Publié à la fin de l’année 2016 par les éditions belges DeBoeck, dans la collection "Information & stratégie" gérée avec l’ADBS, Le Document : communication et mémoire mérite une attention particulière de la part des professeurs documentalistes. André Tricot*, avec Julie Lemarié**et Gilles Sahut***, propose une approche originale de la notion de document à partir d’une synthèse riche, dans un format pourtant court de 160 pages, de leurs recherches propres et de nombreuses études, notamment anglo-saxonnes, qui sont le sujet d’un recensement de 15 pages en fin d’ouvrage.

Plutôt que de considérer le document comme support d’information, selon une conception d’usage en documentation, les auteurs proposent une entrée fonctionnaliste, afin de refonder une théorie du document. C’est alors un travail passionnant qui nous permet d’envisager la notion de document sous des angles nouveaux, vers des réflexions importantes à mener ensuite en matière de didactique, vers une pédagogie du document qui demande à être révisée régulièrement, en engageant la réflexion logique sur d’autres notions majeures du domaine.
Cette approche fonctionnaliste conçoit le document avant tout comme « un outil de mémoire et de communication », amenant à questionner la fiabilité du document, la situation de consultation, ou encore les biais de communication. Le compte rendu développé ici reprend le fil de la démonstration, à travers les cinq chapitres de l’ouvrage, en proposant quelques éléments complémentaires d’un point de vue pédagogique de professeur documentaliste.

La connaissance ou mémoire documentaire

Les auteurs commencent par questionner les notions de connaissance humaine et de mémoire humaine, en revenant ainsi sur ce qu’est une connaissance, un savoir, et sur ce qu’est la mémoire, le souvenir. Cela permet ainsi de préciser que la mémoire humaine a une capacité illimitée, mais que des obstacles entravent l’accès aux connaissances (mémoire sémantique) et aux souvenirs (mémoire épisodique). Un souci de mise en relation, de comparaison avec la bibliothèque est particulièrement intéressant, tant il permet de mesurer la complexité de la mémoire humaine, en matière d’indexation et d’accès. L’approche de la notion de savoir permet de revenir sur son caractère collectif et institué, et notamment sur la capacité humaine à apprendre. Ainsi les auteurs insistent sur le danger de penser que l’accès aux documents sans apprentissages permet d’accéder au savoir avec un tel souci, fréquent aujourd’hui, de mettre en valeur l’accès aux ressources en minimisant le rôle d’apprentissages dont on ne ressent pas le bénéfice de manière rapide et concrète, du fait notamment des mécanismes de mémorisation et d’utilisation. Les auteurs rappellent que « les autodidactes sont très probablement aussi rares aujourd’hui qu’ils l’étaient hier ». Les documents ne peuvent selon eux qu’être des outils au service des apprentissages, sans les remplacer.
La mémoire humaine souffre de différentes faiblesses, avec des vertus associées à ces faiblesses. Avant d’engager une étude de la mémoire documentaire, les auteurs abordent les « arts de la mémoire », développés notamment par Cicéron avec sa méthode des images et des lieux, par Quintilien, avec sa méthode de réduction (notamment celle, bien connue, des 3QOCP). On observera que ces techniques de mémorisation perdent de leur importance lorsque la culture de l’écrit se développe à la fin du Moyen Âge.
Le document est alors amené à pallier les faiblesses de la mémoire humaine. Mais cette suppléance peut être considérée comme un danger, vers une diminution de notre mémoire, dès Socrate… puis chez Nicholas Carr au sujet d’Internet, mais sans aucune étude scientifique sur le sujet, finalement, précisent les auteurs. C’est davantage une complémentarité entre ces deux mémoires qu’il faut retenir. Pour certains, notamment dans le domaine informatique, les documents peuvent être amenés à imiter la mémoire humaine, d’abord selon l’idée d’une souplesse de liens entre items, comme dans le cerveau humain, puis sans oublier les exigences louables de l’organisation et de l’indexation documentaire pour trouver ou retrouver ce que l’on cherche.

L’expertise du doc: En matière didactique, à partir d’approches nouvelles, ce travail permet d’avancer, de relire et deréviser parfois nos connaissances au sujet de certaines notions, et au sujet de la logique relationnelle entre ces notions. C’est l’occasion de relire et corriger certains articles du Wikinotions Info-Doc1, par exemple, en affinant le vocabulaire, dans le souci de formulation pour les élèves. Au terme d’une première lecture, l’ouvrage aura permis d’apporter des modifications pour les notions suivantes : besoin d’information, pertinence, silence documentaire, évaluation de l’information. C’est par exemple en précisant les caractéristiques du besoin d’information décrits par André Tricot, sous forme d’un complément de définition dans l’article associé à la notion, à côté des travaux d’Yves-François Le Coadic (1998).

