à mon retour, à travers une approche didactique différente, fondée davantage sur une progression flexible au fil de l’année, sensible aux besoins des élèves et à la fois cohérente dans l’acquisition de savoirs et de compétences. Par ailleurs, en raison du format court des interventions (3 à 4 séances par classe), j’ai conçu mes séances pédagogiques comme des « modules » aux objectifs proches de ceux de l’éducation populaire : favoriser l’accès à la culture médiatique et permettre l’exercice de la citoyenneté par le développement de l’esprit critique.

La bibliothèque de l’École centrale de Bucarest.
Couloir à l’intérieur de l’École centrale. Source : https://nou.cnscb.ro/

 

Particularités du système éducatif roumain : le bilinguisme et le développement des CDI

Manuel de français. L. Jalba

Il est important de souligner ici que la Roumanie fait partie de nos pays partenaires pérennes depuis 2017, à la fois en raison des liens privilégiés que nous avons tissés avec les collègues et de la spécificité de son système éducatif. Selon l’Institut français de Bucarest, la Roumanie compte 25 lycées à sections bilingues francophones, dont 18 ont obtenu le LabelFrancÉducation[7], attribué par le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères aux établissements étrangers qui dispensent un enseignement bilingue en français. Lors de l’année scolaire 2024-2025, plus de 190 000 élèves apprenaient le français en LV1 et plus de 970 000 en LV2 (données du ministère roumain de l’enseignement). Bien que les bibliothèques scolaires existent partout en Europe, la fonction pédagogique du CDI, et plus encore, les missions spécifiques du professeur documentaliste, suscitent un vif intérêt. Inspiré par le modèle français, un projet de transformation des bibliothèques scolaires en Centres de Documentation et d’Information (CDI) existe en Roumanie depuis les années 2000. Un texte publié au Journal officiel en octobre 2011[8] encadre l’organisation et le fonctionnement des bibliothèques scolaires et des centres de documentation et d’information.

Sur le terrain : un CDI sans professeur documentaliste

Sur le terrain, la réalité est différente. À l’École centrale de Bucarest, établissement d’environ 1600 élèves, où j’ai effectué ma mission d’enseignement en octobre 2024, il existe une bibliothèque scolaire gérée par une bibliothécaire, ainsi qu’un espace CDI doté d’un tableau blanc interactif (TBI) et de mobilier adapté au travail en groupe, mais aucun professeur documentaliste n’est en poste. En effet, si l’article 26 du cadre de référence précise que

dans un centre de documentation et d’information d’une unité éducative, le professeur documentaliste et le bibliothécaire scolaire peuvent tous deux exercer leurs fonctions, sous réserve d’être inclus dans le nombre de postes approuvés et financés conformément à la loi,

l’article 24 peut dissuader les futurs enseignants de s’orienter vers le métier de professeur documentaliste. Il stipule que

l’activité du professeur documentaliste se déroule sur 40 heures par semaine, réparties comme suit : 18 heures d’activités d’enseignement avec les élèves, individuellement ou en partenariat avec des enseignants. Ces activités comprennent l’initiation à la recherche documentaire, les activités scolaires, les projets d’enseignement disciplinaire et transdisciplinaire, l’éducation à la culture, les animations culturelles, l’orientation scolaire et professionnelle, les activités de soutien aux élèves ayant des difficultés d’apprentissage, etc. Ces activités sont menées pendant ou en dehors du programme scolaire, en classe complète ou avec des groupes d’élèves[9].

Une circulation des idées pas toujours adaptée au contexte local

Nous sommes là face un exemple concret de ce que Pierre Bourdieu appelait « la circulation internationale des idées » qui risquent d’être mal comprises lorsqu’elles sont transposées dans un autre contexte social, différent de celui qui les a fait naître. Autrement dit, pour que l’idée s’enracine, il est nécessaire d’en expliciter le contexte de production en amont (Bourdieu, 2002). Si le modèle du CDI, en tant que lieu, a inspiré l’institution roumaine, le rôle du professeur documentaliste n’a pas été pensé en conséquence. Notre métier s’inscrit dans une histoire fondée sur la mutualisation et le partage des connaissances, et nous continuons de lutter au quotidien pour la reconnaissance et l’affirmation de notre mission pédagogique. Pour qu’un lieu vive, il lui faut une âme qui l’anime : c’est la deuxième étape qui devrait être envisagée dans le plan de déploiement des CDI dans les établissements scolaires roumains.

