Ce numéro est sans conteste placé sous le signe de l’engagement. À l’heure où l’Australie choisit d’interdire l’accès aux réseaux sociaux pour les jeunes de moins de 16 ans, la France poursuit la voie d’une éducation à l’information et aux médias (ÉMI) porteuse d’espoirs et de promesses. S’engager dans l’ÉMI, en France comme à l’international, questionne la professionnalité des professeurs documentalistes confrontés aux défis de la mise en œuvre concrète de cette éducation, dans des contextes d’apprentissage socioculturels multiples. En tant que professeure documentaliste à l’école internationale de Toronto et conseillère pédagogique sur le réseau Mlf America (Amérique du Nord et Canada), Marjorie Decriem témoigne des défis liés à la généralisation de l’ÉMI à l’international en dépit des préconisations édictées par la circulaire du 24 janvier 2022 (BO n° 4 du 27 janvier 2022). Elle souligne les enjeux citoyens de cette éducation qui engage les élèves à construire un monde plus juste. Sa démarche fait écho à l’initiative de Lucile Sire axée sur la création d’espaces documentaires capacitants. En partant de sa propre expérience, elle livre des pistes concrètes, étape par étape, pour concevoir un espace documentaire qui engage les élèves dans des activités créatives et coopératives propices au bien-être. Former des esprits créatifs, c’est éveiller leur conscience de la fragilité du monde afin de les initier à construire un rapport plus serein et plus respectueux au vivant. Et parce que l’engagement passe aussi par le livre et par le document, Florie Delacroix nous éclaire sur le numéro des Cahiers Robinson (n° 56, 2024) et sur la richesse d’une éco-littérature jeunesse qui invite à repenser le rapport à la nature et au monde. Elle s’accorde, en cela, avec Anne-Valérie Mille-Franc qui réhabilite le conte, ce genre parfois dénigré, qui se révèle finalement une littérature engagée et un vecteur d’universalité. S’engager revient à mettre en jeu les mots, à la manière du « T’aime à lire » (thèmalire) de Fanette Bianchi qui célèbre le pouvoir du langage pour dire le monde. Alors que la littérature ne cesse de questionner nos futurs, Manon Lefebvre explore l’univers de Victor Dixen, cet auteur de science-fiction qui interpelle notre rapport à l’environnement, à la technologie et à l’intelligence artificielle. Ses récits, comme des miroirs tendus à nos (in)certitudes, interrogent l’engagement de tous en faveur d’un monde plus juste.
Les voix réunies dans ce numéro font entendre, en somme, l’engagement des professeurs documentalistes dans la transmission des savoirs, dans la promotion de la lecture et de la culture autant que dans la mise à disposition de ressources qui émancipent les jeunes esprits, dans une ÉMI qui souligne plus que jamais la nécessité d’une expertise info-documentaire institutionnellement reconnue. La force d’engagement du parcours professionnel de Véronique Gardair en est une preuve. Figure centrale du documentaire Sans mouvement, pas de lumière (Kirsch et Bourgoin, 2017), elle démontre, dans un entretien avec Benedicte Langlois, la puissance de l’intelligence collective et d’un CDI comme lieu engageant et habité qui donne du pouvoir d’agir dans un système éducatif souvent dominé par l’évaluation. L’insigne de Chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur qui lui a été décerné incarne l’exigence de l’engagement quotidien des professeurs documentalistes au bénéfice de l’émancipation des élèves. À rebours de cette exigence, la réforme ministérielle qui vide le CAPES de documentation de son substrat épistémologique en sciences de l’information et de la communication (SIC) expose au risque de la désillusion et du désengagement.

