Au moment où nous écrivons ces lignes, nous apprenons avec stupeur le meurtre du caricaturiste russe Semion Skrepetski – de son vrai nom Robert Kouzovkov – opposant à Vladimir Poutine. Cette stupeur tient surtout à l’écho troublant que cette actualité fait naître avec les mots que nous écrivons. Faire taire, supprimer, mutiler, invisibiliser, intimider : les verbes de la censure sont crus, vifs et empreints de violence. En 2026, en France comme ailleurs dans le monde, les menaces qui pèsent sur la liberté d’expression et sur la démocratie sont bien réelles. Les nommer, les documenter, les interroger, c’est prendre la mesure de la fragilité de nos libertés fondamentales. Comment les protéger ? Ce numéro ne prétend pas apporter de réponses définitives. Il propose plutôt de penser différentes formes de censures, visibles ou invisibles, et d’offrir aux professeurs documentalistes des pistes de réflexion pour accompagner les jeunes dans leur compréhension du monde.

 

La première partie de ce numéro revient sur les héritages et sur les mutations de la censure. Trois chercheurs en explorent les contours. Jean-Yves Mollier, historien et spécialiste de l’édition, redessine les multiples visages de la censure à travers de célèbres exemples : de Socrate condamné à boire la ciguë parce qu’on veut le faire taire, à Madame Anastasie croquée par André Gill en 1874, jusqu’aux effets de la concentration contemporaine de l’édition française sur la visibilité des jeunes auteurs. Laurent Martin, professeur d’histoire à l’université Sorbonne Nouvelle, auteur de l’ouvrage Les censures dans le monde, s’intéresse, quant à lui, au terme même de censure, à sa polysémie et aux différences d’usage observées de part et d’autre de l’Atlantique. Enfin, Cécile Barth-Rabot, sociologue, analyse les mécanismes ayant conduit au retrait d’un album jeunesse des collections de deux bibliothèques françaises sous la pression d’élus locaux.

 

La deuxième partie documente la censure et interroge les pratiques de professionnels de l’information-documentation. Amy Marsh s’appuie sur des exemples concrets de contrôle et de censure aux États-Unis et en France pour montrer leurs effets : pertes de sens, transformations et altérations des œuvres originales. À partir d’entretiens menés auprès de deux professeurs documentalistes français et d’une enseignante bibliothécaire américaine, elle recueille leurs perceptions de ces phénomènes et de leurs évolutions. Dans son « journal de bord », Alice Dauffard livre ses doutes. Partie enseigner aux États-Unis avant sa prise de poste en CDI, elle est témoin de l’ascension du mouvement MAGA[1] et de la multiplication des livres bannis.

Vient ensuite le temps des (non) choix, des (non) acquisitions et de l’expertise documentaire. Marianne Dubail interroge le geste professionnel de sélection et d’achat d’ouvrages : qu’est-ce qu’un livre qui dérange ? Un fonds documentaire doit-il être consensuel ? Comment justifier la non-acquisition d’un ouvrage demandé par un élève ? En écho, Isabelle Miskovsky pose une autre question : faut-il se méfier de la dark romance et envisager sa censure en contexte scolaire ? Dans sa lecture critique du numéro 194 de Lecture Jeune, elle explore les arguments qui nourrissent ce débat.

 

La troisième partie invite à penser la censure comme objet d’éducation critique. Trois postures de professeurs documentalistes éclairent cette réflexion. Clément Prybylek examine l’ampleur du phénomène des livres bannis aux États-Unis. Il présente le rôle de l’organisation « Pen America » dans la défense de la liberté d’expression et montre comment cette question entre en résonance avec la lecture en lycée professionnel, où, selon ses mots : « on s’interdit tout seul de lire ». Cette réflexion le conduit à la réalisation d’une exposition destinée à faire évoluer les représentations des jeunes sur la lecture.

Isabelle Perard rappelle ensuite que « la documentation n’a jamais été neutre ». En s’appuyant sur des travaux en sciences de l’information et de la communication, elle revient sur la manière dont les algorithmes des moteurs de recherche classent les résultats. Elle souligne qu’un enjeu majeur de l’EMI consiste à faire réfléchir les jeunes à la visibilité de certains résultats quand d’autres restent invisibilisés et à mettre l’accent sur les mécanismes à l’œuvre dans la hiérarchisation de l’information et les enjeux liés aux logiques algorithmiques.

Enfin, Thibault Grison s’intéresse aux principes de modération des réseaux sociaux. Il montre comment certains utilisateurs détournent ces dispositifs pour devenir (in-)visibles en ligne. Il propose un atelier auto-ethnographique permettant de mieux comprendre les logiques de recommandation personnalisée. En guise de prolongement, Sophie Dremeau choisit de brandir la littérature comme une arme critique. Elle sort des étagères des ouvrages rebelles, engagés, qui résistent encore aux tentatives de « mise sous silence ».

 

Ce numéro d’InterCDI regorge de titres de livres à lire et à ne pas lire. Vous y découvrirez des livres interdits, des textes mobilisés comme des armes de résistance ou comme de simples invitations à lire. D’autres encore, à l’instar de Fahrenheit 451, incarnent la survivance de la littérature face à toute forme de censure.