État des lieux des structures scolaires d’information et de documentation en Roumanie

Le rapport « État des structures scolaires d’information et de documentation en Roumanie pour l’année scolaire 2019-2020[10] », réalisé conjointement par l’Association des bibliothécaires et la Maison du Corps Enseignant de Roumanie, s’appuie sur une étude de plus de 3 000 structures d’information et de documentation et offre un aperçu des problématiques majeures :

  • – Un manque important d’informatisation des bibliothèques scolaires et autres structures d’information et de documentation ; le patrimoine documentaire est jugé obsolète et inadapté aux programmes scolaires actuels ;
  • – Des ressources humaines insuffisamment formées dans le domaine de la bibliothéconomie et des sciences de l’information ;
  • – Un manque de communication et de collaboration entre bibliothécaires scolaires, professeurs documentalistes et enseignants ;
  • – De nombreux postes de bibliothécaire ou de professeur documentaliste sont occupés par des personnes dépourvues de formation spécialisée ;
  • – Une certaine réticence des enseignants à l’égard de la profession de bibliothécaire et de professeur documentaliste.

De manière générale, le rapport souligne des réalités qui, par certains aspects, rappellent les nôtres : la nécessité de moderniser les infrastructures et de recruter des enseignants formés afin d’améliorer la qualité des enseignements et de l’accueil proposés aux élèves et à la communauté éducative.

Vers une éducation européenne commune à la citoyenneté numérique

La Commission européenne a affirmé sa volonté d’harmoniser les politiques éducatives des États membres autour d’objectifs communs en 2017, en publiant le référentiel européen DigComp 2.1 (Digital Competence Framework for Citizens). Ce cadre s’organise autour de cinq domaines clés de compétences numériques : gestion de l’information, communication et collaboration, création de contenus numériques, sécurité et protection, résolution de problèmes. Ce texte commun a été adapté par les pays membres à leurs contextes éducatifs respectifs et a inspiré des politiques nationales en matière d’éducation à la citoyenneté numérique (ECN) : le Cadre de Référence des Compétences Numériques (CRCN) en France, España Digital 2026 en Espagne, DigCompEdu (formation des enseignants) en Lituanie et Roumanie, pour ne citer que nos pays partenaires Erasmus+. Les 28 et 29 septembre 2023, lors de la 26e session de la Conférence permanente du Conseil de l’Europe des ministres de l’Éducation à Strasbourg, l’année 2025 a été proclamée « Année européenne de l’éducation à la citoyenneté numérique ». Cette initiative s’inscrit dans un contexte marqué par le déclin de la participation démocratique, la persistance de violences et de discriminations, ainsi qu’un manque de reconnaissance institutionnelle des disciplines visant à développer les compétences démocratiques. Pour promouvoir une citoyenneté numérique responsable, critique et participative, en cohérence avec les enjeux européens et locaux, plusieurs axes stratégiques ont été définis : élever l’ECN au rang de priorité politique durable, établir une feuille de route commune pour la période 2027-2031, et faciliter l’accès à des ressources et pratiques pédagogiques innovantes, adaptées à la diversité des contextes éducatifs européens[11]. Si la prise de conscience institutionnelle n’est pas nouvelle, l’affirmation d’une politique européenne concertée en matière d’éducation aux médias et à l’information (EMI) témoigne de l’urgence. Le consensus est désormais acquis : pour garantir l’avenir démocratique de l’Europe, il faut investir dans le présent en préparant les citoyens à faire face aux défis informationnels actuels.

Les enjeux démocratiques à l’ère des plateformes algorithmiques

TikTok et les élections roumaines : chroniques d’une démocratie dans le miroir aurait pu être le titre d’un film du réalisateur roumain Radu Jude. Il s’agit pourtant de la confirmation par le réel de l’ingérence des algorithmes dans le processus démocratique d’un État membre. Pour mémoire, le 24 novembre 2024, la Roumanie organisait le premier tour de ses élections présidentielles. Quatorze candidats étaient en lice, dont cinq considérés comme favoris par les instituts de sondage. L’arrivée en tête du candidat indépendant pro-russe Calin Georgescu, avec 22,9 % des suffrages, a été une surprise-choc. Inconnu des médias traditionnels et absent des débats télévisés, il était en revanche une célébrité sur TikTok, plateforme et source d’information plébiscitée par les jeunes et les moins jeunes. Il faut savoir qu’entre 2023 et 2024, le nombre de comptes TikTok en Roumanie est passé de 7,6 à 9 millions, pour une population de 19,06 millions d’habitants[12]. Mais le véritable coup de théâtre intervient la veille du second tour, deux semaines plus tard : la Cour constitutionnelle décide l’annulation du scrutin, invoquant

