Face à l’intensification des flux informationnels et à la montée en puissance de l’intelligence artificielle, l’éducation à l’information est souvent pensée sur le registre de l’urgence : armer, protéger, prémunir. Sans ignorer ces enjeux, ce nouveau numéro d’InterCDI opère un déplacement : et si éduquer les élèves supposait aussi, et d’abord, d’éveiller ? Il s’agit alors d’ouvrir des espaces d’expériences ancrées dans le sensible, le collectif, le réel, contribuant au développement de sujets capables de se relier à eux-mêmes, aux autres et au monde.
Ce numéro s’attache à des formes d’expériences informationnelles qui ne se limitent ni à l’étude de documents ni à la maîtrise d’outils, mais mobilisent les corps, les affects et des situations vécues. L’information y est une pratique située, traversée par des enjeux culturels, sociaux et démocratiques, indissociable des conditions dans lesquelles elle se fabrique, se partage et se discute.
Le numéro s’ouvre par une réflexion sur le théâtre, abordé comme un prisme fécond pour penser l’information autrement. S’appuyant sur le spectacle vivant, Violaine Bouchard montre comment le théâtre, art de la présence et de la temporalité partagée, permet de requalifier le document par l’expérience collective, déplaçant le regard sur l’actualité et suscitant des émotions esthétiques. À rebours de la vitesse et de la fragmentation des flux numériques, il introduit un temps de recul, propice à la pensée critique, à la créativité et à la coopération.
Cette attention portée à l’expérience irrigue l’ensemble du numéro. Lucia Jalba l’investit à travers un projet Erasmus+, conçu comme un espace de co-construction transnationale de savoirs info-documentaires et de la citoyenneté numérique. L’information y est terrain d’apprentissage démocratique à l’échelle européenne, ce qui souligne le rôle structurant des professeurs documentalistes dans la mise en place de situations fondées sur la rencontre et la production collective.
Dans un autre registre, celui de la création, Louise Oudjani mobilise le slam comme un levier de construction de soi et de prise de parole pour des classes ULIS et UPE2A. Par l’écriture et la performance orale, l’information devient matière à dire, à transformer et à partager. L’expérience informationnelle se tisse alors dans l’engagement du corps et l’exposition à l’autre, faisant du CDI un espace de médiation, d’expression et d’inclusion.
Un pas de côté est proposé avec le Thèmalire d’Anne-Valérie Mille-Franc, consacré à la joie, posée non comme une émotion secondaire, mais comme une ressource pédagogique et politique. Dans un contexte anxiogène de saturation informationnelle, la joie apparaît comme une modalité d’expérience : vecteur d’attention, de désir d’agir ensemble et d’engagement citoyen.
Des contributions plus directement professionnelles prolongent la réflexion. L’inclusiomètre proposé par Jeanne Boulangé, Marion Durr, Morgane Guillet et Mélissandre Patisson ouvre un espace de réflexivité sur les dimensions matérielles, organisationnelles et relationnelles de l’inclusion au CDI. La classe puzzle présentée par Isabelle Pérard, inspirée des travaux d’Elliott Aronson, donne à voir l’information comme une matière à élaborer collectivement, dans des situations fondées sur la coopération et l’interdépendance. Enfin, la note de lecture de Timothée Mucchiutti, consacrée au Guide du professeur documentaliste d’Élodie Royer et Bernard Heizmann, procède à une mise en perspective, rappelant que les expériences informationnelles reposent sur des gestes professionnels et des cadres d’action engageant citoyenneté et démocratie.
Croisant expériences esthétiques, projets interculturels et lectures thématiques, ce numéro s’inscrit ainsi dans l’idée qu’il n’y a pas de citoyenneté démocratique sans expériences vécues, partagées et discutées. Éduquer à l’information consiste alors moins à transmettre des procédures qu’à créer des situations où l’on apprend à faire information ensemble, à en éprouver les enjeux, les tensions et les possibles.