La pertinence ou relation documentaire

La logique de comparaison entre humain et document engage la réflexion sur la pertinence, en tant que relation entre un humain, qui présente un déficit de connaissance, et un autre être humain, ou encore entre un humain et un ou plusieurs documents. Le déficit de connaissance, conscientisé, peut amener l’expression d’un besoin d’information, permettant ensuite l’opération de recherche documentaire. André Tricot décrit sept caractéristiques du besoin d’information en matière de temporalité (immédiat ou différé), de précision (précis ou flou), de destinataire (pour soi ou pour autrui), d’antériorité (connu a priori ou a posteriori), d’enjeu (de savoir ou de ne pas ignorer), de nombre de personnes concernées (individuel ou collectif), de degré (de l’ignorance totale à la simple vérification). Dans certains cas, ainsi, par exemple quand le besoin est particulièrement flou, quand il se fait pour autrui, ou encore a posteriori, la notion ou l’activité de veille informationnelle apparaît clairement comme un moyen de répondre au besoin d’information.

L’expertise du doc: Au niveau didactique et pédagogique, l’ouvrage permet de mieux cerner comment apporter les connaissances relatives au besoin d’information, ainsi en relativisant la nécessité de méthodes strictes, guidées, pour envisager des redéfinitions du besoin d’information, idée qui bien sûr n’est pas nouvelle, à partir d’une conscientisation travaillée avec les élèves, sur une notion particulièrement complexe, qui peut exiger beaucoup de temps (si bien qu’elle est parfois laissée de côté pour un besoin d’information défini par autrui, ne découlant plus alors d’un déficit conscientisé d’information).
La différence initiale de connaissances et de compétences, chez les élèves, en information-documentation, montre à quel point il peut être difficile de proposer une recherche documentaire en partant de zéro, même avec une méthode proposée de 3QOCP, même en construisant des groupes d’élèves hétérogènes qui finalement desservent les élèves en difficulté.
Les considérations relatives à la recherche collaborative d’information, dans ce chapitre, peuvent amener d’ailleurs à considérer qu’il n’est pas forcément pertinent pédagogiquement de conduire des activités de recherche en groupes, avec de jeunes élèves, sauf peut-être à ce que la répartition des rôles et tâches soit clairement établie. On peut poser la question d’une progression de la recherche individuelle à la recherche collaborative au fur et à mesure de la scolarité.
Avec Vikidia ou Wikipédia, on peut trouver une option, parmi d’autres, pour dépasser certaines difficultés, voire adapter le niveau d’exigence aux différents élèves, avec, si le temps est donné, un nivellement par le haut. Ainsi, à travers une séquence de découverte active des encyclopédies collaboratives, on peut proposer aux élèves, autour d’un thème spécifique, de lire les articles qui se rapportent à ce thème, puis de les corriger, non seulement en matière d’orthographe et de grammaire, mais aussi en vérifiant l’information, ce qui peut être une manière d’aborder la notion de besoin d’information. C’est ensuite l’ajoût des informations, avec alors un niveau différent de définition du besoin d’information, qui peut évoluer selon la navigation effectuée sur le sujet de l’article. La création d’articles peut être une dernière étape, cette fois-ci finalement en partant de zéro, ou plutôt du déficit de connaissance observé sur l’encyclopédie choisie2.

La notion de pertinence est particulièrement difficile à définir. Le jugement de pertinence, en tout cas, est influencé en particulier par la forme du document, par le jugement de fiabilité ou de quantité. Se pose aussi la question du biais de confirmation, qui nous ferait choisir un document confirmant notre point de vue plutôt qu’un autre. C’est une évaluation qui évolue, la pertinence d’un document pouvant évoluer dans un temps court du fait de la découverte d’un autre document ou d’une redéfinition du besoin d’information. Mais ce sont aussi des confusions possibles, associées en particulier à la question de la pertinence des résultats proposés par un moteur de recherche, avec d’autres éléments qui intègrent le Page Rank, la popularité des pages web. De même, l’évolution de l’informatique pose la question du développement d’une indexation automatisée en remplacement d’une indexation humaine.