la manipulation du vote des électeurs et la distorsion de l’égalité des chances entre les candidats, par l’utilisation non transparente des technologies numériques et de l’intelligence artificielle durant la campagne électorale, en violation de la législation en vigueur, ainsi que par le financement non déclaré de la campagne, y compris en ligne. […] Plus précisément, la liberté des électeurs de se forger une opinion suppose le droit d’accéder à des informations précises sur les candidats et le processus électoral, issues de toutes les sources, y compris numériques, ainsi que la protection contre toute influence indue, résultant d’actes illégaux ou disproportionnés, sur le comportement électoral[13].

La décision sera comprise par la majorité de la population comme une confiscation du vote et renforcera un sentiment anti-européen et de manipulation par la classe dirigeante.

L’EMI : un levier indispensable pour la démocratie

Quod erat demonstrandum. « L’absence d’une politique culturelle et éducative numérique à l’échelle européenne est un facteur de dépendance, voire de décadence civilisationnelle. Une éducation aux médias doit être envisagée comme un levier de souveraineté cognitive » écrivait Divina Frau-Meigs en 2018. En janvier de la même année, lors d’un entretien accordé au média en ligne Thinkervieuw, Bernard Stiegler affirmait

qu’il y a eu en Europe une réelle incapacité de réponse, due en partie à la puissance du lobbying nord-américain et à une forme de naïveté ou d’aveuglement de la part des décideurs européens. On a cru au mythe du ‘tout marché’, alors même que les États-Unis investissaient massivement dans les technologies de l’information à travers l’État fédéral, bien loin du simple laisser-faire (Stiegler, 2018).

Nous le rappelons aujourd’hui, en tant que professionnels et acteurs investis en première ligne dans le domaine de l’enseignement et de l’éducation : pour que l’Europe demeure un espace démocratique animé par des citoyens éclairés, une éducation commune à la citoyenneté numérique, dotée de moyens adéquats, s’impose. Cette introduction ne se veut pas un plaidoyer, mais un rappel du contexte dans lequel s’inscrivent nos missions, à l’heure où le métier de professeur documentaliste se révèle plus que jamais indispensable à la formation de l’esprit critique et à l’accompagnement des mutations informationnelles.

Élèves de l’École Centrale présentant la manifestation organisée pour la Journée de l’Europe, 9 mai 2025. Photo : L. Jalba

Vers une reconnaissance européenne renforcée du rôle clé des professeurs documentalistes

Avant de conclure, il convient de souligner que ces expériences ont été pour moi d’une grande richesse, notamment grâce aux échanges qu’elles ont suscités. Les élèves et les collègues rencontrés m’ont permis d’élargir mes horizons professionnels, de porter un regard neuf et distancié sur ma pratique, et de mettre en lumière les aspects originaux et positifs de notre métier, parfois oubliés dans la routine quotidienne. À la suite de ces expériences, il m’est apparu naturel, en discutant avec des collègues roumains et des professeurs documentalistes messins, d’envisager l’« exportation » de notre savoir-faire et la valorisation de notre métier à l’échelle européenne, à travers des échanges dont les modalités restent encore à définir. L’expérience ERASMUS+ et les coopérations transnationales ont démontré qu’au-delà des frontières, des cultures et des systèmes éducatifs variés, il est possible de construire une pédagogie commune autour de la citoyenneté numérique. La création d’un « Collectif européen des professeurs documentalistes pour la citoyenneté numérique » permettrait d’élargir notre périmètre d’action en promouvant l’intégration de l’EMI dans l’éducation et la société. Nos missions consisteraient à former, accompagner et assurer la médiation auprès de publics variés, y compris des adultes confrontés à l’illettrisme numérique. Il s’agit là d’une question professionnelle, mais aussi d’un véritable enjeu démocratique.