Former les élèves à exercer leur esprit critique

Il aura fallu des attentats à Paris et l’installation de la peur de la radicalisation pour que d’un seul coup, aussi bien dans la sphère politique que chez les professionnels de l’éducation, chacun s’intéresse de près au problème de la rumeur, de la désinformation et des théories du complot en pointant du doigt le grand coupable : Internet. On pourrait parler d’emballement tant le sujet est subitement devenu d’actualité. On organise des colloques comme cette journée d’étude qui s’est déroulée à Paris le 9 février 2016, « réagir face aux théories du complot » ; les journées de formation continue sur le sujet ne désemplissent pas et on ne compte plus les émissions de télé- vision, de radio, ou le nombre de journaux et de magazines qui s’emparent désormais de cette problématique…

Il était une fois la rumeur

Pourtant le phénomène n’a rien de nouveau. Sans refaire toute l’histoire de la rumeur qui occupe les sociologues depuis le début du xxe siècle, citons tout de même le travail d’Edgar Morin qui, en 1969, enquêta sur « la rumeur d’Orléans » évoquant de possibles enlèvements de jeunes filles blanches lors d’essayages dans les cabines de magasins juifs. Il démontra que cette rumeur de traite des blanches avait pour origine un certain désarroi de la population devant la libération des mœurs, sur fond d’antisémitisme. Concernant Internet, rappelons également que l’un des premiers sites de vérification de rumeurs sur la Toile, hoaxbusters.com, est apparu en France dès 1999 à une époque où prospéraient surtout des légendes urbaines et des chaînes d’entraide obsolètes (appel aux dons d’organes, alertes enfants disparus). Les théories du complot s’y faisaient plus discrètes qu’aujourd’hui ; notons ainsi que le très controversé Thierry Meyssan, à l’origine de la théorie selon laquelle aucun avion ne s’est crashé sur le pentagone le 11 septembre 2001, avait plutôt choisi en 2002 la voie éditoriale et télévisuelle pour diffuser ses idées1. Quinze ans plus tard les sites complotistes foisonnent (à commencer par Le réseau Voltaire de Thierry Meyssan, devenu un proche du régime de Bachar-El-Assad), et Facebook et Twitter leur offrent un véritable boulevard pour toucher un large public.
La nouveauté est peut-être là : l’arrivée des réseaux sociaux et la possibilité pour chacun de publier, qui démultiplient l’impact des rumeurs. Leur pouvoir de nuisance s’inscrivant désormais dans les stratégies politiques, économiques voire criminelles développées par des complotistes et groupes dissidents en tous genres !
Mais si l’on veut pouvoir lutter efficacement contre ces rumeurs et complots, il convient d’avoir une approche plus globale que celle consistant à vouloir « rétablir » une vérité ou donner la liste des « bonnes sources d’information ». Autrement dit, il importe d’adopter une approche sociétale de l’accès à l’information. Plusieurs constats s’imposent.

La perte de confiance dans les médias dits classiques et les instances institutionnelles

Contrairement à une idée largement répandue, la croyance dans ces rumeurs n’est pas l’apanage des plus naïfs, car la société même dans laquelle nous vivons favorise la méfiance envers certaines instances (les journalistes, les institutions politiques, les laboratoires pharmaceutiques…) et par là même une propension à croire toute information qui viendrait s’appuyer sur cette méfiance.
En ces temps troubles où les lanceurs d’alerte sont brandis en héros mais dorment en prison, les scandales en tous genres (Mediator, Clearstream, Luxleaks, Panama Papers, les écoutes de la NSA) viennent sans cesse nous rappeler que les vrais complots existent. Et l’on en oublierait presque que ces secrets ne sont pas si bien gardés puisqu’on finit par en être informé par des lanceurs d’alerte, mais aussi grâce aux médias, lesquels pourtant, à force de dérapages ou tout simplement parce qu’ils appartiennent à des groupes tels Dassault, Bouygues, Bolloré, Niel, ne bénéficient pas davantage de notre confiance2. Bref, on ne sait plus à quel saint se vouer. Qui parmi nous n’a jamais douté d’une information relayée par la presse « officielle » ou ne s’est pas interrogé sur une campagne de vaccination ? Si l’on doit former les élèves à s’informer tout en exerçant leur esprit critique, on ne peut se contenter de proposer une formation reposant sur la dichotomie simpliste opposant le média comme seule source fiable et les réseaux sociaux propagateurs de mensonges. La réalité est bien plus complexe et il ne serait pas judicieux de faire l’impasse sur les enjeux économiques et politiques qui font que, de temps en temps, on peut aussi être amené à se méfier du discours des médias. Mais dans le même temps, on peut aussi donner aux élèves les outils permettant d’évaluer et choisir un média : à qui appartient-il ? Y a-t-il de la publicité ou non ? Quels sont les délais d’investigation ? Par là même, on leur montre la grande diversité des titres et on leur explique l’importance de la pluralité. Non, il n’y a pas que BFM, RMC, Le Parisien, Le Figaro ou Libé. Il y a aussi Mediapart, La Revue Dessinée, Cash investigation… De son côté, la journaliste Pascal Clark quitte France Inter et tente de créer un pure Player, un nouveau média indépendant. C’est cela aussi les médias en France aujourd’hui. Il est capital d’attirer l’attention de nos jeunes sur ces phénomènes.

