À l’heure où cet article était en cours d’écriture, un adolescent de 15 ans, victime de harcèlement scolaire, se donnait la mort à Poissy. Son nom vient s’ajouter à une liste déjà trop longue pour la seule année 2023, faisant du harcèlement scolaire un problème de société majeur ainsi qu’un sujet médiatique de premier plan, comme l’attestent le large relais médiatique ainsi que les mesures institutionnelles récentes prises par Gabriel Attal : le décret du 16 août 2023, la journée de lutte contre le harcèlement, Safer internet day, le dispositif Sentinelles et Référents, Phare, Prix Non au harcèlement…
Pourtant, ce douloureux et complexe sujet n’est pas l’apanage de notre époque et de nombreux auteurs s’en étaient déjà emparés : Maupassant, dans sa nouvelle Le papa de Simon, Flaubert dans ses Mémoires d’un fou, Delacretelle, Jules Renard et d’autres avaient déjà écrit en leur temps sur le sujet.

 

Aujourd’hui, l’offre éditoriale est plurielle et se décline en différents formats et types de textes : certains ont une approche éducative, parfois trop appuyée, d’autres s’inscrivent dans une démarche davantage littéraire avec des textes complexes tant dans l’exploration de la psychologie des personnages que dans leur construction ou la variété des thématiques abordées. Mais l’essence est toujours la même, parler à l’intime et permettre au jeune lecteur de cheminer dans ses émotions et sa réflexion : « La littérature reste une des meilleures garanties pour espérer une sorte de progrès dans nos sociétés hypertechniques », nous dit Mario Vargas Llosa. Saisissons-nous de cette citation pour offrir à nos élèves des textes variés sur le sujet, pour les sensibiliser mais aussi parce que ce thème familier, effrayant et bouleversant peut les amener sur le chemin de la littérature.

Des formats courts pour des fictions à visée éducative

Il importe de toucher le plus grand nombre possible d’ados et pré-ados et pas uniquement les lecteurs confirmés qui tentent la folle aventure du roman de plus de cent pages. Les fictions pouvant constituer une sorte de « produit d’appel » sont nombreuses, dont quelques bandes dessinées.

Du côté de la BD et du roman

Dès 2012, Dominique Saint Mars et Serge Bloch imaginent dans une BD ludique et éducative au dessin humoristique, une Lili harcelée à l’école après s’être laissé séduire par une bande de filles populaires mais loin d’être bienveillantes. On y comprend que le harcèlement existe aussi dans le monde des adultes, puisque le père de Lili est contrarié à cause des moqueries répétées de ses collègues au sujet de la forme de son menton. On s’interroge aussi sur les motivations de la camarade qui harcèle Lili : elle manque totalement de confiance en elle et veut se donner avec sa position de bourreau l’illusion d’être forte. Autre bande dessinée qui choisit la distance de l’humour, Seule à la récré propose des planches aux dessins et couleurs tendres qui atténuent la gravité du propos ; elle nous livre l’histoire d’Emma, progressivement isolée et harcelée par ses camarades de classe, qui choisit au départ de ne rien dire, puis expliquera ce qui se passe à ses parents. La situation mettra néanmoins du temps à évoluer. On s’intéresse ici aussi à l’instigatrice de ce harcèlement, victime de la pression que ses parents exercent sur elle pour qu’elle soit la meilleure en tout, quitte à écraser les autres. Camelia, autre héroïne de bande dessinée, trouvera dans le soutien de ses parents et amis, mais aussi dans la pratique théâtrale, la force de surmonter l’épreuve et de faire face à la meute. On retrouve ici le thème de l’art libérateur.

Plus étoffé, utilisant lui aussi le ressort comique sans rien perdre de sa subtilité d’analyse et ponctué d’illustrations, le roman La Team collège interroge les liens amicaux, les stéréotypes sociétaux et la construction du phénomène de harcèlement.
Le recueil Malaise au collège propose quatre courts récits mettant en scène différentes formes de harcèlement (cyberharcèlement, racket, ostracisation, harcèlement physique) ; ils permettent une sensibilisation rapide, mais le texte devient parfois trop informatif.

Des pages documentaires et informatives viennent enrichir ces textes de fiction et proposent des descriptifs des mécanismes du harcèlement, des numéros d’écoute et des réseaux associatifs dédiés. Ils ont également en commun des « happy ends » grâce à la libération de la parole et l’écoute de proches, d’amis, de professeurs (c’est plus rare) ou de pratiques artistiques. Le bouc émissaire sort alors du cercle vicieux grâce à ses adjuvants. Mais la vie n’est pas un conte de fées et pour d’autres, le chemin sera plus laborieux, plus difficile encore.