L’expertise du doc: Au sujet de la confusion possible entre pertinence et popularité dans les résultats de recherche d’un moteur, on peut envisager de trouver les moyens pédagogiques pour décortiquer cela avec les élèves, à travers une simulation de moteur, par exemple. L’outil WebFinder, développé en 2016 afin justement de permettre une compréhension du fonctionnement du moteur de recherche en visualisant à la fois interface publique et base de données, a été mis à jour en 2017 avec le souci de mieux expliciter les notions de pertinence, de popularité et de notoriété3.
Au niveau pédagogique, on peut questionner le niveau de lecture requis avec les élèves, afin notamment qu’ils mesurent la pertinence d’une page web à la mesure de ce facteur de compréhension. On peut travailler en comparaison avec le livre, à ce sujet, en présentant, par exemple dans le niveau de 5e, une thèse sur le Moyen Âge, l’ouvrage issu de l’exposition à la Cité des sciences Quoi de neuf au Moyen Âge, un manuel scolaire, un livre documentaire édité pour le collège, etc. On peut aussi proposer une comparaison entre périodiques, entre une revue de recherche et Arkéo junior, par exemple. Sur Internet, ce sera comparer Wikipédia avec Vikidia, ou encore une page de la collection « classes » sur le site de la Bibliothèque nationale de France avec une page personnelle, etc.

Du côté de l’auteur, la pertinence passe par l’attention donnée pour choisir le titre du document, mais aussi, grâce à des algorithmes notamment, par la connaissance des usagers dans le but de leur donner des contenus pertinents, de prévoir ainsi ce dont ils ont besoin. Cela passe aussi par le souci ou la volonté d’être compris.

L’information ou quantité documentaire

Le troisième chapitre est consacré à la notion polysémique d’information, d’abord considérée sous deux dimensions subjectives : la nouveauté et le coût, avec une relation complexe entre l’être humain et l’information lors de la recherche documentaire.
Des éléments de difficulté, en quantité, sont ensuite estimés. La richesse documentaire, avec un nombre de résultats pertinents comme non pertinents qui augmente en proportion à mesure que le nombre de documents augmente, avec des difficultés accrues de choix et de traitement. D’une part c’est une différence entre chacun devant l’information nouvelle, avec une capacité d’apprendre d’autant plus importante qu’on a déjà des connaissances, d’autre part c’est l’importance du bruit documentaire, forme de parasitage informationnel, qui pourrait être surtout problématique quand la construction du lien entre sujet, besoin d’information et pertinence est encore balbutiante, notamment chez les enfants. Le dernier élément est la couverture documentaire, qui pose la question du caractère complet ou du caractère exhaustif de l’ensemble documentaire consulté.

La confiance épistémique ou qualité documentaire

Après la quantité, c’est à la qualité de l’information que s’intéressent les auteurs. Pour ce qui concerne l’évaluation de l’information, les auteurs relèvent ainsi deux ensembles de critères, d’abord en ce qui concerne l’identité du document et sa facilité d’accès, puis tout ce qui relève de la valeur de vérité de l’information, sur quoi ils insistent dans ce chapitre. Les questions de crédibilité, de confiance et d’autorité sont centrales, aussi complexes à définir soient-elles. Plusieurs modèles existent pour décrire les modalités de jugement de la crédibilité, selon différents critères ordonnés, d’abord l’apparence du site web, puis sa structuration et enfin le contenu lui-même. La validation sociale, via les appréciations données sous différentes formes sur les réseaux sociaux numériques, peut aussi intégrer l’évaluation par l’internaute. La question d’une confiance épistémique s’ajoute et complète les considérations sur l’évaluation subjective de crédibilité. De même, l’évaluation d’autorité donne un crédit supérieur à l’information, notamment à partir d’une influence des institutions, dans une dimension sociale, mais aussi selon le support, avec une certaine autorité du livre, selon le genre, avec une certaine autorité de l’encyclopédie.

L’expertise du doc: Cela rejoint notamment une difficulté accrue avec le Web de connaître les responsabilités sur une information. L’effort de recherche de ces responsabilités lors d’une recherche documentaire des élèves est à développer en activité, non seulement pour que ce soit une exigence individuelle lors de la recherche, mais aussi pour favoriser les moyens de telles recherches (du « Qui sommes-nous ? » à l’enquête approfondie via d’autres sites web que celui qui est effectivement consulté).