Rien ne va plus, tout se vaut !

Selon Ph. Aldrin, dans son article « lutter contre les rumeurs : mission impossible ? », « l’un des principaux indicateurs de la crise du système informationnel actuel réside justement dans la prolifération ad nauseum des sources concurrentes d’information, des analyses d’information-déformation, des stratégies antagoniques d’influence ».
Confrontés à cette complexité croissante, les élèves croient exercer leur esprit critique en se réfugiant derrière le constat « qu’on nous ment » mais sont prêts, dans le même temps, à croire quiconque commencerait une information par « on nous ment ». On peut à ce sujet citer Gilles Alfonsi : « Il ne faut pas confondre l’interrogation légitime de tous les faits sociaux ou politiques, y compris la contestation d’affirmations officielles présentées comme des vérités absolues, et l’abandon de tout esprit critique au profit de n’importe quelles hypothèses manipulatoires. Il faut toujours se demander qui parle et pour quelles causes3 ».

Ces questions que nos élèves ne savent pas poser

On en revient donc toujours à ce qui fait le cœur de notre métier : l’évaluation de l’information à l’aide du fameux QQQOCP. Une pratique qui est loin d’aller de soi pour nos élèves. Une étude américaine de l’Université de Stanford publiée en novembre 20164 a montré, en effet, combien ils sont faciles à duper. Ainsi, des lycéens à qui l’on demande d’évaluer si la photo de pâquerettes déformées, publiée sur un réseau social, constitue bien une preuve solide de l’état de la zone entourant la centrale de Fukushima, répondent « oui » à 40 %. Moins de 20 % questionnent les sources, et 25 % estiment que la photo n’apporte pas de preuve solide, car elle ne montre que des fleurs. Autre exemple, plus de la moitié des collégiens à qui l’on demande de comparer plusieurs tweets relatant la démission d’un policier ont trouvé plus crédible celui contenant le plus de détails plutôt que celui publié par une grande radio nationale.

Ces images qui mentent

Rumeurs et mensonges sont aujourd’hui souvent accompagnés de photographies ou de vidéos. Des images qui sont censées apporter une preuve de ce qui est avancé. L’image photographiée ou filmée jouit en effet de manière générale d’une bonne crédibilité, puisqu’elle montre ce qui est. Si je peux le voir, c’est que cela existe. Nos élèves sont les premiers à se laisser manipuler, oubliant à quel point on peut faire mentir une image et ce, de multiples façons. Si le réalisateur Georges Méliès, célèbre inventeur de trucages cinématographiques, en avait fait son fonds de commerce, d’autres, comme Staline, s’en sont servis pour réécrire l’Histoire. La plupart des dictateurs du xxe siècle avaient, comme on sait, pour habitude de faire retoucher les photographies pour remodeler la réalité à leur guise5.

Quatre façons de faire mentir une photographie

La retouche
Sur les panneaux publicitaires ou dans la presse féminine, la retouche rend les femmes plus minces, plus grandes, plus jeunes ! En Une du Figaro Magazine, elle permet d’effacer une bague hors de prix au doigt d’une ministre, de gommer les bourrelets d’un président. Sur Facebook, elle permet de nous faire croire que des femmes voilées font la queue dans Paris pour percevoir des allocations alors qu’elles sont en fait à Londres devant un commissariat de police. Et si l’on peut aisément repérer certaines retouches, d’autres plus subtiles, requièrent un œil expert.

 

Cadrage et recadrage
Une photo n’est qu’une vision de la réalité, un morceau de vérité enfermé dans un cadre. Mais que se passe-t-il à gauche, à droite, derrière ? Le recadrage peut réduire le cadrage initialement choisi par le photographe, et changer ainsi le sens de l’image en ôtant par exemple un détail significatif. En classe, on peut faire travailler les élèves sur le recadrage en leur demandant de légender successivement deux images cadrées différemment. Ils peuvent également recadrer eux-mêmes une photographie et écrire ensuite une rumeur ou un article à partir de cette image modifiée.
Plusieurs sites d’intox ont exploité ce caractère parcellaire de l’image pour crier au complot. Ainsi trois photos d’une même petite syrienne sauvée trois fois par trois hommes différents… Selon les complotistes, une manipulation pour glorifier les casques blancs, mais le journal Libération6 a enquêté et interrogé le photographe, Ameer Alhalbi qui a fourni d’autres images plus explicites. En réalité, cette petite fille, sauvée le 27 août 2016 à Alep, est tout simplement passée de bras en bras.