Des fictions plus denses aux thématiques multiples pour une entrée en littérature

Des textes qui vont à l’essentiel

Il y a des textes qui cognent. Dans son court roman, Six contre un, Cécile Alix adopte un point de vue interne qui permet dès l’incipit une identification avec Ludo, bouc émissaire en raison de son surpoids. Le vocabulaire est cru, percutant, incisif et sans concession, pour un effet coup de poing propice à la prise de conscience ; c’est en permettant à ce corps moqué de s’exprimer par la danse, que Ludo retrouvera l’estime de lui-même et la confiance en la vie. Encore une fois, l’autrice propose l’art comme remède à la souffrance.
Même crescendo de violences et d’humiliations, même sensation de panique et d’impasse chez Arthur Tenor qui décrit un Enfer au collège à la construction habile. Il alterne le point de vue du bourreau et celui de sa victime, situe l’incipit après les faits, laissant pressentir au lecteur que quelque chose de grave s’est produit, sur lequel le récit nous éclairera. On retrouvera ce procédé dans le roman Blacklistée dont nous parlerons plus loin.
Les deux auteurs ont décidé de s’exprimer dans une postface, Cécile Alix par un plaidoyer aussi bref que percutant ; Arthur Tenor en expliquant comment le témoignage de la mère d’un jeune harcelé qui s’est suicidé l’a plongé dans l’urgence d’écrire.

Des romans plus étoffés : exploration psychologique, découverte d’autres univers…

D’autres romans abordent la question du harcèlement sans que ce soit le thème central et plongent le lecteur dans de nouveaux univers.
Ainsi, Sherman Alexie dans son roman autobiographique Le premier qui pleure a perdu raconte avec un humour féroce ses difficultés et péripéties d’adolescent harcelé : Junior, un jeune Indien Spokane souffrant de différents handicaps, vit dans une réserve indienne où dominent misère sociale et humaine. Il sait qu’un déplorable avenir l’attend s’il ne quitte pas la Réserve. Brillant, il est admis à Reardan, une école prestigieuse surtout fréquentée par les Blancs. Son amour du dessin, son travail, son talent et sa puissante autodérision lui permettront de s’en sortir.

Troublante similitude avec Max, jeune garçon handicapé, qui rase les murs pour éviter les moqueries et vexations répétées dont il fait l’objet depuis sa sixième, faisant de sa vie un calvaire. Là encore, la rencontre artistique avec une mystérieuse BD, Dragon boy, va s’avérer salvatrice : le héros et la comédie musicale vont l’inspirer au point de transformer sa vie. Le récit est entrecoupé des planches BD des jubilatoires aventures de Dragon Boy, véritable exutoire pour Max mais aussi pour le lecteur.
Ces deux romans semblent se faire écho tant par leur humour corrosif que par leur forme très illustrée, leurs thèmes et leur profonde humanité.

Dans Chère Fubuki Katana, Anne Lise Heurtier fait le choix de placer son récit au Japon. Sûrement pas par hasard, puisqu’on y excelle dans l’art de réparer les vases brisés : on met en valeur les brisures plutôt que de les camoufler et l’image est d’autant plus forte dans une culture où l’intime semble devoir rester muet. La jeune Emi et sa mère sont adeptes de cette activité. Emi est harcelée et tente vainement de faire bonne figure en taisant les humiliations dont elle fait l’objet quotidiennement. La construction du récit est singulière et très bien maîtrisée, le dénouement final est une surprise pour ne pas dire un choc. Ce roman vient interroger notre société contemporaine sur les thèmes de l’image, l’amitié, l’amour et le mensonge. La poésie, l’émerveillement et l’art sont néanmoins très présents, notes d’espoir et de beauté dans un texte d’une grande finesse.
On ne saurait évoquer le Japon sans proposer quelques mangas. Deux d’entre eux ont retenu mon attention par leur similitude : Kasane et Rouge Eclipse. Ils ont en commun deux héroïnes persécutées dans leur lycée à cause de leur physique jugé ingrat. Toutes les deux ont des relations compliquées avec leur mère pour des raisons différentes. Elles vont avoir recours à un procédé surnaturel pour se glisser dans le corps d’une jolie jeune fille populaire, qui s’avère être le bourreau dans l’un des deux cas. À peine sont-elles libérées de leur laideur qu’elles se laissent gagner toutes les deux peu à peu par la cruauté et la méchanceté, intéressante métaphore qui rappelle que les postures dans l’infernal triangle du harcèlement ne sont que postures et que chacun peut passer de l’une à l’autre… nombre de harceleurs sont ou ont été victimes de harcèlement. Ces deux mangas offrent une vraie réflexion sur la quête d’identité, l’estime de soi, le respect de l’autre, le bien-être psychique, autant de problématiques étroitement liées à celle du harcèlement.
Claire Mazard a choisi de parler du harcèlement dans un de ses romans noirs pour aborder ce thème. La commissaire Razinsky enquête sur le meurtre d’un jeune harceleur dont Anton, frappé de la malédiction d’être roux, était la victime. Ils se sont justement rencontrés le soir du meurtre. Mais le jeune harcelé ne sera finalement pas inquiété, il retrouvera une vie plus sereine. Au-delà de la problématique du harcèlement, bien d’autres thèmes sont abordés : liens familiaux, blessures, perte, deuil, exclusions… Le format enquête amène tout le suspense et les rebondissements propres au genre et rappelle que certains actes peuvent conduire à l’irrémédiable.