À partir de notions particulièrement étudiées par Gilles Sahut dans sa thèse de doctorat4, l’encyclopédie Wikipédia, objet principal de sa recherche, est ici regardée de près vis-à-vis de la confiance qu’on lui apporte en comparaison d’autres (ainsi une Britannica mieux considérée car assise de longue date), et aussi pour la résolution de paradoxes, quand une grande partie de la population porte confiance à Wikipédia, mais avec un intérêt moindre de la part des jeunes, du fait notamment d’une réputation négative chez les enseignants. Dans l’encyclopédie elle-même, une évolution a été de développer l’exigence d’une citation de sources externes pour donner davantage de crédibilité aux contenus. Pour autant, si ces éléments sont regardés par les étudiants, Gilles Sahut observe qu’ils ne sont pas pris en compte par les lycéens, encore moins par les collégiens, soit par absence d’enseignement sur ce sujet, soit par absence de familiarité ou d’expérience avec Wikipédia. Par ailleurs, la méfiance envers Wikipédia est plus grande chez les étudiants que chez les plus jeunes.
La confiance est en somme un sujet complexe et l’évaluation de l’information un objet d’inégalités importantes, comme on observe que ce sont bien ceux qui ont le plus de connaissances préalables sur un sujet qui sont le plus à même de mesurer la pertinence et la fiabilité des sources auxquelles ils sont confrontés lors de leur recherche.

L’expertise du doc: Pour les apprentissages, lorsque des sujets de recherche sont associés aux développements de savoirs info-documentaires, il faut bien sûr faire attention à ce que l’éventualité d’un choix libre par les élèves ne soit pas l’occasion de les perdre dans une tâche trop complexe. Il est sans doute plus judicieux de donner des sujets aux élèves en connaissance de leurs acquis dans la discipline travaillée. Ces observations renvoient par ailleurs à la difficulté de recherches documentaires dirigées par des enseignants sans collaboration du professeur documentaliste, sans sensibilisation souvent à cette difficulté, avec alors la confirmation logique d’une constante désagréable (d’autant plus si la recherche est donnée à faire hors cours, sans aucun accompagnement pédagogique).

Lors de la recherche et de la sélection, nous sommes amenés à nous accommoder de certaines sources qui ne sont pas optimales, avec un recours plus fréquent par exemple à Wikipédia ou YouTube, ou à Google, plutôt qu’un accès à des ressources considérées de premier abord comme complexes. On se limite ainsi beaucoup, globalement, lors d’une recherche, pour des raisons pragmatiques. D’autres raccourcis sont associés à des schémas heuristiques, liés aux aspects esthétiques de la source, à la réputation de la source (construite par les enseignants, les institutions, les réseaux sociaux…), ou encore aux biais de confirmation. Réalité et rationalité peuvent donc s’opposer dans ce domaine.

Le format de présentation ou manière documentaire

Le dernier chapitre porte sur la présentation, sur la « manière documentaire ». Après un travail de définition de la mise en forme, « traces visuelles d’actes de communication particuliers, dont l’objet est le contenu du document lui-même », les auteurs présentent quelques résultats de synthèse : le contraste visuel aide le lecteur, la structuration d’un document facilite sa compréhension globale, et la mise en forme permet ou non, enfin, la navigation aisée entre pages, entre documents en ligne. La mise en forme peut être intentionnellement malveillante, ainsi quand il s’agit de minorer la visibilité typographique de clauses d’un contrat, d’une inscription ou de rendre complexe la lecture de CGU…
Par ailleurs la maîtrise de la mise en forme est loin d’être innée, si bien que les bonnes intentions d’auteurs ne trouvent pas toujours les moyens de leur application. Leur compréhension dépend aussi du lecteur et de sa réceptivité. Le multimédia, le couplage du texte et de l’image, a un effet bénéfique sur la compréhension, sur les apprentissages, avec un bénéfice accru par l’intégration de texte dans l’image, toujours à condition que l’image soit pertinente, et surtout pour ceux qui ont peu de connaissance sur le domaine étudié. Le principe de modalité, par choix d’informations auditives ou visuelles, est développé pour préciser une meilleure compréhension quand les deux canaux sont utilisés, là encore jusqu’à un certain point, comme l’auditif ne peut être efficace sur des informations longues et complexes.
Cet ouvrage nous permet d’actualiser nos connaissances avec un propos limpide. C’est un livre à acquérir en établissement, ressource professionnelle essentielle de formation. Tant nous sommes régulièrement amenés à développer de nouvelles séquences pédagogiques qui font appel à ces notions, cette lecture apparaît comme un moyen de maintenir une exigence scientifique à nos connaissances, avec un nouveau point de vue scientifique sur ces notions, avec une approche originale. Elle permet aussi d’envisager autrement nos apprentissages pour les élèves, en considérant mieux les liens entre notions, selon les avancées scientifiques qui y sont relatives.
En associant depuis plusieurs années déjà une lecture théorique exigeante de l’information-documentation et une étude synthétique en psychologie cognitive, souvent en regard des capacités cognitives évolutives des enfants, André Tricot, ici avec deux « jeunes » chercheurs, nous permet de mieux comprendre certains mécanismes à l’œuvre dans nos apprentissages. À nous d’en tirer le meilleur parti.