Le détournement d’images
Bien souvent, seule une légende permet de situer une image dans un lieu, une date, et de la relier à un événement. Mais que se passe-t-il si le rapport texte/image est falsifié ? Ainsi, durant la nuit du 31 décembre 2015 au 1er janvier 2016, un grand nombre de femmes ont été agressées sexuellement en Allemagne, la plupart des agresseurs étant d’origine étrangère. Il n’existe pas d’image de ces agressions, mais pour jeter de l’huile sur le feu et attiser la haine raciale, certains n’ont pas hésité à utiliser des clichés qui n’avaient aucun lien avec les faits. Ainsi, la photo d’une femme assise sur un trottoir a beaucoup circulé, or il s’agit en fait d’une mannequin britannique, Danielle Llyod, agressée en 2009 dans une boîte de nuit à Londres7. Il existe une technique simple pour vérifier l’origine d’une photo : la recherche inversée. Il suffit de copier l’URL de l’image sur la recherche par image dans google image (cliquer sur l’appareil photo) ou dans
TinEye8. A minima, on trouvera la date et le contexte de première mise en circulation de la photo sur le Net. Si cette date ne coïncide pas avec les faits, on pourra alors tenter de retrouver dans quel contexte l’image a réellement été prise.

Une mauvaise interprétation
Contrairement aux idées reçues, la lecture d’images requiert souvent un minimum de culture générale. Si vous associez le manque d’information à une défiance envers les instances, il devient facile de voir des complots partout. Ainsi, l’affaire des rétroviseurs sur la voiture des terroristes, lors de l’attaque de Charlie Hebdo. Blancs sur certaines photos, noirs sur d’autres… L’explication est simple9 : les rétros sont chromés et changent de couleur en fonction de la lumière.
Ainsi, l’image mérite particulièrement qu’on lui consacre un temps relativement long en classe. On pourra également étudier avec les élèves les vidéos Youtube dont ils sont friands et qui peuvent, à peu de chose près, être falsifiées de la même façon.

Quels types d’activité en classe

Comprendre les mécanismes de la rumeur

On fait sortir de la classe 3 à 5 élèves volontaires. Dans un premier temps, on fait entrer un seul élève et on lui montre une photographie ou un dessin vu également par l’ensemble de la classe. Cette image doit être suffisamment riche en détails ou bien légèrement ambiguë pour que l’expérience fonctionne. On cache l’image, puis on fait entrer le deuxième élève à qui le premier devra raconter ce qu’il a vu. Le deuxième devra raconter ce qu’on lui a dit au troisième et ainsi de suite. On pourra ensuite faire le point avec l’ensemble de la classe sur ce qui a été omis, rajouté, transformé.

L’élève enquêteur

Et si l’on mettait nos élèves dans la peau d’un journaliste en train de pratiquer le Fact Checking ? On compile un certain nombre d’informations douteuses (rumeurs, théories du complot, canulars, erreurs journalistiques, photos truquées). Afin de rendre le tout plus ludique, on peut fabriquer un grand jeu de cartes avec toutes ces informations10. Les élèves constituent ensuite des groupes de 2 ou 3 ; chaque groupe tire une carte et doit enquêter sur l’information qu’il a choisie et pourra pour cela s’appuyer sur la fiche InterCDI en p.41 de ce numéro. Ensuite, selon le niveau des élèves et le temps dont on dispose, chaque groupe peut exposer le résultat de ses recherches devant le reste de la classe ou rédiger un article sur le modèle du site des décodeurs du journal Le Monde.

L’élève producteur d’information

C’est tellement facile de crier au complot ! Pour étudier les mécanismes de la théorie du complot11, on peut :
● Mener une recherche documentaire pour essayer de dresser en classe la liste des ingrédients d’une bonne théorie du complot.
● Analyser les petites vidéos parodiques « Complot » du Before de Canal+12.
● Essayer de fabriquer soi-même une théorie du complot parodique, soit en écrivant un article sur le modèle des articles du Gorafi13 (un site d’information parodique), soit en réalisant une vidéo sur le modèle du Before de Canal+.

Il faut réapprendre aux élèves à hiérarchiser et questionner l’information. Peut-être faut-il commencer par rappeler le fait qu’un professionnel, ayant été formé au métier de journaliste, ayant appris à vérifier l’information, à citer ses sources, ayant un code de déontologie, est, la plupart du temps, plus crédible qu’un anonyme se réfugiant derrière un pseudo.