Les romans du passage à l’acte

Allure de roman noir également pour la couverture du best-seller Blacklistée à ranger du côté des romans addictifs. Il nous entraîne dans un lycée américain où l’image est un diktat, où la popularité se mesure à la marque de ses vêtements ou de son make-up et à sa capacité à être craint par les autres. D’un milieu social très favorisé, Regan, légèrement peste, voit son destin radicalement basculer à la suite de la diffusion publique de ses messages privés. Son statut d’icône populaire lui est instantanément ôté, ses « amies » lui tournent le dos, le harcèlement commence et sa vie devient un enfer. Dès lors, il lui faut trouver des stratégies de réhabilitation. Des secrets et un rapprochement avec le jeune Nolan vont bouleverser ses plans et lui permettre d’aller à la découverte d’elle-même. Cependant, une des élèves du lycée va payer le prix fort et aller jusqu’à une tentative de suicide dont elle sera sauvée in extremis.
Passage à l’acte aussi dans le roman déjà évoqué d’Athur Tenor, L’enfer au collège ou encore dans Silent Boy. Dans ce roman court et percutant, Gaël Aymon, qui avait déjà écrit sur le sujet (ndlr Ma réputation) fait vivre l’expérience d’une plongée immersive dans le monde des ados, leurs codes et leur vocabulaire. Anton, alias Silent boy sur les réseaux, est le témoin muet du harcèlement de Nathan, un jeune homme qui ne correspond pas aux stéréotypes de genre. Particularité, les réseaux sociaux jouent ici un rôle positif même si un personnage dira qu’il en a assez des relations virtuelles et préfère désormais se consacrer à sa vie réelle. Sur un tchat, Anton va échanger et devenir « ami » avec une jeune fille. Peu à peu, il va se dévoiler et puiser dans cette relation la force de sortir du silence. Mais il aura fallu la défenestration de Nathan pour qu’Anton soit gagné par la rage et la soif de laisser éclater la vérité. Loin de tout manichéisme, ce roman offre une lecture nuancée des postures et enjeux à l’œuvre dans le harcèlement, des émotions qui traversent les protagonistes et en particulier les témoins. Et il soulève la question de l’identité.
Suicide encore mais réussi cette fois dans 13 reasons why de Jay Asher dont a été tirée la célèbre série éponyme. Hannah Baker a pris le temps avant son suicide de s’enregistrer sur de vieilles cassettes audio pour expliquer les 13 raisons qui l’ont poussée à cette dernière extrémité. Clay est le premier garçon à recevoir les cassettes, lui qui pensait n’avoir rien à voir avec la mort d’Hannah. Le lecteur découvre le contenu des cassettes avec lui, ponctué d’incessants flash-back pour comprendre l’enchaînement macabre. Nul n’est épargné : camarades ayant nui directement ou indirectement à la jeune fille, profs ou parents quasi aveugles ou maladroits. Le lecteur sent se resserrer l’étau de la solitude extrême dans laquelle Hannah s’est trouvée plongée.

Dans Johnny de Martine Pouchain, c’est Alice, dont il était amoureux, qui démêle l’écheveau de l’histoire de Johnny, puisque lui n’est plus là pour raconter le calvaire qu’il a subi. Calvaire auquel Alice a d’ailleurs participé, sans penser bien sûr que les choses pouvaient aussi mal tourner. Cette histoire aussi crue et dépouillée qu’elle est brève, ne laisse pas le lecteur indemne.
Enfin, parce que les histoires vraies touchent les lecteurs et constituent une tendance éditoriale forte, on peut proposer sur nos étagères le témoignage de Nora Fraisse, maman de la jeune Marion qui s’est suicidée à l’âge de 13 ans : Marion, 13 ans pour toujours. Nora Fraisse, qui a contribué au scénario de la BD Camélia, fondé une association, et lancé des campagnes de sensibilisation. L’institution scolaire n’est pas épargnée dans son récit mais c’est une parole qui mérite d’être écoutée non pour se flageller mais peut-être pour interroger notre posture et notre vigilance.
D’ailleurs, dans nombre de textes évoqués dans cet article, les adultes, parents, professeurs, pris dans leurs rôles et préoccupations, au mieux jouent les aveugles et les indifférents, au pire aggravent les faits en s’en tenant aux apparences ou se disant que si l’on est rejeté par les autres, c’est qu’on ne fait peut-être pas d’efforts ! Quant aux parents, les enfants hésitent à leur parler pour les protéger puis finissent par leur en vouloir de ne pas comprendre où est le problème. C’est également la honte qui les pousse au silence.
Ainsi l’offre éditoriale sur la problématique du harcèlement est large tant par la diversité des genres que par la diversité des niveaux de lecture. Le professeur documentaliste dans sa double mission de veille informationnelle en lien avec l’actualité et de promotion de la lecture peut puiser là une matière sérieuse, propice à libérer la parole des élèves et à étayer leur réflexion. 
Ces ouvrages nous incitent surtout en tant qu’éducateurs à nous garder nous-mêmes des stéréotypes et des interprétations, à accroître notre vigilance, à ouvrir le dialogue. Et pourquoi pas à nous inscrire dans un dispositif existant, puisque le CDI est l’un des espaces phares de la vie des élèves dans les établissements.